Comment un gang de prisonniers veut faire main basse sur São Paulo

Une protestation contre les expulsions forcées de logement se mue en guérilla de rue. © Keystone / EPA / Aaron Cadena Ovalle / 16 septembre 2014

Une protestation contre les expulsions forcées de logement se mue en guérilla de rue. © Keystone / EPA / Aaron Cadena Ovalle / 16 septembre 2014

La mégapole brésilienne retient son souffle. Une organisation criminelle, dont l’influence sur la société civile n’a fait que croître depuis son émergence en 1993, créé un climat de peur au sein de la mégapole brésilienne. Formé en prison dans le but de dénoncer les conditions de vie des détenus, le gang s’est mué en acteur incontournable du crime organisé. Avec ses crimes et ses bonnes œuvres.

Yanik Sansonnens
Publié le 25 novembre 2014

La récente mutinerie déclenchée dans un pénitencier de l’État du Paraná, dans le sud du pays, provoquant la mort de quatre prisonniers, illustre une fois de plus le chaos régnant dans les geôles brésiliennes. Plusieurs observateurs du système carcéral sont convaincus de l’implication du PCC (Premier commando de la capitale), ce gang de détenus hégémonique dans l’État de São Paulo, ainsi que dans le sud du pays et en pleine expansion dans les autres régions. Le PCC compte aujourd’hui entre 10 000 et 15 000 membres à l’échelle nationale; la plupart de ses membres sont incarcérés, entre 800 et 2500 vaquent en liberté, dans le seul État de São Paulo. Selon les enquêteurs, 90% des prisons de cet État sont aux mains du PCC, qui y contrôle également plus de deux tiers des points de vente de drogue.

Le visiteur est désarçonné par le gigantisme de la cité paulista, où 12 millions d’habitants (23 avec l’agglomération) cohabitent tant bien que mal. Les gratte-ciels se succèdent, le béton omniprésent étouffe les rares parcs et endroits végétalisés, le trafic automobile y est congestionné de façon quasi permanente, bloquant toutes les artères du gigantesque centre de la capitale économique du Brésil. Les rues grouillent, le flux est continu, dense, les gens sont pressés, stressés, beaucoup ont les traits marqués par la fatigue. La pollution ambiante se fait sentir à chaque inspiration et colle à la peau. C’est ici à São Paulo, l’une des plus grandes villes de planète, que le PCC règne.

Le gang alimente les craintes et n’hésite pas à menacer les autorités lorsque celles-ci tentent de renverser le rapport de force. La dernière menace sérieuse date d’il y a quelques mois, quand le Secrétariat à la sécurité publique (SSP) a voulu transférer plusieurs leaders dans un établissement de haute sécurité, dit de Régime disciplinaire différencié (RDD), où les détenus passent vingt-deux heures par jour en isolement total. La réplique du PCC fut sonnante et trébuchante: «Nous allons semer la terreur durant les prochaines élections (ndlr: le 5 octobre, mais les menaces n’ont pas été mises à exécution)», avait déclaré l’organisation dirigée par Marco Willians Herbas Camacho, surnommé Marcola.

Emprisonné depuis plusieurs années, Marcola parvient toutefois à commander les opérations depuis sa cellule, grâce à une multitude de stratagèmes. Son évasion, orchestrée par des membres du PCC en février dernier, a tourné court. Isolé quelques semaines plus tard pour une durée de deux mois, Marcola est de retour «aux affaires» depuis la mi-mai. Son avocat, Marco Antonio Arantes de Paiva, s’exprime par téléphone: «J’ai recouru contre la décision d’isoler mon client. Il n’était en rien impliqué dans cette tentative d’exfiltration.» Interrogé sur la personnalité du chef, il répond sèchement: «Je ne dirai rien, car je tiens à rester en vie.» Un tremblement dans la voix rompt l’assurance avec laquelle il s’exprimait jusqu’alors.

«STATURE NATIONALE»

Pour comprendre l’influence actuelle du PCC, il faut remonter à 1997, année durant laquelle le gouvernement paulista décida de transférer les leaders dans divers pénitenciers du pays. Les dirigeants espéraient de facto endiguer le développement du gang. Mal leur en a pris. Cet exil forcé a permis à l’organisation d’essaimer hors des frontières de l’État de São Paulo, acquérant une «stature nationale». En 2006, conscientes de l’erreur commise neuf ans plus tôt, les autorités font machine arrière et réunissent les chefs au sein d’un établissement pénitentiaire de São Paulo. Peu après, le gouvernement ordonne l’isolement des principaux meneurs. La réaction se révèle cinglante et meurtrière.

