Le hockey sur glace, ce miroir à facettes de la Suisse une et multiple

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Il est l’un des grands chroniqueurs sportifs suisses. Avec Klaus Zaugg, 57 ans, le hockey sur glace acquiert une dimension épique, comme un reflet condensé de la société et de l’histoire, mais aussi de la grandeur et misère humaine. Entretien avec ce redoutable polémiste, alors que les playoffs font rage sur les patinoires.

Mis en ligne 1 avril 2014

[dropcap]L[/dropcap]es Jeux olympiques de Sotchi ont été une déception pour les hockeyeurs suisses. Dix mois plus tôt, en Suède, on avait pourtant vu la meilleure équipe nationale suisse depuis soixante ans. Que s’est-il passé? Le paradoxe est qu’avec à peu près le même niveau de jeu, nous avons obtenu une médaille d’argent à Stockholm, avant de nous retrouver éliminés en huitième de finale à Sotchi. L’explication est simple: en Suède, le puck a glissé en notre faveur; en Russie, c’était l’inverse. On a aussi remarqué que nous ne disposions pas encore d’attaquant jouant en Amérique du Nord capable de faire à lui seul la différence. Mais on constatera aussi que le Canada a eu toutes les peines du monde a éliminer la Lettonie, après que celle-ci nous a battu. Je ne vois donc pas de raison particulière de s’inquiéter.

La Suisse a énormément progressé ces dix dernières années. Elle a gardé ses meilleurs joueurs au pays, même si depuis deux ou trois ans, ils partent plus souvent en NHL1. La Tchéquie, la Slovaquie, la Suède, la Finlande perdent chaque année leurs meilleurs joueurs. La Suisse est un petit pays, où la qualité de vie est exceptionnelle, les joueurs y rentrent tous les soirs à la maison. Je dis souvent que les joueurs suisses sont les plus intelligents du monde, quand on fait le total de l’intelligence du jeu et de l’intelligence générale. Ils sont tous fait un apprentissage ou des études. La Suisse est à peu près le seul pays européen, avec la Russie et la Finlande, dont le championnat de hockey soit à peu près au même niveau que le football en termes de présence médiatique ou de sponsoring. Et ici, si un gamin de Langenthal ou de Soleure décide de jouer au hockey, il le peut parce qu’il y a une patinoire près de chez lui. Dans d’autres pays, c’est beaucoup plus difficile.

Vous avez écrit que le hockey est le seul sport en Suisse à réunir toutes les parties du pays. Tu y trouves tout le monde en effet. Pour le dire avec un peu d’humour: tu as les montagnards de Davos, les mafiosi du Tessin, les riches arrogants Zurichois, les fiers Bernois, les têtes de bois de l’Emmental, les petits malins de Suisse centrale, l’organisation de type international à Genève et à Fribourg, tu as Gottéron qui est un peu l’Emmental de la Suisse romande. En football, la diversité n’est pas aussi grande.

Alors faisons un petit tour d’horizon sportif et culturel des clubs au pas de charge, comme sur une carte de géographie. Commençons par Langnau, le vaincu du printemps dernier... En hockey, on ne peut pas tricher. La relégation de Langnau a commencé le jour où, il y a trois saisons, le club s’est qualifié pour les playoffs. Il a cru alors qu’il était sportivement au point. Si une critique était émise, elle était balayée. Langnau a investi toute son énergie mentale et financière dans la nouvelle patinoire. Le club s’est transformé en une entreprise de construction et n’a plus pris garde à l’aspect sportif. Le hockey ne pardonne pas. Les dirigeants de Langnau étaient tout simplement devenus trop sûrs d’eux. Ils en ont la volonté et les capacités de remonter, mais ils doivent d’abord trouver le bon entraîneur, le bon gardien, les bons étrangers. Vous avez vu le temps qu’il a fallu à Bienne et à Lausanne pour retrouver l’élite.

