L’exorbitant coût humain d’un téléphone portable

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Nécessaire à la fabrication de l’objet qui ne quitte guère notre oreille, l’étain est convoité par les mineurs de l’île de Bangka en Indonésie. Ils risquent leur vie pour quelques grammes de minerai.

Mis en ligne le 3 mai 2014 à 10h24

[dropcap]À[/dropcap] chaque orage, Luli, 32 ans, prie le ciel pour que sa maison ne soit pas emportée par un glissement de terrain. Depuis qu’un gisement d’étain a été découvert à quelques mètres de son jardin, la jeune mère de famille vit à flanc de mine, au bord d’un cratère aussi vaste qu’un terrain de football. De sa terrasse cernée par les coulées de boue et les engins d’extraction, on aperçoit plusieurs mineurs travaillant au fond du trou béant. «Quand il pleut, les sols se gorgent d’eau et les parois de la mine deviennent instables. C’est vraiment dangereux: des personnes ont déjà été ensevelies. J’ai peur d’habiter si près du gouffre», avoue-t-elle. À son arrivée il y a quatre ans à Reboh, un village de pêcheurs sur l’île de Bangka en Indonésie, Luli n’aurait jamais imaginé un tel ravage du paysage. «Avant ici, il y avait des palmiers et des cocotiers. On vivait en pleine nature. Les mineurs ont tout rasé pour creuser leur puits. Ils se moquent complètement de l’environnement. Toutes ces mines sont en train de détruire notre île», dénonce-t-elle.

Premier producteur mondial d’étain devant la Chine et le Pérou, l’Indonésie en extrait chaque année plus de 110 000 tonnes. Utilisé pour souder les composants électroniques des téléphones portables et des tablettes tactiles, le minerai provient essentiellement des carrières de Bangka et Belitung, deux petites îles situées au sud-est de Sumatra, connues depuis trois siècles pour la richesse de leur sous-sol. Avec le succès d’Apple et de ses iPhone, dont une sixième version sort cet été, l’étain attire toutes les convoitises. «Il n’y en a que deux à trois grammes par appareil, mais Apple et Samsung en écoulent chaque année quelques centaines de millions. L’an dernier, environ 1,2 milliard de téléphones portables se sont vendus dans le monde. La demande est de plus en plus forte.

À Bangka, le nombre de mines légales et sauvages, sur terre et en mer, ne cesse d’augmenter car tout le monde veut sa part du gâteau», s’alarme Uday Ratno, le directeur local de l’association Walhi-Les Amis de la Terre. Il faut parcourir les routes de Bangka pour mesurer la disproportion de l’activité minière. Il semble qu’une pluie de météorites a frappé l’île toute entière. Les mines et leurs cratères démesurés criblent le paysage: au bord des chemins, au milieu de la jungle, près des plages, au large des côtes... on en compterait plus d’une dizaine de milliers. «On assiste à une véritable ruée vers l’étain. Plus de 300 000 mineurs, hommes, femmes, enfants, exploiteraient le filon sur l’île, soit un habitant sur quatre.»

Ropiah, 45 ans, cherche de l’étain depuis huit ans dans une mine illégale sur la route de Pemali. Île de Bangka, Indonésie. Décembre 2012.

Tous rêvent d’Eldorado. C’est le cas de Purnomo, 42 ans, mineur depuis douze ans, qui n’a pas hésité à sacrifier son jardin pour épancher sa soif d’étain. Grâce à des tuyaux et à du matériel de pompage, il a créé chez lui, à quelques mètres de sa maison, un mini-site d’extraction. «Il n’y a pas de travail sur l’île. Je dois donc me débrouiller pour gagner de l’argent. À Bangka, il y a de l’étain partout. Dans mon jardin, j’arrive à en récolter jusqu’à trois kilos par jour», se félicite-t-il. Son activité est illégale, mais qu’importe: les 270 000 rupiah (21 francs) que lui rapporte quotidiennement son activité permettent de subvenir aux besoins de sa famille: «Tant que j’en trouverai, je continuerai de creuser», avoue-t-il.

[su_pullquote align="right"]SOUS UN SOLEIL DE PLOMB[/su_pullquote]

Non loin de là, à Tanjung Ratu, le coucher du soleil marque la fin de travail pour les mineurs. Visages éreintés et couverts de boue, ils sont une trentaine, chaque jour, à suer dans cette mine à ciel ouvert, la principale du village. À côté d’une cabane en bambou où ils se reposent, un lac artificiel a émergé. À force de forer toujours plus profondément le sol en l’inondant, le cratère s’est rempli d’une eau turquoise.

De chaque côté, des dunes blanchâtres, formées par des tonnes de remblais, donnent au décor un impensable air de vacances. Pas de repos cependant pour ces forçats de l’étain qui profitent de l’arrêt des machines d’extraction pour se montrer leur butin du jour. Celui du jeune Heri Saputra est sans doute plus important que les autres. L’adolescent n’a que 15 ans, mais son habileté à tamiser le sable pour en extraire les paillettes noires d’étain lui vaut déjà la considération des anciens.