En mai 2006, de nombreux détenus se révoltent et une guérilla urbaine éclate dans les rues de São Paulo, avec attaques de banques, de bus, de lieux publics. Bilan: 150 morts. Quatre ans plus tard, le responsable de la sécurité publique de l’époque, Antonio Ferreira Pinto, introduit un vaste système d’écoutes téléphoniques à l’intérieur des prisons. Les résultats sont probants. Les interceptions d’appels engendrent l’arrestation de plusieurs caïds affiliés au PCC ayant la main mise sur le trafic de drogue. La réponse du gang en 2012: une multiplication des assauts ciblant les forces de l’ordre, causant la mort d’une centaine d’agents.

Où s’arrêtera donc le PCC? Le journaliste Fabio Serapião a investigué sur l’organisation. Nous le rencontrons dans une brasserie animée, près du centre des affaires. Une clientèle bon chic bon genre investit les lieux. Ponctuel (suffisamment rare au Brésil pour mériter d’être souligné), élégant et précis dans ses explications, le journaliste détaille: «Aujourd’hui, le gang est une pré-mafia; il lui manque encore les relais politiques nécessaires pour passer à la catégorie supérieure du crime organisé. La justice a prouvé que le PCC a déjà corrompu des avocats, des flics et des agents pénitentiaires. Le prochain échelon, c’est le pouvoir politique; la tête de l’organisation a la ferme intention d’y parvenir, d’après les écoutes réalisées par le Ministère public de l’État», certifie-t-il.

Si le PCC a pu croître autant, malgré l’incarcération de la plupart de ses membres, c’est avant tout grâce au téléphone portable. La transmission de billets codés, grâce à l’entremise des visiteurs et des avocats, joue un rôle non négligeable. L’ancien responsable de la sécurité publique de l’État (2009 à 2012), Antonio Ferreira Pinto, nous éclaire sur la question. Il nous convie dans un restaurant huppé, à deux pas du building ultramoderne où il vit. Attablé autour d’un vin français, un gros cigare au bec, l’homme est volubile et prend un air grave quand il parle du gang: «Les portables sont bien évidemment proscrits dans les prisons, mais il n’est pas très compliqué de les faire passer, malgré les portiques de sécurité. Les statistiques parlent de 30 à 40 agents pour 1000 visiteurs chaque weekend. Il est clair que bon nombre de gardiens de prison ont au moins une fois reçu un peu d’argent en sousmain, en l’échange de leur silence. Il y aussi des femmes de détenus qui s’introduisent des téléphones dans le vagin.»

Prisonniers entassés dans une cellule d’une prison de l’état du Parana. Inhumaines, les conditions de détention sont à l’origine de mutineries. © Agence Estado / Archives

Antonio Ferreira Pinto tient à nous livrer son opinion sur l’envergure réelle du PCC, selon lui clairement surestimée: «Contrairement à ce qu’affirment les médias et les prétendus experts, l’organisation n’est pas tentaculaire. Elle bénéficie, certes, de soutien à différents niveaux et d’une force de frappe impressionnante, mais on assiste à une exagération systématique. Beaucoup de criminels se déclarent du PCC, uniquement pour la terreur que son évocation inspire», clame-t-il en trépignant sur sa chaise.

INTÉRÊTS DANS LES PAYS VOISINS

Un élément, au moins, est largement admis, c’est le professionnalisme de l’organisation. À l’instar d’une entreprise, elle tient une comptabilité et serait régie par un conseil d’administration. Marcola et ses acolytes s’appuient aussi sur l’indéfectible fidélité des membres qui doivent être parrainés pour intégrer la faction. L’intronisation se fait lors d’un «baptême», au cours duquel le «parrain» et son «filleul» versent leur sang dans une coupe, avant d’en ingurgiter le contenu. Il faut ensuite s’acquitter d’une cotisation mensuelle de 60 francs pour les individus incarcérés, 100 francs pour les bénéficiaires d’un régime de semi-liberté et 200 francs pour les membres libres. Des revenus conséquents permettant, entre autres, d’atteindre un chiffre d’affaire annuel avoisinant les 45 millions de francs, dixit le Ministère public de São Paulo.

