Éclosion littéraire à Malagar, ou contre l’infantilisation de notre société

© Charlotte Julie / 2015

© Charlotte Julie / 2015

 

Le premier livre de Claude Froidmont, pseudonyme «d'un professeur de Lettres de Gironde», raconte son séjour à Malagar, résidence girondine de la famille Mauriac. Une «aventure» qui mérite d'être lue et ce, pour plusieurs raisons: elle parle d'amour de la littérature, des bienfaits qu'elle procure à quiconque s'y plonge corps et âme.

 

William Irigoyen
13 juin 2016

Dans Le Sagouin, François Mauriac raconte la vie du petit Guillaume de Cernès («Guillou»), fruit d'une union entre deux êtres que pourtant tout oppose. Le père, de noble ascendance, n'envisage rien d'autre pour son fils qu'une vie à l'écart du monde, dans l'entre-soi d'un clan gâté par la vie. La mère, elle, est d'un avis contraire. Elle veut à tout prix extraire son petit de cet enfermement mental que constitue la demeure familiale. L'auteur français écrit à propos de ce personnage: «Elle n'ignore plus aujourd'hui que ce qu'on appelle un milieu fermé, l'est à la lettre: y pénétrer semblait difficile, presque impossible; mais en sortir!»

Cet extrait pourrait tout à fait servir de «ticket d'entrée» à l'ouvrage de Claude Froidmont, pseudonyme «d'un professeur de Lettres de Gironde», auteur de «plusieurs articles sur François Mauriac. Il publie là son premier livre. Un peu, si pas beaucoup, autobiographique.» Son récit raconte comment lui, le fils de «prolo» originaire de Liège en Belgique, fait des études de Lettres, s'intéresse à l'auteur du Nœud de vipères dans la demeure duquel il va finir par vivre, expérience qui changera le cours de sa vie puisqu'elle coïncide avec ses propres débuts d'écrivain.

On comprend vite que l'auteur du récit n'aurait jamais imaginé séjourner à Malagar, résidence girondine de la famille Mauriac, clan réputé difficile d'accès, et encore moins qu'il en deviendrait, un temps, le guide. Cette «aventure» mérite d'être lue et ce, pour plusieurs raisons: elle parle d'amour de la littérature, des bienfaits qu'elle procure à quiconque s'y plonge corps et âme; elle rappelle l'importance des «passeurs» d'écrits; elle montre le bouleversement que provoque une vie passée au milieu des livres.

Pour continuer d'exister la littérature a besoin, entre autre, d'«ambassadeurs», de gourmands de la chose écrite. Dans la vie de Froidmont, ils sont au moins trois. Au départ, il y a un serviteur de ce système éducatif qu'il est pourtant de bon ton aujourd'hui de vouer aux gémonies: «Jusqu'aux deux dernières années de l'athénée — le lycée de là-bas —, la littérature ne me fut à peu près rien et il me fallut, classiquement, rencontrer un professeur d'exception portant, étonnamment, le même nom que celui incarné par Noiret dans Uranus, pour qu'elle changeât ma vie.»

Plus tard vient Henri Guillemin qui ouvre au jeune Belge les portes de l'univers mauriacien. Il est peu de dire que ce critique littéraire français a un rapport physique avec les auteurs: «Je l'ai vu pleurer, plus de deux cents ans après sa mort, des misères qu'on avait fait subir à Rousseau et se déchaîner, littéralement, contre Maulnier ou Maurras, quand ceux-ci étaient en passe d'être oubliés de tous. Il n'aimait pas Montherlant — aimer, quel drôle de motpour un romaniste —, mais citait, admiratif, un vers de la Reine morte pour sa beauté, tirait son chapeau à Voltaire pour l'affaire Calas et plaçait le Bloc-notes de Mauriac au firmament de son œuvre.»

On savourera aussi dans le livre ces mots sur le journaliste et homme politique français Marc Sangnier, autre passeur littéraire: «Il ne connaissait pas Jaurès ou Zola, Robespierre ou Rousseau, Pascal, Péguy et Lamartine, Bernanos et Simenon, Chateaubriand et Hugo... il les aimait, nuance de taille.» Claude Froidemont a raison de parler d'amour. Les textes et les œuvres s'offrent à tous les cœurs réceptifs. Ils enflamment les lecteurs, les embrasent. À condition que ces derniers acceptent de se départir d'une certaine forme de timidité et entrer comme un seul homme dans ce que, souvent inconsciemment, ils pensent avoir été écrit spécialement pour eux.

Il est plus difficile en revanche d'entrer chez les écrivains. L'effraction n'est pas la bonne solution. Surtout pas à Malagar. Le lieu est chargé d'histoire, il convient d'être à la hauteur de ces murs qui accueillent l'étranger. Claude Froidmont en est un. Qui ne le serait pas d'ailleurs? Il l'accepte mais finit par devenir, surtout aux yeux des touristes venus visiter la propriété des Mauriac, le gardien du temple. Un autochtone en somme qui, dans le même temps éclot, littérairement: «C'est en écrivant qu'on devient, et pas l'inverse.» Plus loin: «Écrire, c'est quitter le monde. Écrire, ce n'est plus que vivre pour les mots

Claude Froidmont ne reste pourtant pas prisonnier de Malagar. Il parvient à en sortir, mais métamorphosé: «Il me fallut accepter qui j'étais: un fou de livres et d'idées, un homme de gauche ne se retrouvant plus dans personne, un passionné d'espérance, un solitaire épris de fraternité.» Voilà donc posé tout l'enjeu de la littérature créer chez le lecteur une émotion et changer sa vision monde. Autrement dit, le faire grandir. On ne saurait offrir meilleur remède à quiconque souhaite lutter par des moyens pacifiques contre l'entreprise d'infantilisation actuellement en cours dans notre société.