Dans les Balkans, les inondations lèvent une vague de répression médiatique

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Les pluies incessantes ont inondé, en mai puis en août, une vaste région située entre trois États balkaniques. Si les médias européens ont brillé par leur discrétion, des journalistes et blogueurs serbes indépendants ont dénoncé les défaillances des autorités. Trois d’entre eux ont été emprisonnés, nombre de sites et articles dérangeants supprimés. [dropcap]I[/dropcap]ls étaient où les médias lorsque les «pires inondations du siècle», comme les a qualifiées le journal Le Temps, dans son édition du 18 mai 2014, ravageaient un vaste territoire situé entre la Serbie, la Bosnie-Herzégovine et la Croatie? Cinq jours plus tôt, le 13 mai, l’eau avait déjà largement englouti cette zone habitée par plus de 70 000 personnes, rappelle un article publié dans le site de l’organisation Climate Central ¹ par Andrea Thomson. Mais il a fallu attendre le 16 mai pour que les médias européens mentionnent la catastrophe.

Hors la Serbie, c’est en effet un quotidien régional italien, Il Piccolo de Trieste, qui, le 16 mai, fait, le premier, état des inondations. Le lendemain, le 17 mai, la Radio suisse italienne (RSI) et la BBC y consacrent quelques minutes dans leurs journaux télévisés. Le 18 mai, le téléjournal de la RTS en fait de même. Côté presse écrite, Le Monde publie un portfolio le 18 mai et un article de fond le 19 mai.

A ce moment-là, les habitants de la ville d’Obrenovac avaient été évacués depuis plus de vingt-quatre heures. Ce centre urbain d’environ 75 000 habitants, situé à une trentaine de kilomètres de la capitale Belgrade, est le plus touché par les intempéries. Malgré l’alerte émise par le Service national serbe d’hydrométéorologie, qui avait annoncé de très fortes pluies pour le 13 mai et qualifié la région de «zone rouge» (risque maximal), le danger est ignoré par les autorités.

Une défaillance rapidement dénoncée par des blogueurs locaux, devançant les médias dits «traditionnels» qui, selon Stefano Giantin, correspondant à Belgrade pour Il Piccolo de Trieste, «ne se sont pas posés beaucoup de questions». Le journaliste italien déplore notamment la discrétion des médias européens, «un problème spécialement lié aux Balkans, considérés comme lointains, non européens».

COMMUNICATION LÉNIFIANTE

Sur place, en revanche, les blogueurs et les internautes qui ont posé «les bonnes questions» ont, eux, subi la censure et la répression des autorités. La première question visait le premier ministre serbe Aleksandar Vučić: pourquoi n’a-t-il pas donné l’ordre d’évacuation avant le 13 mai, ou le jour même? Dans le Huffington Post, le blogueur Sasa Milosevic assénait courageusement: «Il n’y pas d’excuses ni de justifications à ce que les autorités n’aient pas vu venir le désastre. C’est simplement impossible.»

Une critique qui ne semble pas dénuée de fondement: le 15 mai, le premier ministre lui-même déclarait publiquement que des hélicoptères russes étaient prêts à intervenir, ce qui signifiait qu’ils avaient été mis en alerte auparavant. Pourtant, ce même 15 mai, les autorités serbes considéraient la situation «sérieuse, mais pas hors contrôle», rappelle Stefano Giantin. Davantage lénifiante que rassurante, la communication gouvernementale devait influencer le comportement des autorités locales et même les représentations étrangères. «C’est courant qu’il y ait des blacks-out dans ce pays», nous répondait un employé de l’ambassade italienne à Belgrade, contacté à 2h30 dans la nuit du 16 au 17 mai.

Le 16 mai, pourtant, le maire de Belgrade, Siniša Mali, avait posté des instructions sur le site web de la mairie, enjoignant les habitants d’Obrenovac, administrativement dépendante du «Grand Belgrade», de ne pas quitter leurs foyers, relève le Courrier des Balkans dans un article daté du 31 mai. «Quand il est devenu évident que les inondations prenaient une ampleur catastrophique, ces instructions ont ‘disparu’ du site», observe Stefano Giantin. «Le maire aurait par ailleurs refusé de déclencher les sirènes d’alarme dans la nuit du 15 au 16 mai, comme le lui avait suggéré le responsable marketing de l’une des deux centrales électriques d’Obrenovac», ajoute-t-il. La raison? «éviter de répandre la panique.»

Ce mot d’ordre a surtout servi à faire taire les blogueurs. Trois d’entre eux ont été emprisonnées pendant neuf jours et vingt autres ont été interrogés par la police pour avoir prétendument «semé la panique» sur les réseaux sociaux. Selon le Courrier des Balkans, «ils risquent d’écoper d’une peine de six mois à cinq ans de prison». Pour stopper la diffusion de questions fâcheuses et les critiques contre la passivité des autorités, des sites internet ont été fermés ou piratés. «Ces blogs ont tous une chose en commun: ils critiquent l’inaction du premier ministre serbe et de son gouvernement», relève un internaute resté anonyme.

