Un «mur» aux portes de l'Europe

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Considérée comme une passoire, la frontière entre la Grèce et la Turquie sera verrouillée sur un tracé de 12,5 kilomètres. Retour sur les paradoxes du durcissement de la surveillance des flux vers l’Europe.

Publié le 21 septembre 2012 à 11:56

[dropcap]C[/dropcap]’est en 2011 que la nouvelle a commencé à se propager: la Grèce entamait les travaux pour la construction d’un «mur» dans la partie nord de la frontière terrestre qu’elle partage avec la Turquie1. Lorsqu’il sera terminé, probablement cet automne, il sera long de 12,5 kilomètres et haut de 3 mètres, sur une frontière de plus de 180 kilomètres.

Avec cette construction, les autorités grecques entendent contrôler le flux de migrants, toujours plus enclins à traverser cette région pour rejoindre l’espace Schengen. Alors qu’ils étaient près de 40 000 en 2009, ils ont été très exactement 57 025, deux ans plus tard, à franchir cette ligne, selon l’Annual Risk Analysis établie par l’Agence européenne pour la gestion de la coopération opérationnelle aux frontières extérieures (Frontex) en 20122.

Avec 40% du total des passages, cette frontière est la plus prisée par les migrants. Les plus nombreux sont les Afghans, suivis par les Pakistanais et les Nangladeshi, selon le rapport de l’agence Frontex.

[aesop_image imgwidth="1330px" img="http://lacite.website/main/wp-content/uploads/2012/09/patras_03082012_-690_H_L.jpg" offset="-370px" align="left" lightbox="off" caption="© Alberto Campi / 2012" captionposition="right"]

Le mur, qui se situera sur la commune d’Orestiada, une ville de 40 000 habitants, a été surtout conçu pour stopper ce que Giorgos Salamangas, chef de la police locale, définit comme une «attaque massive de la part des trafiquants et des immigrés». Il sera érigé là où le fleuve Evros fait une incursion en territoire turc et où se compte le plus grand nombre d’entrées de migrants.

L’œuvre sera financée par la Grèce, qui a essuyé le refus de l’Union européenne (UE) de contributeur au budget du chantier. «Les murs ou les grillages sont des mesures à court terme qui ne permettent pas de s’attaquer de manière structurelle à la question de l’immigration clandestine», déclarait en mars dernier la commissaire européenne chargée de la sécurité, Cecilia Malström3. Pourtant, l’UE a cofinancé le système de caméras de vidéosurveillance, confie Giorgos Salamangas. Cela revient donc à financer, si non le mur lui-même, en tout cas le durcissement de la barrière frontalière.

[su_pullquote align="right"]EFFICACITÉ CONTESTÉE[/su_pullquote]

Alors que les autorités grecques misent sur cette mesure architecturale pour résoudre leur «problème migratoire», sur le terrain, le consensus n’est pas unanime. Dimitri Mouzas, le maire d’Orestiada, se dit personnellement contre le projet mais il se doit de représenter la majorité de son conseil municipal qui, «à l’écoute de la population», approuve la construction du mur. L’opposition est assumée par le collectif Stop Evros Wall qui se mobilise contre un projet qu’il qualifie d’«inhumain, cruel» et «inefficace» car le problème ne sera que déplacé4. Le collectif alimente régulièrement son blog avec des billets expliquant pourquoi ce mur n’aura aucun impact sur le problème grec de l’immigration.

Tout dépend de l’échelle de prise en compte des problèmes, souligne Kostantinos Vafiadis, chef du personnel médical de l’hôpital de Didimoticho: «La question est algébrique: plus d’un côté et moins de l’autre, le résultat est zéro.» Ainsi, au niveau grec, la quantité de migrants n’a pas augmenté, les mouvements migratoires n’ont fait que se déplacer de la mer Égée à la région septentrionale de l’Evros, puis, dès 2010, vers la partie méridionale.

Le mur motivera les passeurs à condure les migrants vers la zone méridionale de la rivière. Le flux pourrait à terme se déplacer plus au nord, vers la Bulgarie. La barrière ne fonctionnerait alors que «comme une aspirine donnée à un patient qui souffre d’un cancer», selon la métaphore de Xanthi Morfi, une avocate de Orestiada qui s’intéresse au terrorisme et aux questions migratoires.

