Scènes de la vie quotidienne chez les «zombies» de Zanzibar

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Dans la périphérie urbaine de la capitale zanzibarie, des jeunes garçons remettent quotidiennement en jeu leurs amitiés, leurs amours, les relations de voisinage, leur argent, leur vie. C’est un ordinaire fait d’intenses bonheurs et de profonds désespoirs, de rêves qui emportent et d’une violence qui assiège. Pour ces «zombies», comme ils s’appellent eux-mêmes, se regrouper reste la meilleure chose pour partager les joies et faire face à l’adversité.

Mis en ligne le 23 avril 2014 à 13h33

[dropcap]I[/dropcap]l est 17h00. Le vent soulève des nuages de poussière qui ternissent un soleil déjà sur le déclin. Quelques jeunes se retrouvent dans une maison en brique sans toit ni porte. Des morceaux de papier journal, un cadavre de bière, du plastique, des mégots et des lames de rasoir jonchent le sol de sable. C’est leur salle de musculation: coulures de béton, plaques de métal, tiges en fer, tout est bon pour se forger le corps. Plusieurs d’entre eux s’entraînent quotidiennement. Sur un maillot il est écrit: «Mlandege kickboxing club». Il fait chaud, on s’en plaint sans rien pouvoir y changer. Alors ils envoient un plus jeune acheter deux cigarettes et un peu d’herbe. Les joints font passer le temps et rassemblent. Ils fument en rigolant.

Dans la pièce d’à côté, l’un d’eux donne des appuis d’anglais, parfois d’italien ¹, à quelques jeunes du quartier. Il improvise des phrases sur un bout de tableau noir. Les trois élèves écoutent attentivement et prennent des notes, assis sur des morceaux de briques, les pieds dans le sable. S’ils peuvent se le permettre, ils donneront cent ou deux cents shillings tanzaniens (respectivement environ 6 et 11 centimes de francs suisses). On entend des bandes d’enfants crier à l’extérieur. Beaucoup ici ne vont à l’école que sporadiquement, voire pas du tout. Alors on s’éduque comme on peut. Sur une brique, un tag: «do or die».

Nous sommes à Nyerere, dans la périphérie de Stone Town. Cette partie de la ville s’appelle Ng’ambo, littéralement «de l’autre côté», ou «l’étranger». Anciennement ghetto des esclaves amenés de l’intérieur des terres par les Arabes du golfe, c’est aujourd’hui la zone urbaine la plus peuplée de la capitale zanzibarie ². Dans ce coin du quartier, on appelle cette cinquantaine de jeunes, les Mazombi. Leur QG, une maison démembrée.

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Quelques pièces à ciel ouvert servent de lieux de rencontre. De dortoir aussi. Ils sont dix, quinze à dormir ici, voire plus selon les nuits. La seule pièce qui dispose d’une porte et d’un toit abrite dans ce 6m2 certains d’entre eux en permanence. En face, derrière un linge déchiré, un trou creusé dans le sol sert de toilettes. Dans une pièce adjacente officie un médecin. Des tissus rouges, noirs et blancs sont accrochés aux murs. Une peau pend au-dessus d’un amoncellement d’objets. On y trouve une corne de chèvre, des encensoirs, de l’eau de rose, des racines, une clochette, un poisson séché et une bouteille de Coca. Dehors, les Mazombi traînent sur les devantures des maisons, discutent avec les voisins, draguent les filles.

Le gérant d’une petite échoppe met le feu aux déchets sur le terrain vague qui jouxte le QG. De ce vieux là, ils se méfient. «Un sorcier», dit-on. Ils attendent que ça passe. Ils prennent des photos des petits frères devant le graffiti du groupe ou regardent un extrait de porno italien sur un téléphone chinois. Ils prennent des nouvelles aussi, surtout de ceux qui ont gagné un peu d’argent. Ils scrutent les derniers achats d’un tel, remarquent les changements de style vestimentaire, la nouvelle casquette, une autre paire de chaussures.

Certains ont du neuf, d’autres se prêtent entre eux le peu d’habits qu’ils ont. Tout se voit, tout se sait. Lorsqu’on ne porte pas de slip et qu’on attache son jeans troué avec le câble d’un chargeur de téléphone portable, le moindre détail a de l’importance. La voisine sort dans la rue: ils lui demandent si elle n’a pas de quoi manger. Pas pour l’instant. Alors attendre. On verra bien. «Njaa», la faim, résonne sur les lèvres. Chaque zombi verse quotidiennement une partie de sa récolte de la journée dans une caisse commune: 200 TSH, soit 11 centimes de francs suisses.

