Femen, le féminisme à corps et à cri

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Venues d’Ukraine, les Femen veulent former à Paris une nouvelle génération de femmes à leur «sexactivime». Revue des troupes au premier centre international d’entraînement pour ces féministes d’un genre nouveau.

Mis en ligne le 11 janvier 2013 à 01h30

[dropcap]«[/dropcap][dropcap]N[/dropcap]udity is freedom». A chaque cri, de petites nuées de condensation s’échappent de toutes les bouches en chœur. En ce gris samedi de décembre, la température frôle le zéro. Dans une salle à peine isolée, aussi grande qu’un hangar, elles sont une douzaine de jeunes femmes en tenue de sport à scander des slogans. «In Gay We Trust», «Poor Because of You». Nous sommes au Lavoir moderne parisien, en plein cœur du XVIIIe arrondissement de Paris, au QG de l’antenne France du collectif Femen.

C’est ici, au premier étage de ce théâtre parisien menacé de fermeture, que le groupe féministe ukrainien tient son «camp d’entraînement». Inna Shevchenko, 22 ans, charismatique meneuse du mouvement, y forme chaque samedi ses nouvelles recrues. Devant une masse de journalistes, photographes et cameramen, vêtues de tee-shirts ou de sweets estampillés «Femen» ou «Sextremist», elles écoutent religieusement ses conseils. «Quand vous criez les slogans, criez de toutes vos forces. Quand vous vous tenez debout... pas de déhanchement. Et surtout ne souriez jamais. On est pas là pour plaire», assène-t-elle en anglais.

Les jeunes femmes, 23 à 24 ans en moyenne, sont pour la plupart étudiantes. C’est souvent leur premier engagement dans un mouvement féministe. Julia, 25 ans, photographe, dit s’être intéressée aux Femen après «l’action DSK», en novembre 2011. L’antenne France n’était pas encore officiellement créée. Trois militantes ukrainiennes dont Inna, venues de Kiev, avaient manifesté, déguisées en soubrettes, les seins nus devant les portes de l’appartement parisien de Dominique Strauss-Kahn en hurlant «Shame on you».

«J’ai tout de suite été frappée par ce goût de la mise en scène», se souvient Julia qui a rejoint les Femen à l’automne. «Cela faisait longtemps que j’avais envie de m’engager dans un mouvement féministe, raconte Fanny, 25 ans. Les réunions tupperware à boire du thé en refaisant le monde, non merci!»

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Ce samedi, le programme est chargé: parcours du combattant, exercices de musculation et séances de self defense avec mises en situations concrètes: comment se défendre d’une attaque physique, comment s’échapper d’un policier qui vous immobilise, etc. Destiné à former «des féministes soldates en lutte contre le patriarcat», ce camp d’entraînement a ouvert ses portes le 18 septembre dernier.

Ce jour-là, une trentaine de jeunes femmes avaient défilé dans les rues de la Goutte d’or, toute poitrine dehors en criant «No sharia» ou «Intégrisme dégage», sous l’œil médusé de certains passants.

Le quartier, multiethnique, avait surtout connu jusque là des polémiques autour des prières de musulmans dans la rue. Osé? Qu’importe: «On est là pour choquer tout en faisant passer des messages forts», assure Julia.

«PLUTÔT À POIL QU’EN BURQA»

L’antenne française du mouvement Femen s’est créée petit à petit, grâce à des liens tissés entre les Ukrainiennes et quelques personnalités féministes françaises, dont Safia Lebdi, co-fondatrice, puis dissidente du mouvement Ni putes Ni soumises.

Intéressée par leur démarche, elle est allée les rencontrer à Kiev et a participé à quelques-unes de leurs actions. à Paris, elle organise avec elles l’opération «plutôt à poil qu’en burqa» sur le Parvis des droits de l’homme, place du Trocadéro à Paris, le 31 mars 2012. C’est aussi elle qui met les Femen en contact avec les gérants du Lavoir moderne.

Si elle s’est aujourd’hui éloignée du mouvement, Safia Lebdi a néanmoins contribué à donner au mouvement Femen son orientation laïque clairement affichée. «Au début, se souvient Elvire, 24 ans, les Ukrainiennes n’avaient que le mot athéisme à la bouche.

