En Colombie, le désarmant courage d’un village de pacifistes

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Un groupe de paysans, pris en étau entre l’armée colombienne, les paramilitaires et les FARC, a entrepris une résistance pacifique, en refusant de porter les armes et de donner des informations à quiconque. Un acte de résistance qui se paie au prix fort. En dix ans, cette communauté de 1500 personnes a perdu plus de deux cents membres.

Mis en ligne le 28 décembre 2012 à 15h11

[dropcap]C[/dropcap][dropcap]’[/dropcap]est un village paisible, écrasé par la moiteur de la jungle colombienne. Trois rues de cabanes de bois agencées autour d’une école, d’une cantine et d’un terrain de foot. L’après-midi, les vieux attendent la partie de dominos du soir en dormant dans des hamacs, à l’ombre du fil à linge. Les ados rentrent du champ nonchalamment, la machette accrochée à la ceinture. Seul le chant du coq et les jeux d’enfants viennent troubler le silence. Ne pas se fier aux apparences: à San Jose de Apartado, dans la région d’Uraba, au nord de la Colombie, le calme est trompeur. Les paysans qui y habitent sont des battants. Des résitants à la force tranquille.

à leur insu, ils vivent au milieu du conflit armé. Dans cette région verdoyante, coincée entre la cordillère des Andes et la mer des Caraïbes, la guérilla fait rage. L’endroit, stratégique, concentre de grandes réserves d’eau, de charbon, de cuivre et de pétrole, et suscite les convoitises. Dans les campagnes, les soldats des FARC patrouillent, cherchant à rallier les paysans à leur cause. Ils ne sont pas seuls. Militaires et paramilitaires font eux aussi régner la terreur.

«Ça commence par de toutes petites choses! Les brigades passent, elles vous demandent de l’eau. Si vous ne leur en donnez pas, elles vous tuent. Si vous leur en donnez, ce sont leurs adversaires qui vont vous accuser de collaborer avec l’ennemi et qui vont vous tuer», résume Don Viviano, vieil homme aux côtes saillantes et à la peau burinée par le soleil. «C’est presque impossible de rester en marge du conflit», estime-t-il. « Pour optimiser nos chances d’y parvenir, nous avons décidé de nous unir, et de résister. C’est simple: nous voulons être neutres, travailler nos terres et vivre en paix. Chez nous, vous ne trouverez aucune arme.»

à l’entrée de San Josecito, une pancarte annonce la couleur: on entre dans une «communauté de paix». Créé il y a quinze ans par cinq cents paysans, le groupe s’est aujourd’hui agrandi et compte mille cinq cents personnes, établies dans une dizaine de patelins disséminés à flanc de montagne. Sur l’affiche, en dessous d’un paysage idyllique orné d’un grand soleil jaune comme sur les dessins d’enfants, ils ont tracé leurs règles de vie à la main et à l’encre noire. Aucune collaboration avec l’une ou l’autre des parties du conflit. Participation de tous à des travaux communautaires au champ et au village. Port d’armes et consommation d’alcool interdits. Cette non-violence revendiquée se paie au prix fort. En quinze ans, la communauté a perdu un dixième de ses effectifs: près de deux cents personnes sont mortes lors de tueries sanglantes.

D’après les chefs de la communauté, appuyés par les brigades internationales de paix et les colombes de paix, deux ONG présentes sur place, une vingtaine de ces meurtres auraient été perpétrés par les FARC. Le reste serait l’œuvre de l’armée et des paramilitaires. La mémoire de la communauté s’appelleria Brigida. Mi-paysanne, mi-baba cool, elle porte deux longues tresses poivre et sel qui lui tombent en bas des reins. à soixante-trois ans, c’est une femme bavarde et chaleureuse. Un brin hyperactive, elle reçoit dans sa maison encombrée de cactus et de fleurs tropicales tout en peignant de petites toiles.

Le dessin, maladroit et naïf, contraste avec la violence du propos. Sur le papier, des hommes en treillis encerclent le village par les collines alentour. Des corps démembrés à la machette gisent à terre. «Je ne sais pas écrire, c’est ma manière à moi de raconter. Tout ce que je peins est réel. Ces atrocités, nous les avons vécues», explique-t-elle.

Fervente catholique, marxiste, féministe, et surtout pacifiste, Maria Brigida est une femme de gauche, engagée depuis toujours dans les luttes syndicales et politiques de son pays. Régulièrement, la presse de droite la décrit comme une guerillera, une tête pensante des FARC. On l’a même accusée de planifier des attentats. «Si vous écoutez le gouvernement, nous sommes tous de dangereux guérilleros au sein de la communauté  de toute façon!»