Le joueur luganais, Stefan Ulmer, gauche, a la lutte pour le puck avec le joueur genevois, Denis Hollenstein, droite, lors du 5eme match des quarts de finales de play-off du championnat suisse de hockey sur glace de National League LNA, entre le Geneve Servette HC et le HC Lugano, ce jeudi 20 mars 2014 a la patinoire des Vernets a Geneve. (KEYSTONE/Martial Trezzini)

 

Passons maintenant à Davos. Comme à Langnau, il y a une tradition, avec la Coupe Spengler, qui garantit les moyens financiers. Comme je le disais, ce sont un peu les têtes dures des montagnes, mais avec l’avantage que l’esprit d’équipe peut y être extraordinaire et le désavantage que, parfois, ils sont un peu isolés.

Arno Del Curto, entraîneur emblématique de Davos, est un personnage culte, non? Une telle personnalité ne peut oeuvrer qu’à Davos. On lui a octroyé tout le pouvoir, comme on ne l’a jamais donné à un entraîneur en Suisse. Mais comme il est entièrement un homme de hockey, il utilise ce pouvoir pour développer son équipe et ses joueurs, et pour cela seulement. C’est pourquoi il a du succès.

Et les Lakers de Rapperswil? Les Lakers manquent de tradition et d’identité. C’est quoi, les Lakers? On ne sait pas. Et quand tu demandes à des joueurs de Rapperswil pourquoi ils jouent là, ils te disent que les bords du lac sont agréables, que la patinoire est très chouette. Mais je n’ai jamais entendu un hockeyeur dire que s’il joue aux Lakers, c’est pour la compétition, pour gagner. Les Lakers, c’est un peu le Club Med de la LNA.

Et Zurich, le grand Zurich? Ils ont la chance d’avoir en Walter Frey un mécène de premier ordre, qui ne célèbre pas son ego personnel dans les médias et s’est donné une mission sociale de développer les jeunes. Il investit même plus d’argent dans la formation que dans l’équipe première. Zurich a réussi à réunir les deux cultures, celles de la formation et de l’argent. Les GCK Lions ont créé une vraie pépinière, avec quelque 700 juniors. Il s’agit de l’un des meilleurs centres de formation d’Europe.

Et les Flyers de Kloten? Kloten va devoir trouver un compromis entre sa tradition d’excellence dans la formation, qui est sa philosophie depuis toujours, et son entrée dans une nouvelle dimension financière avec Philippe Gaydoul. Cela va prendre quelque temps.

Zoug? On les sous-estime. Les Zougois sont de gros travailleurs et dans ce petit canton, le club de hockey y est numéro un, un peu comme Gottéron. Ils peuvent compter sur le soutien des politiciens et de toutes les classes sociales. C’est l’un des clubs les mieux organisés et dirigés du pays, un peu en crise sportive pour l’instant, mais il est capable de la surmonter. Ils sont malins, assez riches et savent se battre pour survivre. Zoug, c’est Langnau avec de l’argent.

Et Berne, la plus grande organisation de hockey d’Europe? Alors que les Bernois ne sont pas du genre extraverti, ses dirigeants sont parvenus à faire du CP Berne un véritable événement culturel. C’est pourquoi les Bernois sont fous de hockey et y expriment leurs émotions. C’est d’ailleurs la seule occasion où ils les montrent avec, peut-être, la Fête fédérale de lutte. Du moins quand le roi est un Bernois.

Fribourg? Fribourg est comparable à Zoug. Numéro un dans son canton, avec le soutien des politiciens et de l’économie, y compris de la Banque cantonale. Fribourg a toujours développé une mentalité très intéressante, avec à la fois les émotions et le savoir-vivre des «Welsches», mais aussi le réalisme et l’efficacité des Alémaniques. Les Fribourgeois sont fiers d’eux-mêmes. Cette fierté donne un profil à cette organisation. Si Jeremias Gotthelf, l’écrivain, pouvait choisir un club, je pense qu’il aimerait beaucoup Gottéron, avec tous les drames qui ponctuent son histoire – financiers, sportifs, personnels. Gottéron est toujours revenu et a survécu à toutes les crises. Et l’ambiance à Fribourg est impressionnante, jamais agressive.

