À Leipzig, le passé stalinien cède la place à l’utopie post-hippie

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Désertée en 1989, Leipzig, ancien centre industriel d’Allemagne de l’Est, est devenu un immense terrain de liberté. Une ville où les espaces vides et les loyers abordables permettent à une population bohème d’inventer d’autres manières de vivre ensemble.

Mis en ligne le 23 octobre 2014 à 13h51

[dropcap]O[/dropcap]n dirait un vieux manoir posé sur un carrefour gris d’une ville de l’Allemagne de l’Est. Cinq étages de pierre rouge sur cour intérieure, avec, à chaque niveau, un petit balcon en bois qui donne un air coquet à l’ensemble, malgré les carreaux cassés. À l’intérieur, un immense escalier en bois sombre, encombré de briques et de sacs de gravats. Suzie, la maîtresse des lieux, a 34 ans, un jean pattes d’eph’ et des cheveux blonds qui tombent jusqu’à sa taille. Il y a deux ans, elle a acquis ce bâtiment de 800 mètres carrés pour 30 000 euros. «C’était ça, ou la ville le rasait. Il y a trop d’immeubles vides ici, la mairie ne sait plus quoi en faire.» De cet immense espace à réhabiliter, elle a installé un lieu de vie alternatif, sorte d’utopie communautaire qu’elle fait visiter avec entrain.

Dans une pièce au premier étage, elle veut créer «un lieu de vie et de culture». Après avoir abattu une cloison, elle a construit une scène de musique, avec batterie, enceintes, guitares... De quoi improviser un boeuf entre potes. La porte suivante s’ouvre dans un mélange de tissus vaporeux, suspendus au plafond, au-dessus des canapés rouges. Ce sera peut être, un jour, une salle de yoga. Ou d’échanges linguistiques. Il faut mobiliser patience et imagination pour se représenter, au milieu du fourbi, la maison dont rêve Suzie. «Je rénove petit à petit, quand j’ai un peu d’argent pour acheter les matériaux... Alors oui, ça prend du temps!»

[su_pullquote align="right"]GROUPE HÉTÉROCLITE[/su_pullquote]

L’été dernier, une dizaine de personnes vivaient chez elle et l’aidaient dans son entreprise. Certains venus de villes voisines d’Allemagne de l’Est, d’autres, du bout du monde. Il y avait, entre autres, Stefan, 23 ans apprenti charpentier chassé de Berlin par la hausse des loyers. Oskar, 31 ans, peintre expressionniste originaire de Dresde, aussi talentueux qu’hypersensible. Mario, 23 ans, étudiant Erasmus venu d’Espagne pour étudier la philosophie. Laura, 30 ans, Espagnole elle aussi, femme de ménage et aspirante comédienne. Inès, 50 ans, visiteuse médicale allemande, divorcée, venue chercher chez Suzie un peu de compagnie. Jesse, 42 ans, vagabond californien et bipolaire, débarqué avec Resse, son inséparable chien thérapeutique.

[aesop_image imgwidth="1330px" img="http://lacite.website/main/wp-content/uploads/2015/08/15062014-IMG_2856_L.jpg" offset="-370px" align="left" lightbox="off" caption="Leipzig, le 15 Juin 2014. Chez Suzie, repas convivial entre les membres de la communauté. Sans que cela soit défini de façon formelle, tout le monde met la main à pâte à tour de rôle pour préparer le repas. On retrouvera autour du goulash une étudiante allemande, un peintre en bâtiment rasta, une visiteuse médicale divorcée issue d'un milieu aisé, et un vagabond californien." captionposition="left"]

 

Le groupe hétéroclite se croisait pour dîner, entreprendre la rénovation d’une pièce ou partir en ballade vers l’un des nombreux lacs qui entourent Leipzig. Aucune obligation de participer aux activités de groupe. Chacun dispose de son espace, c’est la règle de la maison. Les étages supérieurs abritent des chambres de taille variable, toutes aménagées sur le même modèle: un lit deux places en mezzanine et, en dessous, un canapé et un petit bureau. «J’ai fait ça toute seule», tient à préciser Suzie. Ces chambres sont mises en location à partir de 100 euros par mois.

«Aucun loyer ne va directement dans ma poche. Tout est réinvesti dans la maison. Il faudrait refaire la toiture, la façade. Il y a énormément de charges. J’aurai besoin de 200 000 euros pour les travaux. Je ne ferai pas de bénefs sur la maison avant 30 ans.» Pour gagner sa vie, la jeune femme travaille comme bibliothécaire. Elle refuse d’emprunter de l’argent à une banque pour ne pas «nourrir le système.» «L’idée est de faire ensemble, en dehors des circuits traditionnels. Tout le monde participe à un projet commun, qui, pour moi, est un projet de vie à long terme.»