Maria Brigida est une femme solide. Une fois seulement, elle a failli sombrer. C’était il y a sept ans. Sa fille, Elisena, était partie faire la fête avec quelques amis. La nuit, pendant leur sommeil, la maison où ils se trouvaient est attaquée à la grenade. Elisena ne rentrera jamais. Quelques jours avant Noël, elle meurt au côté de cinq autres adolescents. La tuerie est attribuée à d’ex guérilleros des FARC, qui se seraient ainsi réintégrés dans l’armée régulière. «On partageait tout, on avait les mêmes passions pour la peinture et la spiritualité. C’était la lumière de ma vie», se souvient Maria Brigida.

De cette belle relation mère-fille restent quelques photos, un peu jaunies, précieusement gardées dans une chemise en carton. Une jolie jeune fille de seize ans pose près de sa mère. Les deux femmes se ressemblent. Elles ont le même regard vif, le même immense sourire. «Après sa mort, j’ai gardé porte close pendant des mois. J’ai perdu vingt kilos en deux semaines. Moi qui déteste la violence, j’avais des envies de meurtre, de vengeance. Jamais je n’avais ressenti autant de rage. J’ai beaucoup prié, et heureusement j’ai réussi à sortir de cette mauvaise voie. Mais la blessure ne guérira jamais.»

Comme Maria Brigida, tous les membres de la communauté subissent la violence. «La résistance pacifique est née dans un bain de sang», relate le père Javier Giraldo, prêtre jésuite embarqué dans l’aventure depuis ses balbutiements. «Dès l’annonce de la formation de la communauté, les paramilitaires ont commencé à chercher ses membres. Ils les assassinaient sur la route. En neuf mois d’existence, on avait déjà recensé soixante morts. C’est comme si tout avait été fait pour éviter que d’autres communautés ne voient le jour.»

Ce petit homme discret est lui aussi menacé. Aux observateurs de passage, il dispense volontiers analyses et points de vue sur le conflit colombien. «Le paramilitarisme est un fléau, au moins autant que les FARC. Or, ce n’est un secret pour personne que les paramilitaires travaillent main dans la main avec le gouvernement. Ils ont une double mission. Dans les zones où la guérilla est présente, comme ici à San José, ils sont chargés de la combattre au côté de l’armée. Ils travaillent aussi pour le compte de grandes entreprises, qui veulent déplacer les populations noires et indigènes pour récupérer les terres de la région, très fertiles. Cela avec la bénédiction du gouvernement, dont la politique est de vendre les richesses de pays aux multinationales.»

Si l’on en croit l’état colombien, pourtant, le pays est en paix et le paramilitarisme n’existe plus. Le terme a d’ailleurs disparu, remplacé par celui de «bandes délinquantes», officiellement combattues par les autorités. Mais la presse, de plus en plus, met au jour les liens secrets unissant acteurs légaux et illégaux. D’anciens généraux de l’armée se mettent à parler et révèlent les massacres qu’ils ont ordonnés, de pair avec les paramilitaires. Principale victime de ces gênantes révélations? L’ancien président Alvaro Uribe. L’ex homme fort de la Colombie, qui se gargarisait d’avoir mis les FARC à genoux et libéré Ingrid Betancourt, voit sa popularité se fâner de jour en jour.

AUTOSUFFISANCE ALIMENTAIRE

Dans le village, un élément fondateur reste dans toutes les consciences: celui du blocus alimentaire. Au début des années 2000, les paramilitaires inventent une nouvelle arme de guerre. Pour venir à bout des dangereux pacifistes de San José, ils se mettent à les affamer. «Dans un premier temps, ils assassinaient les chauffeurs des taxis collectifs qui montaient la nourriture depuis Apartado, jusqu’à ce que plus personne n’ose le faire. Puis ils ont tué les rares commerçants des bodegas alentour, qui vendent de l’eau et des produits de première nécessité comme des œufs ou du riz. Il n’y avait donc absolument plus rien à manger», relate le Père Javier Giraldo. C’était compter sans la détermination des paysans.

«Les gens ici ont fait bloc. Ils sont sortis ensemble à cheval, par centaines, pour aller chercher de la nourriture en ville. C’était une vraie démonstration de force», poursuit-il admiratif. Cette épreuve marque un tournant dans la vie du groupe, qui décide de devenir autosuffisant. En plus du manioc, des haricots et des bananes, qu’ils cultivent depuis toujours, les campagnards apprennent in extremis à semer du riz, aliment incontournable de la cuisine colombienne. Dix ans plus tard, le pari est presque gagné. La communauté produit aujourd’hui toutes les denrées de base, presque assez pour pouvoir vivre en autarcie.