DEUX POIDS, DEUX MESURES?

Si le mot d’ordre était d’«éviter la panique», pourquoi n’y a-t-il pas eu de sanctions contre le tabloïd Courier, organe pro-gouvernemental, ayant utilisé le titre à sensation «Cadavres flottants à Obrenovac»? s’interroge Ratko Femić dans un article publié sur le site Al Jazeera Balkans. D’autre part, le premier ministre Aleksandar Vučić n’a pas lésiné sur les formules catastrophistes en déclarant, le 15 mai, lors d’une réunion de crise diffusée en direct sur une chaîne de télévision publique, que la Serbie était touchée par une «situation désastreuse et cataclysmique» qu’elle «n’avait jamais connu auparavant», et que «ce à quoi les Serbes doivent faire face est pire que ce que l’on peut imaginer».

[aesop_image imgwidth="1330px" img="http://lacite.website/main/wp-content/uploads/2014/09/flood_17052014_524_L.jpg" offset="-370px" align="left" lightbox="off" caption="17 mai 2014, 10h10. À quelques kilomètres d’Obranovac, le centre le plus touché par les intempéries, s’érige la centrale thermoélectrique «Nikola Tesla A», mise à l’arrêt à cause de la montée des eaux. © Alberto Campi" captionposition="left"]

 

 

Passée inaperçue, l’inculpation des trois blogueurs n’a en revanche pas échappé à la Share Foundation, une ONG qui «se bat pour l’intérêt public dans chaque bataille affectant les droits numériques et pour la protection des droits des citoyens sur internet». Elle a publié une analyse juridique, pointant du doigt le fossé existant entre deux instruments légaux: la Law on Emergency Situations (Loi sur les situations d’urgence) et les articles constitutionnels qui règlent «l’état d’urgence» à proprement parler.

La première n’autorise pas des mesures de restriction des droits humains, telle la liberté d’information. Elle est censée assurer que les citoyens soient correctement informés du danger. L’état d’urgence est, lui, déclaré par l’Assemblée nationale en cas de danger public menaçant l’existence de l’état ou de ses citoyens (art. 200 de la Constitution serbe). L’Assemblée nationale peut dès lors proclamer des mesures exceptionnelles concernant les droits humains et des minorités pour la durée de l’état de guerre et d’urgence (art. 105, par. 2, al. 3 de la Constitution). Des restrictions peuvent aussi être prises concernant la liberté de presse (art. 50) et le droit à l’information (art. 51).

ÉTAT OU SITUATION D'URGENCE?

C’est un «état d’urgence» qui a été déclaré le 15 mai 2014, non une «situation d’urgence». à partir de ce moment, les sites critiquant les actions du gouvernement dans la gestion de la catastrophe ont été systématiquement fermés, indique la Share Foundation. Un des premiers textes à disparaître du web a été l’annonce du maire de Belgrade aux habitants d’Obrenovac de ne pas abandonner leurs maisons. Puis, cela a été le tour d’un post publié sur le site poplave.rs, créé par une trentaine de jeunes volontaires experts en réseaux sociaux.

Sur le blog de Dragan Todorović, hébergé par le site du journal Blic, la reproduction du texte satirique «Moi, AV, je démissionne» (AV = Aleksandar Vučić) a été effacée, alors qu’une lettre d’indignation adressée au premier ministre a été supprimée du site de la BKTV News. Pour Sasa Milosevic, du Huffington Post, la manière avec laquelle le premier ministre serbe a agi contre les médias, étouffant les voix dissidentes, rappelle le despotisme de Slobodan Milošević.

Aleksandar Vučić n’a-t-il pas commencé sa carrière politique en qualité de ministre de l’Information et expert en censure et répression sous feu l’ex-président Milošević? Durant son règne, le journalisme en Serbie a été durement attaqué, par Aleksandar Vučić, mais en premier lieu par le ministre Vojislav Šešelj. C’est d’ailleurs suite à la «Loi Šešelj» que des rédactions de journaux indépendantes ont été poursuivies et contraintes à payer des amendes faramineuses, mettant en péril leur survie, fait remarquer le Media Center Belgrade.

Mais l’histoire du journalisme serbe est surtout assombrie par la disparition de 39 journalistes et professionnels des médias, exécutés en ex-Yougoslavie entre 1991 et 2001. Une affaire toujours pas élucidée, dénonçait, le 20 février dernier, l’Association des journalistes serbes, relayée par la Radio serbe internationale.