Des utopies collectives comme celle de Suzie, il en existe plus d’une cinquantaine à Leipzig. Plus qu’aucune autre en Europe, la ville offre de formidables espaces de liberté. Lorsque le Mur de Berlin tombe en 1989, les habitants prisonniers du Rideau de Fer fuient massivement vers l’Ouest. L’ex-RDA est sinistrée. Le chômage dépasse partout les 20%. Au tournant des années 2000, les industries se réinstallent progressivement à Leipzig; d’abord Porsche, suivie de BMW, DHL, Amazon. Certains «Ossis» (anciens ressortissants de la République démocratique allemande) reviennent sur leurs terres, mais pas tous.

[su_pullquote align="right"]IMMEUBLES VIDES QUI S’EFFONDRENT[/su_pullquote]

De nombreux immeubles sont encore à l’abandon, surtout dans la partie Est de la ville. Là, les rues sont abîmées et les façades, dentelle de pierre, très souvent taguées. «Dans certaines rues, 70% des immeubles sont vides. Parfois, on ne sait même plus à qui ils appartiennent. On n’arrive pas toujours à retrouver les propriétaires», explique Beate Ginzel, chargée de l’urbanisme et de la rénovation à la mairie. «Ça ne peut pas rester ainsi. Les bâtiments se dégradent; c’est dangereux. Il arrive que des immeubles s’effondrent. Alors, on fait le maximum pour que les gens se les réapproprient. Cela peut passer par des financements de prêts pour les acquérants de certaines rues spécifiques ou par des formations basiques de rénovation.»

Antonio a 29 ans, il est originaire d’Estrémadure, en Espagne. Arrivé à Leipzig au détour d’une histoire d’amour, il est tombé sous le charme de l’ancienne cité industrielle. «Ici, celui qui a des idées et envie de faire des choses peut les réaliser. L’argent n’est pas un frein. Cela n’existe nulle part ailleurs en Europe. Aujourd’hui, cette ville vit une époque extraordinaire.» Après deux ans de petits boulots et de cours d’allemand intensif, Antonio travaille pour Haushalten, une association soutenue par la ville, qui met en relation des propriétaires de logements inoccupés et des locataires sans le sou. Accompagné de Coco, son inséparable lévrier noir, l’Espagnol passe des journées entières à arpenter les quartiers Est en quête de nouveaux espaces.

[aesop_image imgwidth="1330px" img="http://lacite.website/main/wp-content/uploads/2015/08/01072014-IMG_9577_L.jpg" offset="-370px" align="left" lightbox="off" caption="Leipzig, le 1er Juillet 2014. Jour de rénovations chez Suzie." captionposition="left"]

Parfois, la surprise est au bout de la rue. Lors d’une de ses promenades immobilières, la lourde porte d’un immeuble s’est ouverte sur un escalier en bois encombré d’éboulis de pierre. À l’étage, un appartement déserté. La cuisine et la salle de bains sont sens dessus dessous, mais le salon et la chambre, en revanche, sont épargnés. Comme si le temps était suspendu, un téléviseur et un fauteuil marron, dans le plus pur style seventies, trônent intacts sur la moquette. Un sac à main noir matelassé semble attendre, sur une étagère, le retour prochain de sa propriétaire. Ravi de sa trouvaille, Antonio s’enthousiasme. «Je vais prévenir la ville, et on va tâcher de retrouver le propriétaire. S’il est d’accord, on mettra l’immeuble dans notre réseau.»

L’association Haushalten prévoit deux dispositifs. Pour les artistes, elle prévoit une sorte de mécénat et met à leur disposition logements et ateliers moyennant un loyer dérisoire. Ce système est étendu à ceux qui ne sont pas artistes, mais ils doivent alors assumer des travaux de rénovation et de bricolage. Le but poursuivi? Assurer la mixité sociale dans les quartiers ghettos de la ville. Frank, sculpteur plasticien de 50 ans, vit ainsi depuis trois ans dans la Georg Schwarz Strasse, une rue aux façades noires et crasseuses. Pour une centaine d’euros mensuels, il dispose d’un étage entier pour pratiquer la sculpture sur bois. «Quand je suis arrivé, c’était un ghetto plein d’anciens nazis et de pauvreté. Il n’y avait rien, pas de commerce, personne ne voulait s’y installer. Du coup, notre présence est bienvenue. Il y a un pacte tacite entre la police et les artistes. Quand on fait une grosse fête, on appelle les flics quelques jours avant pour les prévenir et, même si des voisins se plaignent, on est jamais embêté.»

Antonio, lui, a investi un immeuble qu’il a rénové et dans lequel l’ont rejoint des amis espagnols, venus chercher en Allemagne des perspectives qui n’existent plus dans leur pays ravagé par la crise. Cet immeuble est loin d’être coquet, mais la vie y est chaleureuse. L’hiver, les locataires se retrouvent pour boire un verre autour du feu qu’ils allument dans la cour de l’immeuble. Le propriétaire, Aldi, Leipzigois de naissance, est ravi: «C’est un bon compromis. Comme je n’ai pas l’argent pour rénover mon immeuble, il me faudrait l’emprunter. Autant procéder de cette manière. Bien sûr, j’aurais pu agir comme d’autres propriétaires et vendre à des étrangers qui investissent ici. Mais à partir du moment où je m’y retrouve financièrement, je préfère aider des jeunes à se loger.»