Liliana a perdu son mari. sans ressources, elle gère la cantine de la communauté.

«Finalement, cet épisode nous a fait grandir et gagner en indépendance. Ils nous ont forcés à nous dépasser», commente Don Viviano, tout sourire. Les «résistants», comme ils aiment à se qualifier, ne comptent pas s’arrêter là. Un espace de vingt hectares, sur les hauteurs de la vallée, est depuis peu consacré au développement de l’agriculture biologique. Dans ce lieu idyllique, où nichent toucans et perroquets, les aliments sont cultivés de manière ancestrale, sans engrais ni pesticides.

Tous ne tiennent pas le coup. éprouvés par les menaces, certains membres finissent par quitter la communauté, pour rejoindre les grandes villes comme Medellin ou Bogota. Dans ces métropoles, le conflit armé est une abstraite réalité. «Ce n’est pas une alternative viable», s’insurge Hermann. Tout juste trentenaire, ce père de deux enfants porte les cheveux rasés et un gros diamant à l’oreille, à la manière des chanteurs de hip hop. De nature taciturne, la colère le rend bavard. «Que diable voudriez-vous qu’on aille faire là-bas? On n’a pas pu faire d’études, parce qu’on a été déplacés toute notre enfance et notre adolescence à cause du conflit. On a grandi à la campagne, on n’est pas citadins! Quel genre d’avenir aurait-on en ville? Aucun! C’est d’ailleurs pour cela que des jeunes grossissent les rangs des FARC et des paramilitaires!» Lui, au contraire, vient tout juste de rejoindre la communauté de pacifistes. Il y est responsable des questions économiques et coordonne, entre autres, le conditionnement et l’export du cacao, majeure source de revenus du groupe.

«LA GUERRE APPELLE LA GUERRE»

Des responsabilités qui lui valent d’être particulièrement menacé: pour aller faire des courses ou se rendre à la banque, il ne se déplace plus sans être escorté d’une ONG. Ces menaces sont d’autant plus effrayantes qu’elles ravivent en lui de douloureux souvenirs. Hermann a perdu une bonne partie de sa famille dans le conflit. Son père et ses deux frères ont été tués par les paramilitaires, sa tante par les FARC. «C’est un cercle vicieux. La guerre appelle la guerre, car l’on veut se venger. Mon cousin a d’ailleurs rejoint les paramilitaires, après que sa mère eut été assassinée par les FARC», explique-t-il. Lui a fait le pari inverse. «Cette guerre n’a aucun sens. Même les chefs changent de camp. Du coup, si vous avez aidé les FARC, vous n’êtes pas à l’abri que l’un des commandants passe chez les paramilitaires. Vous deviendrez alors automatiquement l’une de ses cibles», poursuit-il.

«C’est cela, le pire!», confirme Maria Brigida. «Les FARC, les paramilitaires ou les militaires, au final tous sont des fils de paysans, des enfants de pauvres. Ce conflit n’est pas tant idéologique. Il a été créé par la misère sociale, parce qu’il n’y a pas d’avenir. C’est une guerre du peuple contre le peuple. Moi, quand j’apprends qu’un paramilitaire est mort, malgré les horreurs qu’ils m’ont fait vivre, cela me fait de la peine», confie cette mère éplorée.

À la fin de l’été, le gouvernement de Santos a créé la surprise en annonçant la reprise des pourparlers avec les FARC, une première depuis trente ans. Après cinquante ans de conflit, les Colombiens, dans les villes, se prennent à rêver à la paix, enfin. Les paysans de San José de Apartado, eux, sont sceptiques. «Chaque fois, c’est la même histoire», maugrée Maria Brigida, incrédule. «Les hommes politiques s’imaginent toujours qu’on peut décréter la paix, l’imposer du haut vers le bas. C’est le contraire qu’il faudrait faire! Je croirai en la paix quand le gouvernement s’occupera de la santé, de l’éducation, de l’avenir des jeunes. Il faut, avant toute chose, leur offrir d’autres perspectives que la guérilla.» La communauté a du mal à voir l’avenir en rose, mais ne baisse pas les bras. «Nous mettons en application les valeurs auxquelles nous croyons. Malgré les difficultés, cela nous rend heureux. Pour nous, c’est cela l’espoir.»

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Ce reportage a été récompensé par le prix France Info-XXI décerné en 2012. Pour la première fois, il est publié dans un journal papier.