Et Lausanne, le néo-promu qui se qualifie d’entrée pour les playoffs? Lausanne est incontestablement le club le plus romand de la ligue. Avec ses émotions, ses erreurs aussi, mais également sa capacité de résistance qui, pour le coup, rappelle celle de Gottéron. Lausanne s’est retrouvé en première ligue, en ligue B, mais a résisté. Ils savent créer une belle ambiance, se montrent fiers d’eux-mêmes sans être agressifs. Les erreurs commises à Lausanne sont presque toujours dues aux émotions. Je dirai que Lausanne ressemble à Berne. Le Vaudois est un peu comme le Bernois, il ne montre pas ses sentiments, mais avec le hockey, là, il les exprime et il adore son équipe.

Genève-Servette? Genève-Servette, c’est McSorley. On enlève McSorley, et c’est fini. McSorley a construit l’organisation peut-être la plus professionnelle de Suisse. à Davos, Del Curto utilise tout son pouvoir pour le sport; McSorley, lui, utilise tout son pouvoir pour le sport et l’entreprise. Il est le seul entraîneur manager à comprendre l’économie.

Marc Lüthi, copropriétaire et manager de Berne, comprend aussi l’économie. Oui, mais il ne comprend pas le sport. McSorley est un excellent entraîneur et coach, il est dans les émotions comme Del Curto, mais quand le match est terminé, il devient comme Marc Lüthi et ne voit que le côté économique des choses. Il est aussi le seul entraîneur à ne pas tomber amoureux de ses joueurs. Il le dit lui-même, ses hockeyeurs sont des objets d’investissement, qu’il achète ou vend au gré de la seule rentabilité. C’est la mentalité américaine. L’énergie investie par McSorley à Genève, du point de vue financier, économique, sportif et émotionnel, est unique en Suisse.

Genève peut-il devenir champion? À Genève-Servette manque à peu près un million par année pour gagner. Quand McSorley pense que si en gardant tel joueur, il peut remporter le titre dans une année, mais que, ce faisant, il perd tout de suite 600 000 francs, alors il va le vendre illico. Cela dit, cette saison, avec l’élimination de Berne, Genève-Servette, comme Fribourg d’ailleurs, a de réelles chance de devenir champion.

Et Bienne? C’est un peu comme la France avec l’Alsace. Après l’avoir perdue, elle disait qu’il ne fallait pas en parler, mais toujours y penser. Bienne, dans son coeur, n’a jamais accepté de se retrouver en Ligue B, où il a passé treize ans. Mais ce club n’a pas parlé de remonter pour autant, tout en y pensant tout le temps et en sachant qu’il finirait par revenir en ligue A. Il existe à Bienne une passion du hockey tout à fait unique. Bienne est une ville multiculturelle; le hockey y est comme une île. Ses dirigeants croient au HC Bienne, c’est leur projet. Ce sont un peu des talibans du hockey, avec une forme d’humilité. Et il y a bien sûr la perspective de la nouvelle patinoire et de moyens financiers supplémentaires à disposition.

Lugano? Ce sont aussi des talibans, mais des talibans au champagne! Comme ils ont la famille Mantegazza en soutien, ils peuvent se permettre de commettre les plus grandes erreurs sportives; les conséquences ou les sanctions sont nulles. Lugano a développé une culture très byzantine. Il n’y a jamais dans la presse tessinoise la moindre critique à l’égard du club.

Qui décide à Lugano? Les joueurs. Lugano est la seule équipe en Suisse à être dirigée par un groupe de joueurs. Julien Vauclair est un peu le roi de Lugano.Comme la présidente est riche et paye tout, personne ne la contredit. Mais j’aime bien Lugano et tous ses aspects théâtraux.

Et Ambri-Piotta, le club suisse qui compte le plus de fans à travers le pays, et même à l’étranger? Cette année, Ambri a très bien géré le business sportif. On voit la force d’une organisation à sa capacité à réagir à une crise. Ambri a réussi a garder vivant son mythe. Ambri et sa Montanara, c’est une véritable benchmark, bien cultivée. Au Tessin, les nouveaux riches, c’est Lugano, mais les vrais riches, c’est Ambri, qui ne laissent jamais tomber le club. Quand le président organise des actions de soutien, et que chaque supporteur donne un franc, c’est du théâtre, il y a des gens derrière qui paient. C’est l’ancienne richesse du Tessin. L’élite politique soutient plus Ambri que Lugano. Ambri incarne le très vieux Tessin, l’ancienne élite tessinoise. Ambri et Lugano, c’est un conflit de culture, et c’est très bien pour le hockey. Si Ambri disparaissait, que deviendrait Lugano?

