Les émeutes raciales aux États-Unis, une histoire en noir et blanc

 

En 1919, les États-Unis sont secoués par une série d’émeutes raciales. L’écrivain Carl Sandburg dépasse l’événement et étudie les conditions sociales des Noirs. La traduction de son livre vient de paraître¹. Près de cent ans plus tard, son actualité est sidérante.

 

William Irigoyen
19 juillet 2016

Ainsi que le relaie le quotidien québécois Le Devoir, l’ancien marine américain qui a abattu trois policiers à Baton Rouge le 17 juillet 2016 a, comme le tireur de Dallas, voulu venger les abus des forces de l’ordre contre les Noirs. Répéter ici que les deux mandats successifs de Barack Obama, premier président noir de l’histoire étasunienne ne sont malheureusement pas parvenus à éradiquer le fléau de la violence interraciale aurait bien peu d’intérêt. En revanche, lire Carl Sandburg dont la maison d’édition française Anamosa a eu l’excellente idée de publier la traduction, est intellectuellement plus stimulant.

L’auteur, né en 1878 dans l’Illinois, a de multiples casquettes: poète, historien, membre du Socialist Party of America, «secrétaire du maire socialiste de Milwaukee de 1910 à 1912», il est aussi journaliste pour le compte du Chicago Daily News. C’est d’ailleurs pour ce quotidien que Sandburg va réaliser une enquête très minutieuse sur la condition de vie des Noirs dans l’un des quartiers de la ville, travail d’une extraordinaire qualité journalistique. Cette enquête explique la face sociale cachée des émeutes qui durant treize jours — du 27 juillet au 8 août 1919 — vont voir Blancs et Noirs s’affronter si violemment. Bilan: 38 morts, 537 blessés.

Comme l’écrit Christophe Granger², qui signe la nécessaire préface de cet ouvrage, Sandburg «tait les exactions. Il tait les victimes. Il tait le sang et les bourreaux. On a pu le lui reprocher. Il faut au contraire beaucoup d’audace pour assumer l’ellipse, pour éliminer de la présentation ce que toute la presse d’alors se délecte jour après jour de ressasser, frénétique – et qui, il faut bien le dire, n’en finit pas de structurer aujourd’hui encore notre propre rapport aux émeutes. Ce qu’il veut, lui, dans ses pages, c’est libérer la possibilité de comprendre». Comprendre, pourrait-on ajouter, sans chercher à justifier d’une quelconque manière l’usage de la violence.

À Chicago, poursuit l’historien français, «rien ne ressemble à l’officielle ségrégation raciale de l’espace public que les Jim Crow Laws ont mise en œuvre dans les cafés, les bus ou sur les plages de nombreuses villes du Sud. Il existe pourtant quelque chose comme une ségrégation tacite et coutumière qui, dans la pratique, taille des frontières invisibles mais bien réelles. C’est l’une d’elles, celle qui, jusque dans l’eau, réserve une partie de la plage de la 29e Rue aux Blancs et une autre aux Noirs, que Williams transgresse ce jour-là». Eugene Williams, 17 ans, va payer de sa vie le fait d’avoir osé nager dans les mêmes eaux que les Blancs. Sa mort par noyade va être l’élément déclencheur des affrontements sanglants.

 
 

Sandburg réalise donc une enquête sociale. Grâce à lui, on comprend mieux la manipulation des loyers dont les Noirs sont victimes, le quotidien dans des logements en ruines, les emplois soi-disant réservés. Exemple concret: Edward Burke, engagé dans la marine en Californie avant la conscription, commissaire de bord sur le navire Mauben. Après la Première Guerre mondiale, il a été «démobilisé dans le Norfolk, il a accepté l’emploi le plus intéressant qui s’offrait à lui: cuisinier dans un wagon-restaurant. L’anglais, le français, l’allemand, l’italien, l’espagnol, le portugais, presque toutes les langues parlées en Amérique du Sud, en Europe centrale et occidentale, Burke les parle couramment. Il aspire à décrocher un poste d’interprète ou de secrétaire mais jusqu’ici la destinée ne lui propose que des œufs à frire et du bœuf à mijoter malgré son bagage de polyglotte».

Sandburg va à la rencontre de citoyens lambda comme on dirait aujourd’hui, mais aussi d’universitaires, de policiers... Il veut donner à voir ce que les émeutes, par nature, taisent. Mais le journaliste ne se contente pas que de cela. Il apporte à la connaissance de chacun des travaux de qualité effectués par des acteurs dont le sérieux ne peut être mis en doute. Ainsi, quand il évoque la déscolarisation des enfants noirs, il relaie l’enquête d’un sociologue: «Sur un périmètre englobant deux pâtés de maison, il a recensé un total de 83 familles au sein desquelles 96% des garçons sèchent l’école, et 72 % d’entre eux ont déjà au moins un an de retard pour cette raison. Dans la plupart des cas, les parents étaient tellement absents que le lien avec leurs enfants s’était rompu.»

Trois ans après avoir publié le résultat de son investigation, la Chicago Commission on Race Relations avancera cinquante-neuf recommandations parmi lesquelles celle-ci: «Que les Blancs forment leur jugement sur les Noirs, sur leur caractère et leurs habitudes, auprès des responsables et des représentants noirs, qu’ils cessent de voir les Noirs comme appartenant à un groupe homogène, comme étant inférieurs mentalement et moralement, et comme ayant une tendance innée au crime, et spécialement au crime sexuel.» On pourra rétorquer, en lisant cela, que ces propos n’ont toujours pas été entendus aux États-Unis (et pas uniquement là-bas, d’ailleurs). Mais chacun son métier: aux politiques de réduire, sinon d’éradiquer, le déterminisme; aux journalistes l’obligation de témoigner.

Sandburg, lui, a chaussé les bonnes lunettes pour décrire sans concession la réalité sociale. Cette vision nette d’ensemble explique sans doute l’engagement politique de cet homme qui, pour la petite histoire, sera le «premier (...) blanc à se voir décoré par la NAACP en tant que 'prophète majeur des droits civiques'». Homme de paix invitant à dépasser les clichés sur lesquels se fondent l’ignorance et donc la haine, ce journaliste au combat juste mérite la reconnaissance qui lui est due. L’année prochaine, cela fera un demi-siècle que Carl Sandburg est mort à son domicile de Flat Rock en Caroline du Nord.


1. Carl Sandburg, Les émeutes raciales de Chicago, Juillet 1919, préface de Christophe Granger, traduit de l'américain par Morgane Saysana, Éditions Anamosa.
2. Historien, auteur de La destruction de l'université française, La Fabrique, 2015.
3. National Association for the Advancement of Coloured People, organisation américaine de défense des droits civiques.