La ville gagne toujours, pas la révolution

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Le 2 avril prochain, lorsque l’élection présidentielle qui se déroule jusqu’au 28 mars en Égypte sera terminée, le seul suspense sera de connaître l’ampleur du score atteint par l’actuel président, le général Abdel Fattah al-Sissi, qui se présentait pour un second mandat. Les Égyptiens auront voté dans la crainte et le désenchantement. La parenthèse révolutionnaire que les avait fait vibrer ou trembler ne sera pour beaucoup d’entre eux plus qu’un souvenir. Une réminiscence que l’écrivain Omar Robert Hamilton a immortalisée dans son livre La ville gagne toujours, paru en février chez Gallimard. La Cité a rencontré l’auteur qui vit entre l’Égypte et New York.

 

Luisa Ballin

26 mars 2018

Omar Robert Hamilton aurait pu emprunter le titre du livre de Daniel Cohn-Bendit Nous l’avons tant aimée la révolution (Barrault, 1992). Il lui a préféré La ville gagne toujours. Une ville. Le Caire. Capitale de l’Égypte, pays phare d’un Moyen-Orient en proie au chaos. L’Égypte, devenue sa base, comme il l’a expliqué à La Cité, en marge de la XVIe édition du Festival du film et Forum International sur les droits humains (FIFDH), où a été présentée la version française de son ouvrage emblématique d’un moment historique.

L’Égypte, un pays de 96 millions d’habitants. Pourquoi ce choix? «Je suis allé en Égypte pour la révolution. Lorsque j’étais plus jeune, je faisais des allers et retours entre l’Égypte et Londres. Lorsque j’ai terminé l’université, je ne savais pas ce que je voulais faire. Puis la révolution a commencé. J’étais à New York avec ma partenaire et j’ai décidé de rentrer en Égypte où j’avais un appartement.»

Un pays. Une révolution. Une œuvre. Poignante. Octobre 2011. «Déjà une heure qu’elle ne compte plus les morts dans ces couloirs où sont comprimés tant de corps, de rage et de douleur que quelque chose, forcément va exploser.» Le ton est donné. Le récit des jours de la révolution est haletant. Le rythme captivant. Manifestations. Rébellion d’une génération qui s’érige contre les exactions, la corruption, les viols, les tests de virginité. Arrestations. Répression. Disparitions. Tortures. Procès inéquitables.

Dans La ville gagne toujours, Omar Robert Hamilton décrit le questionnement et les désirs de changement d’un groupe de jeunes  Khalil, Hafez, Mariam, Rania, Nancy et les autres. Khalil a quitté les États-Unis pour se joindre à ses amis du collectif Chaos, arme de communication et de survie multi-réseaux. Mariam soigne les blessés avec sa mère médecin et vient en aide aux opposants arrêtés ou qui croupissent dans les geôles, tous régimes confondus. Hafez poste les photos des combats sur les réseaux sociaux. Fulgurance des jours heureux, témoignages des jours de feu.  

Intensité. Émotion. Passion. Vérité. Fiction. Des mots percutants pour décrire les dix-huit jours qui auraient pu changer l’Égypte. L’histoire décrite par Omar Robert Hamilton est forte. Est-ce la sienne? L’auteur répond en deux temps: «Mon expérience personnelle a été la colonne vertébrale du livre. Mais j’ai aussi essayé de m’imaginer dans d’autres perspectives. Vous trouvez d’autres personnages dans le livre. D’autres aspects psychologiques. Des événements auxquels j’ai participé. Et d’autres auxquels je n’ai heureusement pas participé, mais où j’ai imaginé être

La ville gagne toujours. Chronique littéraire d’une tragédie. «Toussi meurt mille fois par jour, son corps traîné à travers l’écran. Le chaos de Maspero, les asphyxies de Mohamed-Mahmoud, la pluie de balles du 8 avril, la bataille pour le pont Qasr al-Nil du 28 janvier passent et repassent. Les images, les dates, les noms des morts sont notre nouvelle histoire ; la révolte éternelle est notre avenir.» Les jours se suivent. Les morts aussi. Les jeunes résistent. Les mères et les pères persistent: «Allez à Tahrir! Occupez la place! Tant que chacun de vous est à Tahrir mon fils est vivant! Tant que chacun de vous est à Tahrir tous les martyrs sont vivants! Ne leur lâchez pas le moindre centimètre! Tous les assassins iront en prison. La révolution continue

Après le temps de l’illusion, vient celui de la désillusion. Les Frères musulmans puis l’armée se chargeront de balayer les revendications de la jeunesse et de ses soutiens. Le général Al Sissi, élu président en 2014 après avoir écarté le premier président démocratiquement élu de l’Egypte, l’islamiste Mohamed Morsi, tient les rênes d’un pouvoir sans partage. L’Égypte ne fera plus la une des médias que lors des élections. La communauté internationale est occupée ailleurs.