On leur a expliqué qu’ici, en France, ça n’avait pas beaucoup de sens de revendiquer l’athéisme, qu’il fallait mieux parler de laïcité.» Choc des cultures? En s’internationalisant, un mouvement se heurte forcément aux particularismes nationaux. C’est toute la question: le mouvement Femen est-il soluble en France, le pays qui se vante d’avoir inventé le féminisme?

LES ORIGINES

Pour comprendre qui sont les Femen et d’où elles viennent, il faut faire un retour en arrière et aller là où tout a commencé, en Ukraine. Nous sommes en 2008, à Kiev, quatre ans après la révolution orange. Autour d’Anna Hutsol, la fondatrice du mouvement, une dizaine d’Ukrainiennes, amies de lycée ou étudiantes se retrouvent pour parler de politique, de sexualité, de la condition des femmes. Du jamais vu en Ukraine, pays vierge de luttes féministes. Embryonnaire, le mouvement n’a cependant rien à voir avec ce qu’il est aujourd’hui.

«On manifestait tout habillées et on envoyait des communiqués de presse qui finissaient à la poubelle», raconte Inna. Défiler les seins nus? Pas question dans ce pays très religieux (majoritairement orthodoxe) où 70% de la population se dit croyante. À partir de l’hiver 2010, le mouvement se radicalise. Les Femen multiplient les manifestations contre la prostitution, contre le tourisme sexuel, contre le sexisme ambiant. Parallèlement, émerge l’idée du topless.

«L’idée ne s’est pas imposée d’emblée: il y a eu de grands débats à l’intérieur du mouvement. J’étais contre au début, se souvient Inna. Pour moi être nue, ça avait à voir avec la sexualité. J’avais peur de la réaction de la société, de mes proches, etc. Mais j’ai compris qu’en manifestant topless, on introduisait une nouvelle interprétation de la nudité», explique-t-elle.

Les seins nus, disent les Femen, symbolisent aussi la condition des femmes ukrainiennes: sans ressources, elles n’ont plus que leur corps comme arme. «Une vieille maxime ukrainienne dit: ‘Gola, bossa i ou vinkou’, c’est-à-dire ‘sans vêtements, sans chaussures, mais avec une couronne de fleurs dans les cheveux’. Cela décrit une jeune fille dans la misère, mais joyeuse, active, qui ne se laisse pas abattre. C’est exactement ce qui nous définit. D’ailleurs, la couronne de fleurs, typiquement ukrainienne, est un autre symbole des Femen, au même titre que les seins nus», expliquait Anna Hutsol dans un article de l’hebdomadaire russe Ogoniok en novembre 2010.

En Ukraine, la première protestation topless a lieu le 7 février 2010. C’est le second tour de l’élection présidentielle: Sacha Chevtchenko, l’une des leaders du mouvement, déboule torse nu dans le bureau où vote le candidat Viktor Ianoukovitch (qui sera élu) en scandant «Stop au viol de l’Ukraine». Le tout devant un attroupement de journalistes.

Les retombées médiatiques sont immédiates. Les Femen font la Une des journaux en Ukraine puis un peu partout dans le monde. Dès lors, leur choix d’actions provocatrices, empreintes d’auto-dérision et à la limite de la performance, ne fera que s’affirmer davantage.

LE «FEMENISME» DANS LE MONDE

Leur lutte s’élargit: dénonciation des inégalités sociales, combat pour la démocratie, droits des homosexuels, défense de l’environnement, etc. Les Femen s’internationalisent: elles se dénudent devant l’ambassade d’Iran à Kiev pour protester contre la lapidation (automne 2010), elles manifestent en niqab et les seins nus devant l’ambassade d’Arabie Saoudite à Kiev (juin 2011), s’invitent à la cérémonie d’ouverture de l’Euro 2012 à Varsovie pour protester contre l’exploitation des femmes pendant les compétitions de foot.

Les autorités, de leur côté, tentent d’étouffer le mouvement à coups d’intimidations, amendes, arrestations, et même emprisonnement pour certaines d’entre elles. Des sanctions qui ne font qu’accroître leur popularité.