Il représentera «simplement» un obstacle de plus à contourner sur la route migratoire, qui deviendra plus longue et plus dangereuse. «Europa schützt die Grenzen, aber nicht die Flüchtlinge» (L’Europe protège les frontières mais pas les réfugiés), analyse Heribert Prantl, dans un article publié dans la Süddeutsche Zeitung5.

Mais alors pourquoi bâtir un tel ouvrage contre les migrations? Selon la politologue Wendy Brown, «les nouveaux murs fonctionnent de façon théâtrale, en projetant un pouvoir et une efficacité qu’ils n’exercent pas réellement»6. Ce pouvoir est utilisé surtout au niveau local, afin de «donner l’impression, ou l’illusion», que les élus «font quelque chose», analysent Frank Neisse et Alexandra Novosseloff dans un article intitulé «L’expansion des murs: le reflet d’un monde fragmenté?6»

Si les murs semblent ne pas avoir aucune efficacité réelle sur leur objectif premier, stopper l’immigration dite clandestine, ils réussissent au moins dans leur efficacité symbolique, c’est-à-dire dans leur fonction de «gestion de l’image de la frontière»7.

[aesop_image imgwidth="1330px" img="http://lacite.website/main/wp-content/uploads/2012/09/patras_30072012_-021_L.jpg" offset="-370px" align="left" lightbox="off" caption="© Alberto Campi / 2012" captionposition="right"]

Les théories des spécialistes des murs et des frontières trouvent un écho sur le terrain. L’adjoint au maire d’Orestiada, Evagelos Maraslis, admet que «le mur est avant tout un instrument psychologique pour les citoyens, une barrière visuelle qui fait en sorte que, quand quelqu’un va dans un champ, il est rassuré qu’il ne rencontrera pas de migrants».

Le mur sert à tranquilliser les habitants, qui sont tiraillés entre des sentiments de crainte face aux dizaines de visages inconnus qui traversent quotidiennement leurs bourgs et des élans humanitaires: «Tout le monde ici donne à manger aux migrants, leur donne de l’eau et des habits chauds. Ils les aident car ils savent qu’ils ont besoin d’être aidés», admet non sans un brin de fierté le maire d’Orestiada.

Pourtant, lorsque, dans la gare de la ville, on demande à une dame, qui prend régulièrement le train, ce qu’elle pense des migrants et si elle a parfois peur, elle répond que «oui, que parfois elle a peur». C’est d’ailleurs la raison pour laquelle les Grecs préfèrent prendre le bus pour se rendre à Alexandroupoli, ajoute-t-elle. Il y a des bus pour les migrants qui partent directement des centres de détention et des bus exclusivement pour les Grecs. évitant ainsi que les autochtones et les immigres se côtoient.

Au niveau politique, c’est une stratégie de fermeture qui domine. Pour les représentants des partis traditionnels, c’est un moyen de contrecarrer l’émergence des nouvelles forces politiques d’extrême droite, les grands vainqueurs des dernières élections. Presque inconnu en 2009 avec 0,29% des préférences au niveau national, le parti Chryssi Aigi (Aube dorée) a obtenu le score de 6,97% en juin 2012. L’évolution est identique dans le district de l’Evros où le parti est passé de 0,26% en 2009 à 6,09% des préférences en 2012.

[su_pullquote align="right"]ÉNORME MALENTENDU[/su_pullquote]

Sur le terrain, les soucis des migrants se situent bien loin des calculs électoraux. Tous ceux que nous avons rencontrés sur la route ou venant tout juste de franchir la frontière posaient invariablement la même question: «Où puis-je trouver le poste de police le plus proche?» Une interrogation surprenante si l’on songe que leur entrée sur le territoire hellénique est considérée comme illégale. Cela s’explique par une information circulant parmi les voyageurs et qui a son origine sur une méprise: les migrants sont persuadés que la police leur livrera un permis de séjour. Khalil, un jeune afghan qui travaillait comme traducteur pour l’armée américaine, raconte avoir reçu ce conseil d’un ami avant de quitter son pays: «Quand tu arrives en Grèce, cherche la police, elle t’amènera au camp.»