Ce dernier est un acteur important de la lutte contre le crime organisé, notamment au travers de l’action du procureur Everton Luiz Zanella et de ses collègues. Sis au centro velho, le siège du Ministère public trône au milieu de petites échoppes. À l’entrée, des vigiles veillent au grain et les visiteurs sont priés de passer sous un portique de sécurité digne d’un aéroport. Le procureur Zanella a plus d’une heure de retard, justifiée par «une mésentente avec le service de presse sur l’horaire de l’entretien». Dans son bureau clinquant, les dossiers associés au PCC occupent un large espace. Le verbe posé, la voix claire, le costume-cravate impeccable, il insiste: «Nous n’avons pas encore de preuve formelle établissant des liens entre politiciens haut placés et la faction, mais nous sommes à l’affût. La méfiance est grande, d’autant plus que le PCC possède des intérêts et des appuis dans des pays voisins. Quand on mesure à quel point il s’est déployé durant la dernière décennie, on peut légitimement envisager qu’il a obtenu le soutien de personnalités importantes.»

Si aucun homme politique d’envergure n’a encore été confondu, certains avocats ont été écroués pour leur implication au sein de la faction. L’un d’entre eux avait divulgué des informations privées sur l’un de ses clients à un détenu qui a profité de l’aubaine pour faire cambrioler le domicile du malheureux. D’aucuns ont été condamnés après avoir blanchi de l’argent du PCC ou encore tenu une comptabilité occulte. Certains ont facilité le transport de drogue; d’autres en détenaient chez eux. Le dernier cas remonte à mars, lorsque la police a découvert des munitions et des grenades chez un avocat engagé par le PCC.

RENCONTRE AVEC UN DEALER

La tension pèse sur les dirigeants de l’État, vertement critiqués pour leur passivité et leur laxisme. Le chercheur indépendant et membre du Forum brésilien de la sécurité publique (FBSP), Guaracy Mingardi, fait partie de ceux qui ne tolèrent plus l’inertie du gouvernement paulista. Il nous donne rendez-vous dans un tea-room du centro novo où il a ses habitudes. Barbe de trois jours, cheveux grisonnants, l’air décontracté, Mingarde résume ses griefs: «Il a fallu attendre la guérilla sanglante de 2006 pour que les autorités sortent de leur torpeur. La lutte a pris beaucoup de retard et il est désormais très compliqué de déstabiliser l’organisation. À l’approche des élections générales (ndlr: le gouverneur de l’État de São Paulo, Geraldo Alckmin, a été réélu lors du premier tour, le 5 octobre), le gouvernement se contente d’arrondir les angles avec le PCC. Qui sait, peut-être qu’un gouverneur courageux osera défier l’organisation. Un jour.» Une fois l’interview terminée et suite aux informations transmises par Guaracy Mingardi, nous décidons de nous rendre dans un quartier du sud de São Paulo, là où le trafic de drogue est encadré par le PCC. Durant la journée, le coin n’est pas trop dangereux à condition d’être prudent, de ne pas trop regarder autour de soi, de ne pas parler à n’importe qui et de ne pas porter d’objet ostentatoire.

Ces recommandations respectées à la lettre, nous déambulons dans des rues étroites et sales, accompagné par l’odeur fétide des égouts, jusqu’au moment où une petite place quasi déserte se dresse devant nous. Seuls quelques bancs menaçant de céder parsèment les lieux. On entend des cris au loin, de la musique, des pétarades de moteurs. Deux jeunes filles passent à toute vitesse. Rien à signaler, avant qu’un type costaud ne se dirige vers nous et nous interpelle: «Qu’est-ce que tu veux?» Sous-entendu, quelle drogue allez-vous m’acheter? Nous déclinons l’offre et quittons la place d’un pas soutenu. Le dealer n’a pas vraiment insisté et n’a pas cherché à nous suivre. Il s’agit là d’un lieu parmi des centaines d’autres à São Paulo où le PCC domine. Autre protagoniste majeur du combat contre le gang, l’actuel Secrétaire à la sécurité publique Fernando Grella Vieira.

