SAINT-GINGOLPH, UN VILLAGE POUR DEUX PAYS

Les_Gingolais_01_L.jpg

Française et suisse, montagnarde et lacustre, Saint-Gingolph a quatre dimensions, auxquelles il faudrait sûrement en ajouter une cinquième: les Gingolais. Ces habitants d’une localité un brin insolite n’aimeraient guère être catégorisés. Dans les multiples bistrots où se retrouvent les habitants, les ethnologues de comptoir pourraient s’évertuer à repérer ce qui est français ou suisse, et même savoyard ou valaisan, et si l’on grossit encore l’échelle: ce qui constituerait l’essence de l’identité chablaisienne transfrontalière. Bucheron pour le triage forestier du haut-lac. ici, lors d’un «nettoyage » après une tempête ayant fait beaucoup de dégâts.

Alpage de neuvaz-dessous à novel. Michèle Burnet prépare la tartiflette pour le repas de la fête d’alpage.

à bord de l’Aurore, Pierre-Parie Amiguet et Jean-Luc Held, de l’association «Les amis de la cochère», qui fait revivre un pan du patrimoine lémanique avec cette réplique d’une cochère de 1828.

[dropcap]S[/dropcap]aint-Gingolph est un des rares villages binationaux en Europe, construit entre les pentes boisées des contreforts alpins et le bleu sombre du Léman. Séparés par la rivière Morge qui tient lieu de frontière, les deux hémisphères du bourg franco-suisse ont quasiment la même population — 1000 habitants — et sont interdépendants. L’église et le cimetière sont situés sur le territoire français tandis que le port et le terrain de foot sont en Suisse. La fanfare et de nombreuses autres associations sont binationales. Comme souvent, les communautés humaines font fi des séparations pour construire leur propre réalité, malgré les obstacles bureaucratiques.

Les habitants de Saint-Gingolph n’ont pas choisi cette frontière. Elle leur a été imposée par le traité de Thonon signé en 1569 entre le duché de Savoie et le Valais. Plusieurs fois, il a été question de rattacher totalement le village à la France ou à la Suisse sans que cela n’aboutisse. L’allégeance à des symboles et des mythes nationaux, les systèmes éducatifs, administratifs et politiques distincts forgent les différences, parfois les incompréhensions. Il ne suffit que de quelques pas pour enjamber la Morge, de nombreuses familles habitent de part et d’autre du torrent. Ici, la formation des frontières ou des identités nationales paraît plus contingente qu’ailleurs. Et comme le symbolisent si bien les petits ponts du village, la vie commune a besoin de passerelles, de personnes pour les emprunter et d’un désir d’avancer ensemble.

BOURGEOISIE FRANCO-SUISSE

Saint-Gingolph n’est ni une utopie sociale ni un village prototype de la mondialisation heureuse. La localité puise dans ses racines un sens de la solidarité faisant fi de la nationalité. En vis-à-vis des palmiers et des vignes de la Riviera vaudoise, les conditions de vie sur cette rive exiguë et exposée plein Nord n’ont jamais été faciles. Au XVIIème siècle, les familles gingolaises se sont unies pour échapper au système féodal et gérer collectivement leur territoire. Leurs descendants s’occupent toujours bénévolement, au sein de la Bourgeoisie franco-suisse, d’un immense domaine forestier, d’une carrière et d’alpages. Les revenus issus de ce patrimoine permettent d’entretenir les bâtiments historiques du village et de soutenir les associations locales. Du solide, du long terme.

Pan de l’histoire locale souvent méconnu au-delà de Saint-Gingolph, la partie suisse a sauvé en juillet 1944 la population française lors d’une razzia de l’armée allemande menée à la suite d’une attaque avortée des maquisards sur le poste frontière. Les villageois ont trouvé refuge à temps de l’autre côté de la Morge. Les six personnes restées en France occupée ont été arrêtées et fusillées tandis que les flammes ravageaient les bâtiments. De nombreux citoyens suisses ont apporté leur soutien à la résistance. Les réseaux étaient transfrontaliers pour permettre les passages clandestins de juifs et de résistants, le ravitaillement des maquis et leur approvisionnement en armes.

SERPENT DE MER GINGOLAIS

Aujourd’hui, loin des tourments du monde, le village est paisible. Après l’ère du chantier naval, l’âge d’or du tourisme lacustre, la bourgade vit à l’heure de la mobilité pendulaire des travailleurs frontaliers. Le 9 février dernier, Saint-Gingolph a voté à une courte majorité, 51,1%, contre l’initiative de l’UDC. Un «non» de la modération? Ces dernières années, l’irruption dans le jeu politique local du parti blochérien a aussi brouillé les mécanismes rodés du consensus.

Pour de nombreux Gingolais, le poste frontière rassure, garantit une bonne sécurité et fait tout simplement partie intégrante de la vie du village. Le «oui» national devrait avoir peu — d’incidence localement. Les principaux enjeux transfrontaliers sont d’abord liés à des questions d’aménagement territorial: dont le serpent de mer du contournement routier de Saint-Gingolph visant à désengorger la rue principale.

En contrebas de cette route, la promenade ombragée côté français et la petite plage où résonne le bruit léger des vagues côté suisse sont des lieux propices à la réflexion. Les États-nations, les frontières qui nous séparent et les communautés qui vivent dans l’entre-deux. Un centre de requérants d’asile est implanté sur la commune suisse. Ses résidents viennent souvent se recueillir face au lac, avec sûrement d’autres questionnements en tête. Nés ailleurs, une décision administrative tranchera leur avenir. Seront-ils accueillis ici, ou exclus et rejetés vers d’autres frontières?

Alpage de l’Au de Morge, Jessica Balsiger prépare des plateaux de fromages pour la fête d’alpage.

à l’heure de l’apéritif, on joue à la pétanque sur la promenade du quai André Chevallay. ici, Mario Landini, Jean Mambert et Christian Batissier.

David Bened se lève chaque matin à 3 heures pour aller pêcher la fera. L’après-midi est consacré à la pêche de la perche.

à l’heure de l’apéritif, on joue à la pétanque sur la promenade du quai André Chevallay. ici, Mario Landini, Jean Mambert et Christian Batissier.

[su_service title="CLÉMENT GIRARDOT" icon="icon: keyboard-o"][su_service title="CÉLINE MICHEL" icon="icon: camera-retro"]


Les images sont extraites de l’ouvrage de la photographe Céline Michel, Les gingolais photographiés éditions Cabédita 2013 (120 pages)