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Une fois arrivés dans les centres de détention, les migrants sont identifiés et leurs empreintes digitales enregistrées, selon le règlement de Dublin II, dans la base de données Eurodac de Lyon. Au terme de cette procédure, ils obtiennent le fameux white paper, un document qui les oblige à quitter le pays dans les trente jours. Alors qu’ils croient que ce papier leur donne la liberté de circuler sur le territoire grec durant le même délai. «Maintenant nous n’avons plus peur, car la police nous a donné ce papier qui nous permet de rester ici pendant un mois. Nous sommes libres dans ce pays», se réjouit un Bangladais à peine arrivé à Orestiada.

[su_pullquote align="right"]CHASSE AUX MIGRANTS[/su_pullquote]

Pourtant, malgré le fait que les migrants se rendent spontanément à la police, environ 600 policiers, un nombre inconnu de militaires auxquels s’ajoutent, depuis 2010, quelque 175 gardes-frontière de 26 pays européens (dépéchés par l’UE sur demande de la Grèce) sont déployés sur la ligne de frontière. «Nous arrêtons toutes les personnes que nous trouvons sur le bord de la rivière et nous les transférons dans les centres de détention», déclare le chef de la police d’Orestiada. Avant de concéder: «Mais les personnes que nous ne détectons pas viennent seuls vers nous pour se faire arrêter. Si nous n’allons pas les chercher, ils vont arriver tous seuls.»

Pourquoi, dès lors, déployer autant de personnel militaire? Pourquoi dépenser autant d’argent pour aller chercher des personnes qui viendraient, dans la plupart des cas, de leur plein gré? Attendre que les migrants se fassent arrêter reviendrait à donner le signal que personne ne fait rien pour lutter contre leur arrivée, laissent entendre les professionnels actifs sur la frontière, confirmant ce que la plupart des chercheurs observent.

La paradoxale chasse aux migrants qui se déroule depuis 2009 tout au long de la frontière greco-turque serait-elle avant tout un instrument psychologique, comme la construction du mur elle-même, et utilisée à des fins politiques? Une chose est sûre: le laissez-faire ne serait à l’évidence pas électoralement payant.

[su_service title="CRISTINA DEL BIAGGIO" icon="icon: keyboard-o"]Géographe de l’Université de Genève[/su_service] [su_service title="ALBERTO CAMPI" icon="icon: camera-retro"]Photojournaliste[/su_service]

Article paru dans La Cité n° 1 / An II, du 21 septembre au 5 octobre 2012.


1. Dany, Fabien. 2011. «Un Mur Aux Confins De l’Union Européenne», Carto 6: 27.

2. Frontex 2012, Annual Risk Analysis. http://migrantsatsea.files.wordpress.com/2012/05/frontex_annual_risk_analysis_2012.pdf

3. Alain Salles, 2012. «Brice Hortefeux soutient le projet de mur entre la Grèce et la Turquie», Le Monde.fr, 14 mars 2012.

4. Heribert Prantl, 2011. Europäische Flüchtlingspolitik: Gestorben an der Hoffnung, dans www.sueddeutsche.de, 4 août 2012.

5. Wendy Brown, 2009. «Souveraineté poreuse, démocratie murée», dans La revue des livres, n.12. www.revuedeslivres.fr/souverainete-poreuse-democratie-muree-wendy-brown/

6. Frank Neisse and Alexandra Novosseloff, 2010. «L’expansion des murs: le reflet d’un monde fragmenté?», Politique Étrangère, Hiver (4): 731–742.

7. Sergio Carrera et Guild Elspeth, 2010. «Joint Operation RABIT 2010» – Frontex Assistance to Greece’s Border with Turkey: Revealing the Deficiencies of Europe’s Dublin Asylum System. CEPS «Liberty and Security in Europe», Centre for european policy studies, Bruxelles.

 

ReportageCristina Del Biaggio