Contre le dogme du «cloud»

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Le projet Dead Drops, lancé par l’artiste berlinois Aram Bartholl, veut décentraliser le partage des informations.

Publié le 6 mars 2013


Par Luca Marti

À l’âge de la mondialisation et de la centralisation des données — notamment à travers le cloud, ce «nuage» qui réunit tous les fichiers sous un même hébergeur —, un internaute réfractaire, l’artiste berlinois Aram Bartholl, a lancé, il y a trois ans, son projet Dead Drops comme un cri de rébellion contre la régulation du partage de l’information.

Le projet, que l’on peut traduire par «boîte aux lettres morte», s’inspirant d’un procédé utilisé par des espions pour s’échanger des informations sans se rencontrer, consiste à installer une clé USB dans un lieu public — coffrée dans un mur ou des marches d’escalier, l’aspect le plus important étant sa facilité d’accès, l’utilisateur devant être mis en condition de l’atteindre sans difficulté.

Ensuite, il n’y a plus de règles: il incombe à ceux qui accèdent au périphérique d’ajouter et de prendre ce qu’ils désirent, que ce soit des images, des films ou de la musique; peu importe, car le concept du projet est de créer un réseau inaccessible via le web, et donc anonyme et sans restrictions.

Alors qu’aucun site internet n’est à l’abri du piratage et donc du vol de données, les clés Dead Drops, auxquelles il est possible d’accéder uniquement en y connectant un ordinateur portable, font preuve d’une sécurité digne du nom que le projet emprunte: il est littéralement impossible de savoir ce qu’elles contiennent sans se rendre sur place et télécharger les données.

TROIS EMPLACEMENTS À GENÈVE

Il existe désormais plus de mille clés disséminées à travers le monde, dans des pays aussi peu reliés à l’internet que le Ghana (4,2% de la population) et le Sénégal (17,5%), dont les périphériques installés renferment des secrets peut-être modestes, mais certainement très bien gardés. Ce succès planétaire est rendu possible par l’extrême simplicité du processus; il n’existe en effet aucune organisation propre au projet, chacun étant invité à installer sa propre clé puis à indiquer son emplacement et sa capacité de stockage sur le site conçu à cet effet par Aram Bartholl: www.deadrops.com.

Grâce à l’aide de nombreux sympathisants bénévoles, Dead Drops a fait ses humbles débuts avec deux clés USB installées à New York en octobre 2010. Il a ensuite rallié à sa cause de nombreux adhérents. Il étend aujourd’hui ses ramifications jusqu’en Suisse, où l’on peut trouver quelque trente clés plantées dans des endroits divers, dont trois ayant élu domicile à Genève, l’une à la rue des Maraîchers 11, l’autre à la rue des Savoises 12, la troisième au numéro 1 du chemin du Château de Bellerive.

On y trouve les fichiers que les internautes rebelles souhaitent partager: des films piratés, des fonds d’écran, etc. Certains y déposent aussi des documents moins «conventionnels», comme des plans de circuits imprimés ou des pièces de théâtre. Le contenu est régi par l’utilisateur, et bien qu’il ne soit pas exclu qu’un «vandale» décide d’effacer toutes les données d’une clé, ou d’y injecter un virus, c’est la première fois que le dogme du cloud est attaqué frontalement pour son caractère centralisateur.

Et ce, au nom de l’idéal de la libre circulation des informations.