Au quatre coins du monde, des sympathisantes s’enthousiasment pour le «femenisme»: Brésil, Italie, Allemagne. Des convergences se créent en dépit des frontières. Le 20 décembre 2012, la désormais célèbre blogueuse égyptienne Aliaa Magda Elmahdy manifeste nue avec des Femen devant l’ambassade de Stockholm pour protester contre Mohamed Morsi et le régime des Frères musulmans. «On est comme des missionnaires dans le monde entier, soutient Inna. Le camp d’entraînement de Paris est le premier du genre, mais bientôt on en ouvrira ailleurs. Je rêverais d’en ouvrir un aux Etats-Unis.»

Le 16 août dernier, à Kiev, en soutien aux Russes de Pussy Riot, Inna Shevchenko découpe une croix orthodoxe à la tronçonneuse. Ce fut sa dernière opération en Ukraine.

«Quelques jours plus tard, des hommes ont essayé d’entrer chez moi, j’ai pris mon passeport et je me suis enfuie par la fenêtre», raconte Inna. Se sachant poursuivie, le 24 août, elle quitte Kiev précipitamment, un visa de touriste en poche, direction Paris, le Lavoir moderne. Elle est aujourd’hui menacée de prison dans son pays. On connaît la suite.

En France, depuis quelques mois, les Femen ne cessent de prendre de l’ampleur, du moins médiatiquement. Pas un magazine, un quotidien ou une chaîne de télévision qui n’en parle. Elle publie un reportage, les Inrockuptibles les mettent à la Une de leur Best of 2012, etc.

Cette soudaine surmédiatisation, elles la doivent à «l’opération Civitas». C’était le dimanche 18 novembre 2012: les Femen défilent à la manifestation anti-mariage gay organisée à Paris par l’institut d’extrême droite Civitas. Déguisées en bonnes sœurs, le corps recouvert de slogans «In Gay We Trust», «Fuck God» ou «Occupe-toi de ton cul», elles avancent parmi les manifestants en actionnant de petits extincteurs portant la mention «holy sperm».

Très vite, ça dégénère. «Tout à coup, des hommes se sont rués sur nous, on s’est fait courser, insulter, ils nous ont frappé et donné des coups de pied», raconte Inna. Sur place, pour filmer la manifestation, la journaliste et essayiste Caroline Fourest est aussi violemment malmenée.

Quelques heures plus tard, les images de l’agression circulaient sur les réseaux sociaux. Des images où l’on voit de jeunes femmes nues tabassées par des hommes en colère.

LE PARADOXE DU SEXISME

Depuis Civitas, le nombre de sympathisantes a doublé, passant d’une quinzaine à une trentaine de jeunes femmes. Et à l’entraînement au Lavoir moderne, quelques semaines plus tard, les filles en parlent encore avec émotion. Ce fut pour elles une sorte de baptême du feu. «On a révélé le vrai visage des cathos intégristes», se félicite Julia. Mais l’opération a aussi renforcé la méfiance qu’elles suscitaient déjà auprès de certaines féministes en France et ailleurs. Dans la blogosphère féministe, les critiques sont nombreuses: les revendications des Femen «ne sont pas claires», elles «confortent les clichés sexistes», «se déguiser en nonne: quel manque d’imagination!» «Où est la subversion?» etc.

«Elles ont tout à coup gagné en crédibilité parce qu’elles se sont fait tabasser par Civitas, critique Mona Chollet, essayiste et auteure de Beauté fatale — les nouveaux visages d’une aliénation féminine (La Découverte, 2012). Mais se faire taper dessus par des catholiques intégristes ne suffit pas à montrer la pertinence de leur combat. Ce qu’on voit, c’est qu’elles sont toutes minces, jolies et ressemblent à des mannequins. Elles ont l’air de sortir d’une photo retouchée. Finalement, elles illustrent les clichés de la féminité et produisent donc une norme alors même qu’elles dénoncent le sexisme.»

Pour Meghan Murphy, auteure de feministcurrent.com, l’un des blogs féministes parmi les plus lus au Canada, le mouvement Femen dessert carrément la cause.

«Se montrer nue, se révèle très efficace quand il s’agit d’attirer les médias, mais contre-productif si l’on se situe dans une perspective féministe, revendiquée comme telle», écrit-elle. «Personne ne s’intéresse aux femmes tant qu’elles ne ressemblent pas à une publicité pour de la bière ou à un show burlesque.»

