Le prix inhumain d’une Coupe du monde de foot

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Le Qatar organisera l’une des épreuves sportives les plus importantes en 2022. L’Émirat recourt massivement aux travailleurs étrangers qui vivent dans des conditions révoltantes. Les ouvriers népalais sont parmi les victimes de cette forme nouvelle d’esclavage. Reportage à Katmandou.

Matteo Fagotto
Publié le 25 novembre 2014

«Il ne se plaignait jamais, de temps à autre il me disait juste que le travail était très dur.» Les yeux soudainement emplis de larmes, Him Kumari Yongan, 25 ans, tente de rester calme alors qu’elle caresse doucement son bébé de trois ans et nous parle du père qu’il ne reverra jamais. «Je ne sais pas quoi faire désormais, je suis seule.» Il y a quelques semaines, un coup de téléphone laconique du Qatar lui annonçait la mort de son mari Narabaj Tamang, 26 ans. D’après ses collègues, Tamang s’était couché après dîner et s’était endormit; le lendemain, ils l’avaient retrouvé mort dans son lit. Le rapport médical attribuait sa mort à une «insuffisance respiratoire aiguë», mais Yongan ne saura jamais la vérité. Au Népal, c’est un sort commun à de nombreuses familles de travailleurs immigrés qui ont perdu la vie au Qatar, afin de permettre à l’Émirat d’accueillir la Coupe du monde de football en 2022.

200 MILLIARDS DE DOLLARS

Plus de 1,4 million de travailleurs immigrés, dont 400 000 Népalais, construisent les hôtels, les autoroutes, les stades et les aéroports qui donneront vie à la première Coupe du monde organisée au Moyen-Orient. D’après le cabinet d’audit Deloitte, le Qatar dépensera environ 200 milliards de dollars pour réaliser ses projets en vue du Mondial de foot et recrutera encore 500 000 travailleurs. Alors que les deux dernières coupes ont causé la mort de neuf ouvriers, l’ITUC (International Trade Union Confederation ou Confédération syndicale internationale) estime que ce nombre de trépas pourrait atteindre 4000 avant 2022, en raison des abus dont sont victimes au Qatar les salariés étrangers.

Non qualifiés et sans autre choix que de quitter leur pays, au moins 672 travailleurs népalais auraient déjà péri au Qatar lors des cinq dernières années, d’après le Nepali Foreign Employment Promotion Board. Dans un pays qui, comme le Qatar, n’a ni syndicats ni salaire minimum, nombre d’entre eux finissent par devenir, de fait, des esclaves sur les chantiers, travaillant douze heures d’affilées, sous un soleil de plomb, sans aucune formation et sans accès à leurs passeports qui sont confisqués à leur arrivé dans le pays. De plus, leurs salaires et les conditions de vies ne respectent absolument pas les clauses des contrats qu’ils ont signés au départ. La chaîne de l’exploitation qui emprisonne les travailleurs immigrés a son origine dans leur propre pays. L’histoire de Tamang n’est qu’un exemple parmi d’autres d’un phénomène de plus en plus inquiétant.

Doha, Qatar. Une famille qatari fait un pique-nique dans le district financier. © Matilde Gattoni / Novembre 2014

Doha, Qatar. Une famille qatari fait un pique-nique dans le district financier. © Matilde Gattoni / Novembre 2014

Tamang, un jeune homme de la région rurale de Tehrathum, dans l’est du pays, avait rencontré et épousé Yongan il y a quatre ans, juste après avoir terminé le collège. Au début, il avait trouvé du travail au Népal comme professeur d’anglais dans un internat. Mais le salaire mensuel dérisoire de 30 000 roupies (23 euros) ne suffisait pas à maintenir la famille à flot. Tamang s’est résolu à prendre la même décision que celle adoptée par des millions de Népalais, en émigrant vers le Golfe et la Malaisie en quête d’un avenir meilleur. Son rêve s’est rapidement transformé en cauchemar. Alors qu’il fut embauché en tant qu’agent de sécurité, dès son arrivée à Doha, Tamang a été préposé au nettoyage des vitres de gratte-ciel, un travail extrêmement dangereux pour lequel il n’avait reçu aucune formation. En outre, l’agence de recrutement népalaise lui avait promis 256 euro par mois, mais Tamang ne recevait qu’un tiers du salaire convenu.

Comme plusieurs de ses compatriotes, Tamang avait été trompé et n’avait rien pu entreprendre pour s’opposer à cette duperie. Le système du kafala (parrainage), en vigueur au Qatar, établit que son visa doit être relié à son employeur, une pratique qui empêche les travailleurs de changer de travail, de quitter le pays sans le consentement du patron ou de poursuivre en justice la société qui l’emploie. Et par-dessus le marché, Tamang devait rembourser le prêt de 930 euros qui lui avait permis de payer l’agence de recrutement à Katmandu et le billet d’avion pour Doha, une somme d’argent importante pour un pays dont le produit national brut est de 850 euros par habitant, l’un des plus bas du monde. La seule option qui lui restait était de travailler douze heures par jour et six jours par semaine pour envoyer le plus d’argent possible à sa famille. Jusqu’au jour où il est mort, à bout de force.