Confronté aux critiques du chercheur Mingardi, il réfute en bloc les accusations tout en évoquant les derniers hauts faits de la police: «Nos actions portent leurs fruits, en témoigne l’échec du plan d’évasion de Marcola. Je rappelle également qu’en novembre 2013, nos agents ont interpellé Sidnei Silva Justino, un gros bonnet du gang qui contrôlait une favela de la zone sud de São Paulo», écrit-il dans un courriel relayé par son chargé de communication. Au Ministère public, le procureur Zanella évoque deux pistes susceptibles de freiner l’extension du PCC: «Il est indispensable de mieux coordonner le travail des polices et d’intensifier l’échange d’informations entre elles et nous. Trop souvent, chaque organe enquête de son côté et tire la couverture à soi. Cela réduit l’efficacité de notre champ d’action. Enfin, il faudrait installer un système capable de bloquer les appels entrants et sortants à l’intérieur des pénitenciers. C’est techniquement possible, mais la décision ne peut venir que du pouvoir politique.» Les personnes interrogées tombent d’accord pour énoncer trois mesures de lutte, à savoir, isoler durablement la tête de l’organisation, contenir les informations sortant des prisons et empêcher de mortelles représailles. Seront-elles entendues?

LE GANG ET SES ŒUVRES DE CHARITÉ

Côté pile, la faction mène des actions criminelles. Côté face, elle met sur pied ses oeuvres de charité en se substituant à l’État dans les favelas de São Paulo. L’organisation finance des paroisses, offre des cadeaux aux enfants et livre des bouteilles de gaz. Fort de son aura et de son assise financière, le PCC rachète désormais des points de vente de drogue, alors qu’il y a peu, il s’en emparait en faisant couler le sang. «La faction aide les gens, là où l’État a démissionné. L’image de ce dernier est mauvaise dans les favelas, car les gens l’associent aux forces de l’ordre, réputées violentes et peu enclines au dialogue. Le gang a gagné la confiance des habitants des favelas, dont beaucoup le considèrent comme légitime», explique le journaliste Fabio Serapião. Un récent fait divers illustre ce rôle de régulateur social. Le riverain d’une favela du nord de São Paulo a reçu la visite d’un membre du PCC, après s’être plaint de jeunes coupables de tapage nocturne. «Il m’a laissé son numéro et m’a dit qu’en cas de récidive, il suffisait de l’avertir sans appeler la police. Il m’a promis de s’occuper du problème», a t-il confié à un média local. L’excès de bruit a cessé et aucune violence n’a été signalée. La faction se distingue aussi en couvrant régulièrement les frais de transport des familles vivant loin du lieu d’incarcération de leur proche.

Cette forme d’altruisme provient de la genèse de l’organisation, qui, avant de basculer dans le crime organisé, s’investissait presque exclusivement dans l’amélioration du quotidien des bagnards, notamment en matière d’hygiène et de santé. Autre aspect, le crack. Les membres du gang ont l’interdiction d’en consommer et d’en vendre. «Les leaders estiment que le crack provoque trop de bagarres, favorise les règlements de compte et rend les usagers agressifs et paranos. À noter également l’existence d’une loterie à numéros réservée aux membres. Le gagnant empoche une voiture ou un appartement», précise le chercheur Guaracy Mingardi. En analysant le fonctionnement interne la faction, il est tentant d’effectuer un rapprochement avec la camorra, la mafia napolitaine.

La liste des points en commun étant longue, en voici un condensé: le concept de contribution financière et de loyauté absolue, le blanchiment d’argent via l’économie formelle, l’enlèvement de journalistes et d’hommes de loi, la mise en place de tribunaux clandestins chargés de juger les rivaux d’autres gangs et les exclus. Enfin, ceux qui cherchent à déstabiliser l’organisation, les traîtres et ceux qui détournent de l’argent sont condamnés à la peine de mort. D’aucuns l’expliquent par un événement survenu en 1990, soit trois ans avant la création du PCC. Deux camorristas furent emprisonnés dans une geôle de São Paulo jusqu’en 1994 et se seraient liés d’amitié avec un des fondateurs du PCC, à qui ils auraient transmis leur expérience...