DES BARAQUES ET DES HOMMES

CabanesHommes02DomSmaz.jpg

Les cabanes à outils des anciens jardins de Vidy sont depuis plusieurs mois occupées par une quarantaine de sans-abris priés de quitter les lieux fin mars. Mais pour aller où? [dropcap]L[/dropcap]a nuit tombe sur le carrefour de la Bourdonnette. C’est l’heure de rentrer chez soi. Les voitures défilent sur la route qui longe le cimetière du Bois-de-Vaux, puis sur l’avenue perpendiculaire qui s’engouffre dans l’autoroute. Entre deux, un terrain vague. Seule une colonne de fumée laisse imaginer une présence humaine.

Depuis plusieurs mois, une quarantaine de sans-abris occupent les anciennes cabanes à outils des jardins familiaux des Prés-de-Vidy, désaffectés pour laisser place à un complexe sportif dans le cadre du projet Métamorphose. Si les travaux sont prévus courant 2013, le terrain accueillera d’abord des fouilles archéologiques. Les occupants sont sommés de quitter les lieux bien avant cette échéance.

Passés les ronces et les premiers arbustes, de nouvelles sonorités prennent le pas sur le va-et-vient des automobilistes. «De la musique roumaine, la meilleure des musiques!», lance Florian avec un large sourire. D’abord investi par un collectif de jardiniers appelé la Bourdache, le terrain a progressivement vu arriver une majorité de Roms et quelques Sud-Américains en quête d’un endroit où dormir. «Nous sommes tous de la même famille», poursuit Florian, en signalant une dizaine de personnes qui dansent et discutent autour du feu.

En avril, cela fera un an que ce père de famille est arrivé en Suisse. Au fil du temps, sa sœur et ses cousins l’ont rejoint. «Dans mon pays, j’ai quatre enfants. L’école, les habits, l’électricité, ça coûte cher et je n’ai rien là-bas. Alors je viens ici.» Mais du travail, il n’y en a pas. Florian demande l’aumône: «Je ne dérange pas les gens, je leur dis bonjour et s’ils veulent me donner quelque chose, ils le font.»

[su_pullquote]«ÉVITER D’IMPLANTER UN BIDONVILLE»[/su_pullquote]

À l’intérieur, la lumière s’allume et s’éteint à plusieurs reprises. Bazil, aux côtés de sa femme, peste contre un nid de câbles entremêlés au sol. Aux murs, quelques photos épinglées et des draps colorés suspendus pour se protéger du froid. Ces trois ou quatre mètres carrés accueillent un matelas, quelques casseroles, une table basse pour la télévision, et ce jeune couple depuis trois mois. Bazil fait régulièrement des allers-retours entre la Suisse et la Roumanie. «Au début, je dormais dans la rue et je recevais des amendes. Mais je n’avais pas de quoi les payer.»

Puis il a rencontré d’autres Roms qui lui ont parlé des cabanes. Il connaît des solutions alternatives telles que la Marmotte ou les abris PC, «mais dans les bunkers je ne me sens pas chez moi. En plus, il faut payer cinq francs et je n’ai pas tous les jours cet argent» explique-t-il. Le lendemain de notre rencontre, il partira en Roumanie. Il compte revenir dans quelques mois, «si Dieu le veut.» Mais pour aller où?

«Un homme est venu nous dire que nous pouvions rester jusqu’à fin mars, mais qu’il faudra partir parce que c’est un terrain privé», raconte calmement Bazil. Le 19 décembre dernier, la décision de justice est tombée. Un communiqué de presse évoquait alors la volonté de la ville de «ne pas laisser s’implanter un bidonville.»

Mais c’est avant tout pour des raisons sécuritaires que la Municipalité a demandé l’évacuation des cabanes, précise le syndic Daniel Brélaz. «Une décision très bien acceptée par la population concernée» ajoute-t-il. Repoussée plusieurs fois, la date a finalement été fixée au 30 mars, neuf jours après le début du printemps.

Les abris d’urgence auront fermé leurs portes. «Il n’y aura pas d’alternatives supplémentaires à celles qui existent déjà toute l’année, ni de mesure d’accompagnement», explique le syndic. Quant à savoir où ils iront, «ce sont des gens bien plus itinérants que vous ne le pensez», répond-il. La mobilité reste cependant réduite pour les Sud-Américains, la plupart sans papiers.

De son côté, Florian semble déterminé à tenter sa chance en Grèce, alors que sa famille retournera en Roumanie. Son voisin envisage, lui, d’aller en Espagne: «Là-bas je peux cirer des chaussures, je ne suis pas obligé de mendier.» Bazil reviendra probablement ici, et commencera la recherche d’un nouvel endroit où passer ses nuits. Loin des jardins de Vidy.

[su_service title="CRISTINA SANCHEZ" icon="icon: keyboard-o"]

[su_service title="DOM SMAZ" icon="icon: camera-retro"]rezo.ch[/su_service]

[su_service title=" Article paru dans La Cité du 23 mars au 6 avril 2013." icon="icon: sign-out" size="30"][/su_service]


NOTA BENE Ce photoreportage a gagné le troisième prix au Swiss Press Photo 2013, catégorie Vie quotidienne et Environnement.