Mais chacun fait comme il peut, c’est parfois déjà trop. On consigne minutieusement les comptes dans un cahier. Cette caisse de prévoyance sert à payer d’éventuels frais médicaux, à corrompre la police si l’un d’eux se faisait arrêter, à contribuer aux frais des futurs mariages. Cette banque informelle sert probablement aussi à souder un groupe qui n’en est un que par nécessité de survie. On n’est jamais vraiment très sûr de la manière dont tout ça tient ensemble. On fait confiance, mais la vie a déjà enseigné les vertus de la méfiance et du doute. Ça, aucun de ces garçons ne le dit vraiment.

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Le muezzin appelle à l’avant-dernière prière, celle du soleil couchant. Tous se disent musulmans, pourtant personne ne va prier. Les «respectables», comme aiment s’appeler les autorités des mosquées, n’ont souvent que peu d’égards, voire du mépris, pour des jeunes qui fument, se battent et traînent dans les rues. Alors ils ignorent l’appel et reprennent la conversation. Ça discute des dernières bagarres justement, des guets-apens tendus aux groupes rivaux, des violences policières, du mariage prévu de l’un d’eux. Ça parle de sexe surtout, de «la taille des chattes», de «celles qui mouillent plus que les autres», de «celles qui exigent plus que les autres».

Alors ils se renseignent sur les endroits où acheter les pilules érectiles locales les moins chères. Parce qu’une femme qui en veut, ça excite, mais ça fait peur aussi. Surtout, ne jamais débander avant qu’elle en ait eu assez. Certaines les mépriseront et feront leur réputation s’ils faillent à l’entreprise. Alors assurer coûte que coûte, une question d’honneur. Quitte à tricher. Ces drogues se vendent très bien. Ces garçons ont tous moins de 25 ans.

Le débat reprend à propos de popo bawa, cet esprit prédateur qui a menacé la société zanzibarie lors des élections nationales de 1995 et 2000 ³. La question consiste à savoir s’il a véritablement sodomisé des gens. C’est là l’une de ses caractéristiques: il s’en prenait systématiquement à l’anus, de préférence masculin. Personne ne met en question sa présence, mais certains veulent des preuves de son pouvoir sexuel. Ils n’y croient pas, mais... La discussion s’anime puis retombe.

Certains s’en vont, repassent, repartent. D’autres restent, se taisent ou participent vivement. De toute manière, il est mort. Alors laissons. La discussion reprend, dévie. Il y a un problème ici: trop d’ados — c’est-à-dire les 12-15 ans — se sodomisent entre copains. «Pour passer le temps», dit-on. Les grands frères tentent donc de raisonner les petits, en vain. Alors ils se font des blagues, s’insultent, se traitent «d’enculé», font semblant de se battre, prennent des pierres, se mettent des coups. Et lorsqu’un rare véhicule passe dans les ruelles étroites et ensablées, ils s’occupent de tenir à l’écart les tout-petits qui errent et jouent entre les maisons. Des morts, il y en a eu.

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La conversation entrecoupée de plaisanteries continue. On se plaint de la dureté de la vie, on cherche des explications à tout ça. «Plus les gens sont pauvres, disent-ils, plus ils sont égoïstes, cupides et envieux.» Ce dont on est jaloux? Le commerce de poisson du voisin qui marche «trop» bien, le nouvel emploi d’untel qui rapporte plus qu’escompté, telle femme dont on ne sait comment elle acquiert ses bijoux. Le nerf, bien sûr, c’est l’argent. D’où vient-il? Tout le monde en veut, bien sûr. De là, le problème, c’est la haine.

C’est clair pour la plupart d’entre eux: la pauvreté engendre la violence. Et la convoitise donne lieu à l’occultisme et à la malveillance. Ici, plus qu’ailleurs, la sorcellerie opère. «Trop de gens ici se lancent des sorts et tendent des pièges.» C’est-à-dire: on lance des rumeurs, enterre des objets, jette des bouteilles à la mer, répand des poudres, écrit des étiquettes, prononce l’imprononçable, brûle des encens, égorge des animaux, «fait des choses la nuit». Ça fait peur à certains, à d’autres pas vraiment. Mais tous y sont sensibles. Surtout, tout le monde parle, spécule, badine, suspecte, négocie, se justifie, fait des rêves la nuit. On sait que les comptes se règlent entre esprits, qu’il n’y a pas vraiment à craindre la violence physique, mais on sait aussi que les esprits ne s’expriment que dans les corps humains. Quelque chose pourrait donc nous arriver. On ne sait jamais. Se tenir à distance est encore la meilleure solution.

Tous ignorent et redoutent les conséquences. Personne, donc, ne cherche la confrontation directe, alors que tout y prédispose (4.). Entre-temps, la nuit est tombée. À deux ruelles de là, on entend des bâtons et des mains claquer. Des gens chantent. Un thérapeute réputé mène un exorcisme. Plusieurs mazombi font partie du groupe rituel et l’un d’eux propose de s’y joindre. Ça n’intéresse pas beaucoup de monde ce soir, il y a un match de foot au terrain du quartier. Ils sont tous presque déjà loin. On est plus que deux, à rejoindre la congrégation. La séance a déjà commencé. Une femme est assise par terre sur une natte au centre d’une pièce. Elle est recouverte d’un tissu rouge. Autour d’elle, les membres du groupe rituel chantent et battent le rythme. Les femmes derrière, les hommes de face. On prend place.