Plus récemment, raconte Vesna Perić Zimonjić sur le site de l’Inter Press Service, la journaliste Jasmika Kocijan a été mise à la porte après avoir reproduit sur sa page Facebook un texte diffusé par la Croix Rouge, dans lequel on montrait qu’un enfant pris au piège dans les hautes neiges avait été sauvé par des volontaires, et non par Vučić, comme les médias pro-gouvernementaux l’avaient faussement claironné. Le 1er juin dernier, l’Inter Press Service a dévoilé qu’un site internet indépendant, pescanik.net, avait été fermé quelques heures après avoir affirmé que le bras droit de Vučić avait plagié sa thèse de doctorat.

Dans ce climat chargé de censure et de répression médiatique, il est très difficile d’établir le nombre exact de victimes dues aux inondations. Selon les chiffres officiels, 51 personnes auraient perdu la vie sous les eaux. Que les blogueurs et les internautes jetés en prison par la police de Vučić (qui avaient comptabilisé, avant leur arrestation, un nombre nettement plus élevé) ne pourront plus démentir.

Lors d’une réunion de crise, le premier ministre s’était borné à déclarer: «Le nombre de victimes est important, mais on en ne parlera pas jusqu’à ce que tout soit terminé.» Si un gouvernement déclare qu’il y a un nombre important de victimes, mais qu’il ne veut pas en donner le chiffre exact, «le public en déduira qu’il veut en cacher le vrai nombre», concluent les journalistes Slobodan Antonić et Djordje Vukadinović.

UN NOUVEAU CAUCHEMAR

C’est dans la zone de Sljivice, au nord de la ville d’Obrenovac, que, le 13 mai dernier, l’eau est arrivée le plus soudainement et avec la plus grande force dévastatrice. C’est ici que la berge de la Kolubara, l’affluent qui est à l’origine de l’inondation d’Obrenovac, a cédé à la force impétueuse du courant. Et c’est à Sljivice qu’étaient installées de façon informelle des communautés Roms. à ce jour, aucun de ses membres n’a donné signe de vie. Ont-ils eu le temps de fuir? Auraient-ils, dans cas, gardé le silence pour oublier? Ou ont-ils tous été emportés par les flots?

Ces questions restaient toujours sans réponse au moment où, début août, la Serbie et la Bosnie-Herzégovine étaient à nouveau frappées par les inondations. La pluie tombait incessamment depuis le 22 juillet. «La situation est d’autant plus grave que les institutions bosniennes semblent totalement incapables de venir en aide aux victimes de la catastrophe du printemps dernier. Dans les villages (...) touchés par une série d’éboulements, les résidents sont restés sans aide, et se plaignent de l’absence du gouvernement depuis trois mois», rapportait le Courrier des Balkans, dans son édition du 7 août dernier.

«Jusqu’à présent, le gouvernement bosnien n’a pris aucune mesure pour permettre la reconstruction des régions inondées en mai, qui sera encore plus difficile après les pluies des derniers jours», dénonçait ce journal francophone indépendant. Le 1,8 milliard d’euros promis par une conférence de pays donateurs², réunis à Bruxelles à la mi-juillet, n’a à l’évidence pas suffi à motiver les autorités locales. à Obrenovac, où plus de dix mille foyers sont toujours sans aide, et où nombre d’écoles, de bâtiments administratifs et de jardins d’enfants sont en ruine, des manifestants ont bloqué des routes et des ponts pour protester contre la lenteur des programmes de reconstruction. Au moment où ce journal passait sous presse, fin août, la grogne populaire n’avait pas faibli.

Plus de trois mois après la catastrophe de la mi-mai, et le nouveau cauchemar du début août, aucun rayon de lumière n’a transpercé l’épais écran de fumée qui entoure la gestion des «pires inondations du siècle». Mais les projecteurs se sont allumés en Bosnie-Herzégovine suite à la découverte, en juillet, de fosses communes à Doboj puis à Usora, avec les restes de plusieurs dizaines de personnes tuées au cours du dernier conflit. Elles ont été mises au jour par les eaux... Une macabre ironie de l’histoire.

[su_service title="CRISTINA DEL BIAGGIO" icon="icon: keyboard-o"]Géographe de l’Université de Genève[/su_service] [su_service title="ALBERTO CAMPI" icon="icon: camera-retro"]Photojournaliste[/su_service]

Paru dans l'édition de septembre 2014.


  1. www.climatecentral.org/news/climate-context-balkans-flooding-17468
  2. Principaux pays donateurs: Slovaquie, Canada, Hongrie, Suisse, Croatie, République tchèque, Grèce, Roumanie, Turquie, Bulgarie, Algérie, Autriche, Azerbaïdjan, Danemark, Chine, Indonésie, Italie, Japon, Maroc, Norvège, Albanie, Pologne, Russie, Suède, USA, Royaume-uni, Macédoine et Kosovo. En Serbie, les dégâts causés par les inondations sont évalués à 1,5 milliards d’euros, et en Bosnie-Herzégovine à 2 milliards d’euros.