Doha, Qatar. Des travailleurs prennent leur pause repas dans le district financier. © Matilde Gattoni / Novembre 2014

Doha, Qatar. Des travailleurs prennent leur pause repas dans le district financier. © Matilde Gattoni / Novembre 2014

En moyenne, les dépouilles de deux ouvriers arrivent chaque jour à l’aéroport International de Tribhuvan à Katmandu, capitale du Népal. Ces défunts ne proviennent pas seulement du Qatar, mais le pays a été dénoncé plusieurs fois comme l’une des pires destinations (avec l’Arabie Saoudite et la Malaisie), tant par les travailleurs migrants que par les autres personnes interviewées au cours de ce reportage. Dans le hall des arrivées, les familles attendent patiemment les cercueils pendant des heures, pleurant en silence, et remplissant des formulaires qui leur permettront de récupérer leurs proches disparus et d’en organiser les funérailles ou la crémation. Quelques mètres plus loin, dans le hall des départs du petit aéroport bondé, des jeunes hommes font la queue depuis 7h du matin... Petit sac en bandoulière, regard hagard qui laisse transparaître l’espoir et la peur. Mille sept cent travailleurs Népalais quittent quotidiennement leur patrie, le coeur brisé mais poussés à laisser derrière eux une nation où le chômage est estimé à 46%. Ils sont tous informés du nombre de cadavres qui reviennent au pays et ne cachent pas leur inquiétude à l’idée de subir le même sort. Leur réponse est sans réplique: «Nous n’avons pas le choix.»

Les Népalais candidats à l’émigration entrent généralement en contact avec les courtiers établis dans les villages. Ces derniers collaborent avec les agences de recrutement basées à Katmandou. La majeure partie de ces candidats vivent dans des zones reculées du pays, loin de la capitale et les intermédiaires se font payer entre 550 et 1500 euro pour la prise en charge du dossier (contrats, demandes de passeports, rapports médicaux, billets d’avion,...). Les travailleurs migrants arrivent souvent à Katmandu deux ou trois jours avant la date du départ, ce qui ne leur laisse pas assez de temps pour examiner attentivement les contrats; en admettant qu’ils sachent lire, ce qui n’est pas toujours le cas dans un pays dont le taux d’alphabétisation n’atteint que 60,3%. Nombre d’entre eux font confiance dans la bonne foi et les promesses de l’agence. «Les travailleurs ne peuvent plus changer d’avis à se moment là car ils ont déjà emprunté de l’argent pour le voyage», explique Rameswhar Nepal, directeur du bureau népalais d’Amnesty International.

Un travailleur devant son logement dans la zone industrielle de Doha. © Matilde Gattoni / Novembre 2014

Un travailleur devant son logement dans la zone industrielle de Doha. © Matilde Gattoni / Novembre 2014

Malgré tout, le besoin de partir se ressent partout au Népal. L’année dernière, les versements des travailleurs salariés à l’étranger vers leur pays natal ont atteint cinq milliards de dollars ce qui représente 25% du produit national brut népalais, le troisième pourcentage le plus élevé au monde. En théorie, le Népal possède une excellente règlementation migratoire. Les postes à l’étranger doivent être publiés dans des journaux locaux, en en spécifiant la durée et le salaire. Avant de partir, tous les papiers, le contrat, les profiles des sociétés recrutant et les rapports médicaux doivent être soumis au Department of Foreign Employment pour en obtenir l’approbation. Les travailleurs doivent détenir une assurance obligatoire qui sera versée aux familles en cas de mort ou d’accident. Des limites ont été fixées aux tarifs des agences de recrutements et des amendes ont été fixées pour ceux qui ne les respecteront pas.

«INSUFFISANCES CARDIAQUES»

Mais tous les participants à ce reportage concordent pour affirmer que l’application des lois fait défaut. Des officiers du Department of Foreign Employment ont été arrêtés à plusieurs reprises pour corruption et complicité avec des agences de recrutement. Dans son bureau au Department of Foreign Employment, le directeur adjoint Surya Koirala tente de se justifier: «Il y a connivence entre les agences népalaises et les sociétés au Qatar, mais nous n’y pouvons rien», explique-t-il. «Notre pays est pauvre et ne peut pas s’imposer face à ces nations riches».

Au Qatar, les travailleurs sont logés dans des camps de travail insalubres, où des centaines d’ouvriers partagent de rares toilettes et cuisinières. Plusieurs d’entre eux travaillent de dix à quatorze heures par jour par 55 degrés et 95% d’humidité pendant l’été. Beaucoup meurent à la suite d’arrêts cardiaques ou respiratoires causés par la fatigue et le stress. Les associations des droits de l’homme et les syndicats font un lien entre ces décès et les conditions de travail inhumaines. Mais cela n’empêche nullement le gouvernement du Qatar de classer cette mortalité dans la catégorie des «insuffisances cardiaques», car «si les décès ne sont pas strictement reliés au travail, les gouvernements et les sociétés n’en sont pas responsables», explique Sumitra Singh du Foreign Employment Promotion Board, chargée de dédommager les familles des travailleurs décédés ou blessés.