«Comment fais-tu pour récolter autant d’étain?» lui demande- t-on alors qu’il nous montre deux assiettes pleines de minerai. «C’est facile, dit-il. Je mets du sable dans un seau ou une assiette que je mouille avec de l’eau. On la brasse ensuite avec des gestes rapides et précis. En le tamisant, on va alors voir apparaître une pâte noire d’étain. Il faut s’armer de patience pour en recueillir un kilo.» Agenouillé au bord de l’eau, Heri Saputra reproduit machinalement ces gestes huit heures par jour, sous un soleil de plomb. «Pourquoi as-tu quitté l’école?» «Je travaille à la mine depuis deux ans. Je préfère venir ici et gagner de l’argent plutôt que d’étudier. On travaille dur avec mon père pour faire vivre ma famille. Quand mon frère Ricky sera plus grand, il sera lui aussi mineur.» «Mais ce n’est pas dangereux à ton âge?» «Si, il y a des risques, les conditions de travail sont dures, il fait très chaud, il peut aussi y avoir des glissements de terrain, mais on fait attention.»

L’avenir d’Heri Saputra semble tout tracé. En travaillant à la mine, il peut espérer gagner jusqu’à quatre millions de rupiah (307 francs), c’est quatre fois plus que le salaire moyen. «Moi, j’ai pu acheter ma maison et payer une moto à mon fils», rétorque Darman, 55 ans, le doyen de la mine. Cela fait 30 ans que, tous les jours, «sauf le dimanche», ce père de famille cherche de l’étain. Ce jour-là, sa récolte est plutôt maigre (à peine deux kilos) mais un second travail dans une plantation de poivre et sa longue carrière de mineur ont eu raison de son coeur à l’ouvrage. «Je suis beaucoup plus fatigué qu’avant, c’est un métier physique et éprouvant. Mais je n’ai pas d’autres choix: je gagne plus d’argent qu’en étant pêcheur ou agriculteur. Je travaillerai donc à la mine jusqu’à la fin», conclut-il, conscient des risques encourus: «On travaille sans aucune protection. Dans mon village, six mineurs sont morts au travail.»

Combien de personnes meurent dans les mines d’étain indonésiennes? Les autorités sont peu disertes sur la question. Mais selon Uday Ratno, de l’association Wahli, elles seraient entre 100 et 150 chaque année. «Les chiffres officiels parlent d’une cinquantaine de tués, mais on est loin du compte, sans parler des blessés, des invalides ou des victimes de la malaria», précise- t-il. Sur l’île, les récits de drames ne manquent pas. Même s’il est resté une semaine dans le coma, Umar Aryah, 32 ans, n’a rien oublié de son terrible accident.

En 2005, ce miraculé a failli mourir noyé alors qu’il était en train de chercher de l’étain en pleine mer à bord d’un radeau de fortune. S’exprimant lentement, il en garde de lourdes séquelles. «Je m’apprêtais à plonger quand un tas de sable que l’on tamisait sur le bateau s’est renversé sur moi et m’a fait chuter au fond de l’eau. Je pouvais respirer grâce à mon tuyau d’oxygène, mais je suis resté enseveli plus d’une heure», raconte-t-il. Traumatisé, Umar a préféré arrêter le travail et regarde maintenant ses anciens collègues partir risquer leur vie sur leurs embarcations de misère.

[su_pullquote align="right"]FAMILLES BRISÉES[/su_pullquote]

Au large du village de pêcheurs de Reboh, on en compte des dizaines, construites de bric et de broc. À leur bord, il faut s’agripper aux bastingages en bambou pour ne pas tomber à l’eau. À une centaine de mètres des côtes, cela tangue fort et l’odeur d’essence des moteurs vous prend à la gorge. C’est dans cet environnement hostile que travaille Abdul Rahman, 27 ans, avec deux autres mineurs. Plongeur de l’équipe, il descend jusqu’à cinq mètres de profondeur pour aspirer le sable avec une pompe. Au péril de sa vie. «On plonge de 2 à 3 heures, on respire grâce à l’air d’une machine, c’est très fatigant, mais ça vaut le coup. On peut ramener jusqu’à 15 kilos d’étain par jour et bien gagner sa vie. Il y a des risques, mais on se surveille. J’ai eu quelques frayeurs, mais rien de grave. Cela n’empêche pas les accidents. Il y a un an, un homme est mort ici», nous dit Abdul en montrant l’horizon.

Le côté caché du succès es smartphones. des enfants de dix ans environ aident les mineurs à converser le minerai dans des seaux. Décembre 2012. Le côté caché du succès des smartphones. Mineurs-dont des enfants de 10 ans - tamisent du sable, le minerai d'étain trouvé est conservé dans des seaux. Les jeunes enfants jouent à côté des adultes qui travaillent, et apprennent ainsi des techniques minières. Tout le village de Batako travaille dans la mine illégale et dangereuse, à quelques mètres de leurs maisons. L'île de Bangka (Indonésie) est dévastée par des mines d'étain sauvages. La demande de l'étain a explosé à cause de son utilisation dans les smartphones et tablettes.

