LA VIE EN SUSPENSION DES RÉFUGIÉS SYRIENS EN JORDANIE

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Le célèbre camp de Zaatari abrite 79 000 réfugiés syriens. Il tient son nom du village d’à-côté. Au milieu de la poussière et des jardins, des familles syriennes ont décidé d’y vivre. Elles ont fui le camp et recréé des liens de voisinage. Pour panser leurs plaies mais aussi avancer avec l’aide de leurs cousins jordaniens. Malgré l’exil.

Publié le 25 novembre 2014


Par Mélinda Trochu

Sur la route qui mène au camp de Zaatari, quelques kilomètres avant l’entrée, un village ne retient pas l’attention au milieu de la noria des camions de ravitaillements. Une grande fresque colorée accueille les visiteurs du village de Zaatari avec le portrait d’une enfant et une inscription: «Qu’on renaisse ensemble de nos cendres.» Ensemble, c’est ainsi que des Syriens de la région de Homs ont décidé de vivre leur exil.

Ici, au village de Zaatari, les maisons et les tentes défient les colonnes de sable emportées par le vent. Dans la voiture de l’organisation non-gouvernementale (ONG) Dar Al Yasmin (DAY) 1, la voix de Fairouz accompagne les jeunes Français qui ont décidé d’apporter leur aide uniquement au village de Zaatari. «Personne ne s’intéresse aux réfugiés syriens qui sont sortis du camp», regrette Julie Delaire, cofondatrice. «Au départ, notre aide ne concernait que 25 familles syriennes. Aujourd’hui, on a une base de données de plus de 4000 réfugiés syriens.» Et Julie assure aider aussi «les Jordaniens les plus pauvres» du village.

Dans cette bourgade, la cohabitation, plutôt sereine, est la clé. Elle est confortée par les liens anciens entre Jordaniens et Syriens issus de mêmes familles. Mais les besoins ne peuvent pas être tous absorbés par la solidarité locale. Alors pour l’ONG, il faut «mettre la lumière sur ces réfugiés qui existent en dehors des camps et travailler à leur intégration dans la société jordanienne. » Car la Jordanie avec ses vagues successives de migrants palestiniens, somaliens, irakiens est un pays de réfugiés. Dans sa tente aménagée avec soin, Ahmad Khalaf Aladdad, 53 ans, accueille ses hôtes avec le thé traditionnel. Arrivé en octobre 2013, il était instituteur dans son village syrien, près de Homs. «Ma soeur s’était mariée à Zaatari, alors nous sommes venus ici. Nous avons passé seulement quatre heures dans le camp. Je ne peux pas vivre là-bas, ce n’est pas bien» assure-t-il.

Avec ses sept enfants et sa femme, il a élu domicile au village, à l’intérieur d’une tente dotée d’une télévision et de couvertures grises au logo du HCR. «La famille de ma soeur qui vivait déjà ici ne peut pas beaucoup nous aider car eux aussi sont dans une situation modeste» essaie-t-il de justifier. Mais avoir des repères familiaux constitue une aide inestimable pour ces réfugiés en mal de repères. Alors que les besoins, sous-estimés, en soutien psychologique augmentent chez les réfugiés syriens dispersés dans la région.

La rue principale du village de Zaatari accueille la dizaine d’échoppes qui ravitaillent la bourgade.

La rue principale du village de Zaatari accueille la dizaine d’échoppes qui ravitaillent la bourgade.

Dans cette partie du village de Zaatari, où on aperçoit le camp et sa forêt de tentes blanches, Ahmad est entouré de ses anciens voisins: «Ici, nous venons tous du même village.» Pour éviter que les enfants de ses voisins errent sans but, Ahmad a décidé de leur enseigner des cours sous sa propre tente. «Au début, les parents n’étaient pas convaincus mais avec des amis j’ai réussi a lancé une vraie école.»