RÉFORME DU DROIT DU TRAVAIL?

On peut compter jusqu’à douze intermédiaires entre le travailleur et la société étrangère le recrutant, ce qui signifie que les candidats risquent de se faire duper par chacun d’entre eux qui, à tour de rôle, pourraient imposer des tarifs élevés, exiger des pots-de-vin ou tout simplement ignorer les droits les plus élémentaires des travailleurs.

Bhupendra Malla Thakuri, un petit homme costaud et chaleureux de 32 ans, yeux pétillants et sourire franc, le sait très bien. Arrivé au Qatar en janvier 2011, cinq mois plus tard il a été impliqué dans un grave accident routier alors qu’il travaillait comme chauffeur de camion. Thakuri a passé cinq mois aux urgences et subi six opérations chirurgicales pour sauver sa jambe droite qu’il a failli perdre à maintes reprises. La société, qui refusait de le dédommager, avait cessé de le payer. Il a fallu à Thakuri deux ans de batailles légales pour recevoir une compensation de 26 000 euros et obliger la société à couvrir les frais médicaux. Deux ans pendant lesquels il a passé d’un camp de travail à l’autre, loin des autorités, abrité illégalement par ses collègues qui le nourrissaient.

Mais malgré les déceptions et les arnaques subies, la file des jeunes gens dans la zone «départ » à l’aéroport est chaque jour plus longue. De nombreux travailleurs ont transformé cette formule dans une solution à long terme, ne faisant retour au Népal que pour quelques mois entre un contrat à l’étranger et l’autre. L’exode massif commence à faire sentir ses effets néfastes sur le pays. L’agriculture a été abandonnée, transformant le Népal en pays importateur de produits agricoles et attirant des milliers de paysans indiens, de travailleurs saisonniers, qui chaque année s’occupent des champs laissés à l’abandon.

Doha, Qatar. L’intérieur d’un logement pour les travailleurs dans la zone industrielle de la capitale. © Matilde Gattoni / Novembre 2014

Doha, Qatar. L’intérieur d’un logement pour les travailleurs dans la zone industrielle de la capitale. © Matilde Gattoni / Novembre 2014

L’éloignement croissant des travailleurs et de leurs familles provoque l’augmentation considérable du nombre des relations extraconjugales et engendre par conséquent une forte croissance du sida. L’éducation scolaire est dévaluée dans un pays où l’école elle est considérée comme inutile pour trouver du travail. «Les enfants ne prennent pas leurs études au sérieux. Leur objectif final est de partir à l’étranger», explique Ganesh Gurung, expert de migrations au Nepal Institute for Development Studies. «Le travail migratoire est à la fois une bénédiction et une soupape de sécurité pour notre économie, mais ce n’est pas une solution pour le développement à long terme».

Les autorités du Qatar ont récemment promis de modifier la loi sur le travail; ces réformes sont attendues depuis bien longtemps. Parmi celles-ci, citons l’abolition du système du kafala et de la nécessité d’obtenir l’autorisation de l’employeur pour quitter le pays. L’Émirat s’engage à améliorer les conditions de travail des travailleurs qui sont employés dans la construction des stades mai pas celles des autres ouvriers. Pour le moment, aucune de ces réformes n’a été mise en oeuvre; d’après les ouvriers et les organisations des droits de l’homme, la situation n’a pas du tout été améliorée. L’ITUC accuse le Qatar de faire des promesses purement symboliques. En novembre dernier, le Valaisan Sepp Blatter, président de la FIFA (Fédération internationale de football-association), définissait les conditions de travail comme «inacceptables» ajoutant que «des conditions de travail justes devraient être introduites rapidement et pour toujours». Toutefois, la FIFA n’a jamais fait allusion à la possibilité d’annuler la Coupe du monde au Qatar. Malgré de nombreuses sollicitations de ma part, l’ambassade du Qatar à Katmandu n’a jamais répondu à une demande formelle d’interview.

De retour à Meghauli où il loue désormais une petite chambre pour sa famille, Thakuri est occupé à se refaire une vie. Il a réussi à obtenir son dédommagement. Mais il est condamné à marcher avec des béquilles et a dû quitter ses montagnes pour s’installer dans la plaine du Terai où il est moins fatiguant de marcher. Une grande partie de l’argent qu’il a obtenu a couvert ses dettes qui s’étaient élevées à 8000 euros durant les deux ans qu’il avait passés au Qatar à se battre pour ses droits. Thakuri est reconnaissant pour ce qu’il considère une deuxième opportunité de vie; il voudrait créer une société de services d’assistance aux travailleurs qui veulent partir à l’étranger. «Je veux partager mon expérience avec les autres», dit-il. «Les gens à l’étranger nous maltraite parce que le Népal ne nous offre aucun avenir.»