Cette saison, quelles sont les surprises à vos yeux? Je suis surpris par Lausanne, que je ne voyais pas se qualifier pour les playoffs. Je suis surpris par Berne et son énorme échec. Je suis surpris par Ambri. Je ne suis pas surpris par les... surprises, mais plutôt par leur nombre, inhabituellement élevé. D’une manière générale, le nivellement par le haut du championnat me surprend.

Si une équipe de Ligue A devait être reléguée? Peut-être les Lakers. Mais on ne sait jamais. Il y a une année, qui aurait pu prévoir qu’Ambri et Lausanne joueraient les playoffs?

1. National Hockey League – Ligue professionnelle d’Amérique du Nord (Canada et États-Unis).

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Un match, c’est toute une histoire

Le premier match de hockey de Klaus Zaugg? «EHC Waasen Sumiswald contre Steffisbourg, en première ligue. Je devais avoir 14 ans.» Et ensuite, fan d’une équipe? «Non, plutôt fan de hockey. Je suis fan des équipes où il se passe quelque chose, j’aime vivre une évolution, une crise, une tragédie, un triomphe... Chaque match a son histoire, sa dramaturgie. Malheureusement, nonante pour cent des journalistes se contentent de relever des statistiques: 4ème minute ceci, 8ème minute cela. Mais un match s’inscrit dans le drame global d’un club ou d’une saison. Un match, c’est comme une petite fenêtre d’un calendrier de Noël.»

 

Jeremias Gotthelf (1797-1854), son écrivain culte

"Je suis né en 1957 dans le petit village de Wissachen, entre Langenthal et Langnau, là où l’Emmental devient un peu moins rude et où commence la Haute-Argovie. Jeremias Gotthelf, le grand écrivain, avait aussi commencé en Haute-Argovie, à Herzogenbuchsee, puis s’était rendu en Emmental, à Lützelflüh." Pourquoi citer  aussi souvent Gotthelf? «C’est l’un des poètes suisses qui a le mieux compris la mentalité humaine. En approchant des personnages qu’il a créés, on s’aperçoit que peu de choses ont changé depuis son époque. C’est un poète universel. Ce qui est intéressant à noter, c’est la manière avec laquelle les gens réagissent quand ils ont perdu ou gagné. Ou de savoir qui est vraiment l’homme fort dans le club: le président? Le manager? Le directeur sportif? Les joueurs? Tous ces phénomènes humains et sociaux, tu les remarques dans un club de hockey, comme dans les livres de Gotthelf.»

 

Féru d’Histoire

"Je dépense peu d’argent pour mon style de vie, mais beaucoup pour acheter des livres et voyager. Je lis énormément. L’Histoire m’intéresse, moderne et ancienne, de même que la nature et les animaux. Chaque année, j’accomplis un grand voyage. Cet été, je me suis rendu à Lhassa, au Tibet, et aussi à Ascension Island, une île au milieu de l’Atlantique, atteignable seulement avec la Royal Air Force. J’ai souvent voyagé en Afrique, de même qu’aux Etats-Unis, mais là, c’est pour le hockey, où j’assiste chaque année à une quinzaine de matches pour garder les contacts. J’aime beaucoup les historiens anglo-saxons, par exemple Neil Ferguson ou Ian Kershaw. Il est très intéressant de voir à quel point le monde était optimiste au début du XXe siècle, et comment tout cela s’est terminé.  Incroyable, non?"

 

L’encyclopédiste du hockey

Encyclopédiste du hockey sur glace, y compris de la NHL nord-américaine, Klaus Zaugg est l’auteur de plusieurs livres sur le sujet. Il a notamment été rédacteur au légendaire hebdomadaire Sport, aujourd’hui disparu, puis responsable de la rubrique hockey au Blick. Zaugg est aujourd’hui journaliste indépendant et collabore à divers médias, dont Slapshot et le groupe AZ Medien. Auteur depuis 2007 d’une chronique très lue, même en Suisse romande, sur 20 Minuten Online, il vient de quitter cette publication, pour s’engager dans Watson, le nouveau grand projet en ligne de Suisse alémanique.