L’initiative de Haushalten, pourtant, ne fait pas l’unanimité à Leipzig. Certains habitants aspirent à une remise en cause du modèle locatif traditionnel bien plus radicale et profonde. «Avec Haushalten, les locataires n’ont qu’un contrat de 5 ans. Après, ils peuvent être mis dehors. Ils ne sont absolument pas protégés!», s’insurge Michael Stellmacher, représentant du Mithaüser Syndicat, une organisation représentant l’habitat partagé.

Ce jeune père de famille est le fer de lance d’une pratique en vogue à Leipzig, l’achat d’immeubles en commun. Des personnes au profil hétéroclite, jeunes chevelus, couples bénéficiaires des minimas sociaux, punks, se réunissent par dizaines pour acheter un bien et le retirer du marché spéculatif. «Le but n’est pas de faire un simple placement immobilier mais de créer un lieu de vie, avec une dimension sociale, collective. On réaménage les bâtiments en veillant à conserver une partie de l’espace pour créer un restaurant populaire, une salle d’expo, une bibliothèque pour tous. Nous tenons à cette dimension de service public», insiste Michael Stellmacher.

Des rez-de-chaussée se transforment ainsi en cuisine populaire, où, pour deux euros, les personnes désargentées reçoivent un repas complet, soupe maison, fromage et part de gâteau. Si l’on est plus à l’aise financièrement, on mettra un peu plus dans la cagnotte. L’été, d’autres immeubles communautaires montent des pièces de théâtre ou organisent des soirées cinéma dans les cours, sous les étoiles.

[aesop_image imgwidth="1330px" img="http://lacite.website/main/wp-content/uploads/2015/08/21062014-IMG_8282_L.jpg" offset="-370px" align="left" lightbox="off" caption="Leipzig, le 21 Juin 2014. Régulièrement, des collectifs d'artistes squattent des lieux en friche pour y organiser des évènements artistiques. Cet après midi, une centaine d'habitants de la ville, jeunes et moins jeunes, escaladent les barrières pour voir un concert, une performance artistique et une pièce de théatre dans une vieille usine." captionposition="left"]

 

Ces projets servent aussi à se loger, même si «les propriétaires ne doivent pas faire de profit avec leur bien.» Et pour cela, les leaders de ce mouvement alternatif veillent au grain. Les achats d’immeuble en commun se font par le biais d’une SARL, dont fait partie le Mithaüser Syndicat. Celui-ci a un droit de veto et s’opposerait systématiquement si l’un des propriétaires cherche à revendre sa part à des fins lucratives.

«Oui, c’est un drôle de système...», reconnaît Michael Stellmacher. «Pourtant, le principe de base est très simple. Nous pensons qu’un logement doit servir à se loger. Point. Mais pour obtenir ce résultat, cela implique de nombreux stratagèmes. Déconstruire le capitalisme est tout sauf simple.» Les alternatifs de Leipzig ont deux ennemis déclarés: la spéculation et la gentrification. Méfiants envers les journalistes et les visiteurs trop curieux, ils entendent vivre heureux et cachés le plus longtemps possible. Toutefois, cette gentrification tant redoutée commence à grignoter Leipzig. Ainsi Janette, une jeune plasticienne mère de deux enfants, dispose-t-elle d’un appartement cossu — avec piano à queue et collection de livres reliés — qui semble sorti tout droit de Saint- Germain-des-Prés. Pourtant, elle aussi vit dans un «Hausprojekt», un immeuble acheté en commun à 80 000 euros avec des amis il y a quelques années.

«J’ai monté ce projet alors que j’étais encore étudiante», explique-t-elle en montrant des photos du lieu avant travaux, méconnaissable. «Tous les gens qui vivent ici travaillent dans l’art. Nous avons tout refait. Avec mon compagnon, nous remboursons 280 euros par mois et nous avons l’assurance d’un logement pas cher et durable». Dans la cour, les jeunes propriétaires ont découvert une vieille usine de machine-outil désaffectée; ils sont en train de transformer en atelier.

«Nous ne sommes pas dupes, nous savons bien que nous, artistes, par notre seule présence, faisons monter les prix du quartier.» Leipzig connaîtra-t-elle une trajectoire à la berlinoise, ville aujourd’hui plus fréquentée par les touristes que par les artistes bohèmes? «Je ne le crois pas», tranche Suzie, optimiste. «Leipzig n’est pas une capitale. Et puis, ici, ce sont les gens qui font la ville. Beaucoup de maisons appartiennent aux particuliers. Les Leipzigois ne partiront pas. Ils continueront à faire vivre cette ambiance.»

[su_service title="CYRIL MARCIHACY" icon="icon: camera-retro"]Photographe | Cosmos[/su_service]