C’est tout le contraire, rétorquent les militantes des Femen, pour qui l’usage des seins nus équivaut à une réappropriation du corps. «On ne se contente pas de manifester les seins à l’air. On utilise nos corps comme un support à nos revendications», soutient Inna, soulignant que les torses nus des Femen sont toujours recouverts d’un slogan.

«On montre une nudité conquérante. Grâce à nous, le corps nu de la femme n’est pas associé à une marque de voiture ou à je ne sais quel produit, mais à des revendications politiques. Par notre nudité, on affirme notre liberté.»

Sexistes, les Femen? Pas pour Brigitte Grésy, inspectrice générale des affaires sociales et auteure du Petit traité contre le sexisme ordinaire (Albin Michel, 2009). «Elles jouent sur plusieurs registres, elles déplacent les lignes et sont dans un détournement assumé des codes sexistes, dit-elle. D’une certaine manière, elles affirment la force du corps féminin et disent: ‘Je montre mon corps mais il n’est pas à toi’.»

ÉVITER LA PROPOSITION IDÉOLOGIQUE

Les militantes de l’association féministe française La Barbe, créée en 2008, jouent elles aussi sur le détournement des codes, avec le même goût pour la provocation. Mais leur parti pris est radicalement différent. Dénonçant la sous-représentation des femmes dans les instances de pouvoir, elles font irruption dans les assemblées affublées de moustaches et barbes postiches. Elles ajoutent quelque chose et détournent les attributs masculins quand les Femen enlèvent et utilisent les attributs de la féminité.

Officiellement, La Barbe ne souhaite pas communiquer sur le phénomène Femen. Plusieurs de leurs sympathisantes, parlant en leur nom propre, nous on toutefois fait part de leurs réserves. «Leur discours paraît très flou, explique l’une d’elle. Le poids de la religion revient très souvent. Je comprends que ce soit important en Ukraine mais en France c’est moins pertinent. En fait, elles transposent leur modèle de manière simpliste.» Et pour cause, au vu de l’histoire des deux pays, «Fuck God» ne résonne pas de la même manière à Kiev et à Paris.

Un discours trop flou et des revendications peu identifiées, c’est aussi le reproche que leur adresse l’association Osez le féminisme. «Il est très difficile de trouver des textes, des interviews, des communiqués qui résumeraient leurs revendications. Sur beaucoup de sujets, elles n’ont pas de positions précises comme par exemple la PMA (Procréation médicalement assistée) à propos du mariage gay. Elles ne proposent pas, elles dénoncent l’existant», estime l’une de ses porte-parole Magali De Haas. Une posture que les Femen assument. Leur propos: «Révéler les problèmes», réagir à l’actualité, être dans l’activisme pur et non dans la proposition idéologique. Au risque de paraître opportunistes.

«Nous avons créé un féminisme d’un genre nouveau: le pop féminisme. Nous donnons au monde une nouvelle interprétation du féminisme», aime à répéter Inna Shevchenko. Quel que soit le jugement porté (où s’arrête le militantisme, où commence le narcissisme?), il faut reconnaître le caractère nouveau du mode d’action choisi. On dit qu’Adorno est mort en 1969 parce que quelques mois auparavant des étudiantes étaient apparues, les seins nus, sur l’estrade de son cours pour dénoncer l’ordre bourgeois. Mais la nudité n’était pas une revendication en soi.

Si, par le passé, on a déjà assisté à des usages subversifs des vêtements: le bloomer, le pantalon des années 1925/30; les soutiens-gorges des années 1970; les Slutwalk, littéralement la «marche des salopes», initiée au Canada en avril 2011, «se dénuder, en revanche, est plus récent et plus rare», souligne l’historienne Michèle Perrot. «Ce qui est intéressant, c’est que ce sont les femmes elles-mêmes qui revendiquent leur nudité et qui font de leur peau une affiche.»

Avec leurs actions sporadiques, les Femen contribueront-elles pour autant à changer la société? Les activistes des Femen, quant à elles, n’ont aucun doute sur la finalité de leur action. Au Lavoir moderne, dans la salle d’entraînement, sur une grande banderole accrochée à une poutre, on lit: «We came, we stripped, we conquered: Nous sommes venues, nous nous sommes déshabillées, nous avons conquis.»

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Article paru dans La Cité n°8, édition datée du 11 au 25 janvier 2013