LIBERTÉ, VERITÉ, QUALITÉ

Publié le 18 mars 2016


Par Fabio Lo Verso

Liberté, vérité, qualité. Dans les pays libres, la presse et le journalisme doivent être plus que jamais... libres. Ils doivent l’être plus que d’autres métiers, surtout en ces temps obscurs, minés par le terrorisme. Libres de chercher la vérité, de raconter, d’informer et d’analyser, d’interroger le pouvoir. Libres, en un mot, de garantir le droit de savoir des citoyens.

Cette liberté fondamentale, affaiblie par l’interminable essorage des rédactions, redevient aujourd’hui une conquête. Essentielle pour l’exercice de la démocratie. De cette liberté, le journalisme est le métier. Les journalistes, ses fantassins. Les médias, à la fois son ombre et sa lumière. Ombre, lorsqu’ils obéissent à des intérêts, financiers ou partisans. Lumière, lorsqu’ils s’en affranchissent.

Longtemps, le journalisme, métier ontologiquement libre, a épousé les contours des médias dans lesquels il a été exercé. Il y a été sublimé, mais le plus souvent tordu et façonné, tel un ustensile. Uniformisé par le financement unique de la publicité. Lissé sous la ponceuse du marketing. Plié sous le genou des industriels, banquiers, marchands d’armes et partis politiques. Assoiffés après des années de sécheresse, les médias continuent de suivre le mirage de la publicité, robinet financier autrefois inépuisable.

Sauf que les porteurs d’eau ont accompli leur mutation génétique. D’annonceurs, ils sont devenus maîtres du jeu. Industriels, banquiers, avocats, ils rachètent, restructurent, licencient, manipulent les stratégies éditoriales à d’autres fins. En France, on a assisté à un tourbillon d’acquisitions: Le Monde, Libération, L’Express, Courrier International, Le Parisien, Nouvel Obs... Tombés, souvent à bas prix, entre les mains d’acquéreurs obnubilés par les courbes de rentabilité. Des hommes d’affaires ont même décidé de créer un fonds d’investissement destiné à multiplier les rachats de titres dans l’Hexagone. Ils promettent d’investir, après les restructurations...

Le mauvais vent souffle avec une autre intensité en Suisse, où le taux de concentration médiatique est le plus élevé d’Europe: trois éditeurs, Tamedia, Ringier et NZZ, se partagent 85% du marché. La conquête de Bâle par Christoph Blocher, acquéreur de l’ensemble de la presse régionale rhénane en 2011, rapproche le pays du phénomène berlusconien, un mélange de gros sous injectés, d’une part, dans un parti populiste et isolationniste de droite et, de l’autre, dans l’acquisition de médias pour influer sur la vie politique. Quatre ans plus tard, l’alliance de la SSR, Swisscom et Ringier sur le marché publicitaire fait retentir une nouvelle alerte. Les éditeurs de journaux craignent d’être écrasés par cette coalition de géants en ordre de bataille. La tension est à son comble.

«Internet a frappé l’écosystème médiatique comme une météorite», assénait Ignacio Ramonet, ex-directeur du Monde Diplomatique. «Une météorite semblable à celle qui fit disparaître les dinosaures.» Qu’a-t-il changé quinze ans après cet impact colossal? En France et en Suisse, pour ne parler que des pays où La Cité est présente, les dinosaures sont toujours là... Les veilles recettes, aussi. Il est rare qu’un média échappe au GPS des idéologies partisanes, au diktat de l’audimat et de la rentabilité, à l’injonction du dégraissage des effectifs. Les nouveaux mastodontes médiatiques se mettent au régime pour courir plus vite sur le web, à la fois terrain de jeu... et zone de guerre. Où même le groupe public SSR vient de succomber en annonçant la suppression de 250 emplois.

En mai 2013, lorsque je publiais le Manifeste pour une Nouvelle Presse, journal d’une décennie de ravages médiatiques, la SSR ne figurait pas dans la radiographie du désastre. Une omission naïve. Car depuis longtemps, l’audiovisuel public assume les traits du management privé, les yeux rivés sur l’audience et les recettes publicitaires. Il en a surtout hérité les pires défauts: cécité et absence d’anticipation. La SSR justifie les coupes dans les effectifs en raison d’un arrêt du Tribunal fédéral sur la TVA. Une issue prévisible ou à prévoir, face à laquelle la direction du groupe n’a à l’évidence pas pris de précaution. Autre raison, dramatiquement ironique celle-ci: la hausse de la part de la redevance dévolue aux radios et télévisions régionales. Une mesure contenue dans la nouvelle loi défendue à corps et à cri... par la SSR. N’avait-elle pas lu le texte législatif?

En Suisse, les études sont nombreuses à faire état d’une étrange propension des médias à miner les bases mêmes de leur légitimité et de leur existence. Nous vivons dans un paysage Potemkine où tout entretien l’illusion d’un monde finissant.

Avec la crise de l’audiovisuel public, le chamboulement est désormais total en Suisse. Les études sont nombreuses à faire état d’une étrange propension des médias à miner les bases mêmes de leur légitimité, et de leur existence. En 2011, le Conseil fédéral s’interrogeait sur la capacité du journalisme suisse de «remplir à long terme son rôle dans la formation de l’opinion», avant de conclure: «Il y a lieu de craindre que le libre jeu des forces du marché à lui seul ne permette pas de garantir un paysage médiatique diversifié et de qualité.» Nous vivons dans un paysage Potemkine où tout entretient l’illusion d’un monde finissant.

De quoi primer, par contraste, les initiatives prenant leur distance avec ce modèle à l’agonie, celui de l’ancienne presse, délaissé par ses principaux porteurs d’eau — les annonceurs publicitaires — et méchamment cabossé par le web, après avoir raté le virage numérique. Quatre ans après son lancement, en septembre 2011, les fondateurs de La Cité n’ont pas regretté une seule seconde d’avoir tenu la ligne de la Nouvelle Presse. Un modèle contraignant, mais affranchi de toutes les contraintes susceptibles de limiter la liberté éditoriale. Pas de publicité, pas de capital bancaire ou tiré de fortunes personnelles, pas d’impératifs d’audience et de rentabilité, le journal vit uniquement de l’apport financier et intellectuel de ses abonnés et lecteurs occasionnels. Davantage boussole expérimentale ou chantier en cours que publication à ce jour aboutie, le journal La Cité considère que la liberté est le bien le plus précieux du journaliste, la recherche de la vérité son horizon, la qualité du métier son pain quotidien.

Le magazine hors-série que nous avons mis en vente (photo ci-dessous) présente une double utilité. Rappeler d’abord à nos lecteurs que, malgré des erreurs de jeunesse, nous ne nous sommes pas écartés du chemin. Les articles sélectionnés — dont deux inédits — disposent une séquence journalistique éclairant les enjeux les plus complexes de nos sociétés. Pour qu’il soit mieux connu, le travail journalistique de La Cité, réalisé avec très peu de moyens, a besoin aujourd’hui de s’appuyer sur un nouveau levier: un site web performant. D’où l’autre utilité de cet hors-série: ses ventes financeront le développement de www.lacite.info. Une nouvelle étape qu’on franchira avec l’indispensable contribution de nos lecteurs.

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Fabio Lo Verso