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Le guérisseur, sur un petit tabouret en peau de chèvre, scande les formules qui servent à faire monter l’esprit à la tête de la malade. Il ne s’adresse plus à la femme mais à cet «autre» qui devra bientôt prendre place en elle. Il faut du temps. L’officiant insiste, la martèle de proférations. Presque une heure passe avant que l’esprit ne manifeste les premiers signes de sa présence. Mais alors tout va très vite. Le corps de la malade tremble, la tête fait des cercles, le dos se voûte et se cambre, les membres se raidissent.

Alors on se lève et on s’approche d’elle, on augmente la cadence et le volume. On danse. On témoigne notre énergique présence. Le guérisseur a lui aussi fait monter l’un des esprits avec lesquels il «travaille». Il colle alors son front contre celui de la malade, lui tient la nuque, et d’un mouvement brusque et sec, il s’éjecte vers l’arrière. Subitement tout se termine. Silence. On entend de profondes respirations, quelques faibles voix, un portable qui sonne. Le médecin a déjà quitté les lieux. La patiente adossée au mur, apathique, regarde dans le vide. Aujourd’hui il n’a fait que «prendre» son esprit qui, pour un moment, est mis hors d’état de nuire.

Mais il faudra répéter l’opération, encore et encore, jusqu’à ce que celui-ci accepte de s’exprimer. Il faudra lui parler, et l’écouter surtout. C’est lui qui nous dira ce qu’il faut faire pour rétablir la bonne santé. Parce que celui qui a les capacités de nous nuire a toujours aussi le pouvoir de nous guérir. C’est donc terminé pour aujourd’hui. Certains s’en vont, d’autres se reposent, plaisantent ou commentent l’événement. Je rejoins mon ami qui m’attend dehors. Tout est calme. On fume une cigarette et on s’en va.

[su_service title="MARCO MOTTA" icon="icon: keyboard-o"]Laboratoire d'anthropologie culturelle et sociale de l’Université de Lausanne[/su_service] [su_service title="MICHAËL CORDAY" icon="icon: camera-retro"]Photographe / www.michaelcordey.com[/su_service]

 


  1. L’anglais est enseigné à l’école en tant que deuxième langue nationale après le kiswahili. Le tourisme balnéaire étant majoritairement italien, beaucoup de jeunes apprennent cette langue. En effet, cela offre potentiellement des débouchés intéressants dans le secteur touristique.
  2. Stone Town et Ng’ambo forment Zanzibar Town, la capitale de l’état semi-autonome de Zanzibar. Il fait aujourd’hui partie de la République unie de Tanzanie, fruit de l’union opérée en 1964, suite aux indépendances, entre le Tanganyika et Zanzibar. L’archipel possède son propre gouvernement ainsi que son président mais reste inféodé au gouvernement et au président de l’actuelle Tanzanie, ce qui fait des natifs des îles légalement des Tanzaniens mais seulement virtuellement des Zanzibaris. C’est l’une des points de tension politique actuels.
  3. Littéralement nommé «aile de chauve-souris», cet esprit se manifeste périodiquement depuis l’indépendance (1963) et la Révolution de Zanzibar (1964). Il a été particulière-ment actif lors des première (1995) et deuxième (2000).
  4. Ce qu’on veut, ce n’est pas un face-à-face avec le sorcier présumé (pour faire quoi?), c’est désamorcer le conflit. Tant que la sorcellerie reste une façon de remettre en jeu les relations problématiques, elle ne nuira jamais véritablement que de manière occasionnelle et très rarement définitive. Parce qu’ici est préservé ce qui ailleurs a parfois été détruit: le désensorcellement. Si d’un côté il y a l’uchawi (la sorcellerie), de l’autre il y a l’uganga (les rituels de guérison). Et l’uganga se pratique très activement dans le quartier. Dans d’autres régions de la Tanzanie où l’uchawi et l’uganga ont été durement réprimés au nom de la lutte coloniale contre la sorcellerie, impliquant indistinctement la suppression de la face malveillante et du versant bienveillant, des gens sont aujourd’hui tués sur accusation. Les violences sont surtout commises au nom de la lutte contre la sorcellerie. On tue aujourd’hui des centaines de personnes par année, principalement des vieilles femmes propriétaires de terre suspectées de commettre les horreurs qu’on attribue généralement aux sorciers. Alors on assassine, publiquement et presque impunément, ceux que l’on désigne malveillants. C’est ce qui motive les mouvements d’anti-anti-sorcellerie, c’est-à-dire les mouvements contre ceux qui sont contre les sorciers.