Sur la terre ferme aussi, ces mines de malheur brisent des familles. Trois ans après la mort de son mari, Reny, 42 ans, est désemparée. Originaire de Jakarta, la capitale indonésienne, elle avait suivi Sukirman dans sa folle ruée vers l’étain. «On avait tout quitté pour s’installer à Bangka. On voulait commencer une nouvelle vie. L’accident a tout détruit.» Pudiquement, elle raconte comment son époux est mort enseveli, un jour de novembre 2011. «Il était en train d’arroser un flanc de la mine quand celui-ci s’est effondré sur lui. Il a été enterré vivant. On n’a retrouvé son corps que trois heures après», soupire Reny, qui doit maintenant s’occuper seule de leurs quatre enfants. Elle poursuit: «Mon mari connaissait les risques, il n’a pas commis d’imprudence, mais les conditions de travail n’étaient pas bonnes et il n’avait reçu aucune formation à la sécurité». Pire, Sukirman travaillait sans contrat et dans une mine illégale. «Je n’ai touché aucune indemnité et je n’ai aucun recours. Aujourd’hui, je ne sais plus quoi faire, à part pleurer mon mari.»

Dans les carrières d’étain indonésiennes, la mort ne frappe pas seulement les mineurs. Les enfants aussi. À 3 et 4 ans, Juni et Abdul ne faisaient que s’amuser près de la mine d’Akok, une morne plaine dont les sols blanchâtres craquelés par les forages et le soleil lui donnent des aspects de fin du monde. Ce décor inhospitalier aurait dû les dissuader de se pencher au-dessus du trou d’eau dans lequel ils sont morts noyés le 22 novembre 2012. «On n’a rien pu faire pour les sauver, se lamente leur mère, Desi, qui est retournée pour la première fois sur les lieux du drame. On savait que la mine était dangereuse, on leur avait dit de ne pas courir près des puits ou de s’en approcher. On ne pourra jamais se le pardonner.» Au bord de ce maudit gouffre, Desi se recueille en silence, mais ne terminera pas sa prière, trop gênée par les mineurs d’à côté et le grondement rauque de leurs machines.

Retour à Reboh. Le jour se lève à peine. Sur les flots calmes de la mer de Java, une flotte de pirogues à moteur revient du grand large. Les cargaisons de poissons sont déchargées sur la plage afin d’y être vendues. Soles, bars, rougets, merlans, calmars, la pêche est bonne mais loin d’être miraculeuse. La faute, selon certains pêcheurs, à l’exploitation en mer de mines d’étain. «Ils sont en train de tuer notre profession. Avant, on pouvait ramener plusieurs centaines de kilos de poissons par jour. Aujourd’hui, beaucoup ne sont rentrés qu’avec 40 kilos», proteste Tjong Ling Siaw, le président de l’association des pêcheurs de Bangka. Le dragage des fonds marins et le pompage du sable troublent les eaux, provoquant la destruction du corail. «Les prises baissent à cause des mines. On pêche parfois des poissons blessés. Ils ne peuvent plus se nourrir ou vivre dans le corail et partent plus au large», confie Adoni, 32 ans.

«Avant, renchérit Tjong Ling, on les pêchait à trois miles d’ici. Maintenant, ils sont à 8 miles et à 17 miles pour les plus gros spécimens. Les pêches durent plus longtemps et nous coûtent plus cher en carburant.» Des dizaines de pêcheurs sur l’île ont dû raccrocher leurs filets. Résignés, les autres doivent se partager la mer. «Le problème est plus global», reprend Uday Ratno. «L’extraction de l’étain a de graves conséquences sur l’environnement tout entier de l’île. On estime que 65% des forêts sont détériorées, sans parler des sols et des rivières contaminés par les produits utilisés pour l’extraction.»

Premier producteur d’étain du pays avec 38 000 tonnes extraits chaque année, l’entreprise PT Timah a souhaité répondre à ces controverses en nous montrant dans quelles conditions le minerai était extrait légalement sur l’île, sur ses 500 000 hectares de concessions. «En mer, nous n’utilisons aucun produit chimique. Nos plates-formes off shore se trouvent à plus de quatre miles des côtes et nous ne cherchons pas sur les récifs de corail», insiste Agung Nugroho, le porte-parole de la compagnie. Au nord de Bangka, le village de Pemali abrite la plus grosse mine à ciel ouvert de l’île: 220 hectares, 60 tonnes d’étain extraits chaque mois, plusieurs centaines d’ouvriers et un cratère gigantesque.

«Ici, on applique des règles de sécurité pour nos ouvriers qui portent des équipements obligatoires. En terme d’environnement, nous reboisons régulièrement en lisière du site pour préserver l’écosystème de l’île», continue-t-il. Le filon de l’étain n’est pourtant pas près de s’épuiser: «Nous avons mené des études géologiques qui ont confirmé l’énorme potentiel du sous-sol de l’île, conclut Agung Nugroho. En forant plus profondément, certains gisements pourront fournir du minerai pendant encore plusieurs décennies.»

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