«L’histoire est passée à autre chose, nous laissant en vie sous le poids froid du jugement qui pèse sur nos poitrines comme une torture médiévale: plus lourde, plus glacée, plus parfaite à chaque inhalation, à chaque pourquoi? Pourquoi moi? Pourquoi pas moi? Pourquoi nous et pourquoi maintenant? Et maintenant? Que peuvent faire les perdants?  Nous avons échoué», écrit Omar Robert Hamilton.

Qui a gagné, qui a perdu? Comment qualifier la révolution qui a eu lieu en Égypte? «Dans un chapitre de mon livre, j’écris que nous n’avons pas perdu. Une forte contre-révolution reste au pouvoir. La révolution a été un moment dans l’histoire de l’humanité, dans l’histoire de l’Egypte. Nous ne savons pas quel en sera le résultat. C’était une convulsion au milieu d’autres convulsions que nous voyons. Une réaction contre le libéralisme, contre la façon dont la mondialisation se déroule. Une réaction contre l’héritage du colonialisme. Ces processus ont lieu partout dans le monde. Ils ont un impact: la crise des réfugiés, l’élection de Donald Trump à la présidence des États-Unis», répond Omar Robert Hamilton.

Dans son livre, il évoque une révolution de générations. La révolution des jeunes contre les vieux? «Ce n’est pas ce que je crois. C’est une perspective. Ce qui est important aujourd’hui c’est que les jeunes et les moins jeunes travaillent ensemble. Vous avez besoin de l’idéalisme et de l’énergie des jeunes générations et vous avez besoin de l’expérience et des perspectives des plus âgés. Ayant été en transition entre les deux pendant la révolution, je ne peux que constater que nous avons besoin des deux», affirme l’écrivain et cinéaste, qui est par ailleurs co-fondateur du Festival de Littérature de Palestine.

La Palestine. Présente en filigrane dans La ville gagne toujours. «La Palestine est très présente dans tout mon travail. Pourquoi? Parce que vous ne pouvez pas avoir de révolution qui réussisse en Égypte, vous ne pouvez pas arriver à la justice sociale en Égypte, sans qu’il y ait la justice en Palestine. Le destin des deux est interconnecté. Et cela va même au-delà», déclare Omar Robert Hamilton. «D’une façon ou d’une autre, le monde est en train d’entrer dans une ère post coloniale, alors que la colonisation de la Palestine continue. Une colonisation du XIXe siècle. Et le monde entier est incapable d’aller de l’avant sans qu’il y ait la justice en Palestine.» 

Voyez-vous un espoir de paix entre Israéliens et Palestiniens? «Oui. Bien que le monde vive une période très sombre, je pense que la persistance de l’injustice en Palestine, longtemps soutenue par le monde entier et qui a été un pilier crucial du comportement d’Israël, est en train de changer. Au Royaume-Uni, le soutien de l’ancienne génération diminue et cela change également aux États-Unis. Cela ne veut pas dire qu’Israël acceptera de déconstruire son État d’apartheid. Les perspectives sont effrayantes, avec l’arme nucléaire. Mais que peut-on faire à part travailler?», demande-t-il.

Dans La ville gagne toujours, Omar Robert Hamilton fait dire à un des personnages: «Nous luttons pour vous et nous mourrons pour vous.» Pensez-vous que la majorité des Égyptiens comprend cela? Ou la majorité des gens a-t-elle oublié la révolution égyptienne? «Le problème en Égypte est qu’il n’y a plus de majorité. Le pays est fracturé en trois parties: les pro-régime actuel, ceux qui soutiennent les Frères Musulmans et ceux qui ont soutenu la révolution. Ces trois groupes ne voient pas le présent et l’histoire de la même façon. C’est une fracture profonde. La perte d’un sens commun de la réalité qui fait que le présent est plus dangereux que la compréhension de ce qui s’est passé», estime l’auteur.

Lorsque nous lui demandons comment il définit son identité, Omar Robert Hamilton sourit: «Je voudrais le savoir ! Durant ces trois dernières années, après la révolution, j’ai tenté de retrouver ma voie dans les films, en retournant à ma relation à l’image. Maintenant, en me réveillant le matin, la chose que je veux faire est écrire. Je travaille à l’écriture d’un livre.»

Comment les Égyptiens ont-ils perçu La ville gagne toujours ? « Le livre n’a pas encore été publié en arabe. J’ai participé à deux événements en Égypte lorsqu’il est paru en anglais. J’étais nerveux… c’était important pour moi. Heureusement, cela s’est très bien passé», conclut-il.      
 

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