Aujourd’hui, plus de 55 enfants réfugiés de 6 à 16 ans se rendent tous les matins, du dimanche au jeudi, dans cette école informelle constituée de deux préfabriqués de 18m², financés par des dons étrangers, situés à vingt mètres de la tente d’Ahmad. Une réussite, car «les autres écoles du village, jordaniennes elles, sont éloignées lorsqu’il faut s’y rendre à pied; les familles craignaient que les enfants s’y rendent seuls.» Ce «village syrien recréé» est installé sur les terrains d’un unique propriétaire jordanien. «Nous lui avons demandé si nous pouvions rester et il a dit oui. Il nous a même dit que nous pouvions y rester trente ans et construire nos maisons s’il le fallait!», lance Ahmad.

Ce généreux propriétaire jordanien s’appelle Abdallah Awad Ahmad. À 48 ans, il possède deux terrains de 2000 m² qui accueille plus de quarante familles depuis 2012, avec un pic d’arrivée en 2013. «Ce sont des parents éloignés. Avant, sur ces terres, je faisais un peu d’agriculture mais je n’ai aucun problème à les leur laisser» sourit-il. «Je ne pouvais pas leur dire non, pour moi c’était évident. Je suis très heureux de pouvoir les aider. Et même s’ils doivent rester des années, ils sont les bienvenus.»

Il est 14h et sa femme, Zein, regagne leur coquette maison après son travail. Depuis bientôt deux ans, elle s’occupe de campagnes de vaccination au camp de Zaatari qu’elle aperçoit de sa fenêtre. Dans sa longue robe noire et violette scintillante au voile assorti, elle raconte l’évolution de son village. «Depuis la crise syrienne, nous avons davantage de travail, certes, mais nous devons aussi affronter un plus grand nombre de problèmes: location, eau, électricité…» À 43 ans, cette fille du village travaille depuis vingt-quatre ans dans le domaine de la santé. Au camp, elle assure que 70% des réfugiés sont malheureux et que tous veulent le quitter. La promiscuité de ce camp, construit à la hâte, voilà ce que tout le monde cherche à fuir. Les gens de Homs auraient également des difficultés à cohabiter avec ceux de Deraa considérés «plus sanguins».

L’ONG dar Al Yasmin organise des activités pour les Syriens et les Jordaniens, notamment des matches de football, afin de souder les communautés.

L’ONG dar Al Yasmin organise des activités pour les Syriens et les Jordaniens, notamment des matches de football, afin de souder les communautés.

«Ici, au village, tout a changé. Tout a augmenté au supermarché. Dans les rues, il y a beaucoup de monde. Les maçons jordaniens ont perdu leur travail au profit des syriens car ils ne veulent pas du travail journalier alors que les réfugiés syriens ne peuvent pas refuser d’être engagé au noir. Si les Syriens restent, ça risque de devenir compliqué...», estime Zein de manière volubile, écoutée attentivement par son mari. Selon elle, environ cent personnes du village, de 17 à 35 ans, ont la chance de travailler au camp même si les ONG ont tendance à recruter à Amman plutôt que dans les localités.

«Vous savez, avant que les ONG arrivent, nous avons aidé ces familles. Tout le village l’a fait. Nous leur avons donné des tapis, des coussins, un peu d’argent... Certains Syriens ont pu acheter des terrains, leurs familles et amis jordaniens enregistrant les terrains à leur nom. Ce sont nos proches, mais nous ne pouvons plus absorber cet afflux. Il n’y a aucune animosité, c’est juste que c’est trop dur économiquement.» Même si les liens reconstruits au village permettent une cohabitation tranquille, la population jordanienne commence à ressentir les changements. «Avant on se connaissait tous. Maintenant ce n’est plus le cas alors on sort beaucoup moins dans la rue et surtout pas les enfants. Après, à Erbil et Mafraq il peut y avoir des bagarres. Mais jamais à Zaatari.» Dans un sourire, elle conclut: «Nous sommes tous des «Bani Khaled.» Le nom d’une tribu majoritairement sunnite éparpillée entre l‘Irak, la Syrie, la Palestine, la Jordanie...

Certains Jordaniens vont jusqu’à accueillir les tentes des réfugiés syriens dans leur propres jardins en leur faisant profiter de leur réseau d’eau et d’électricité.

Certains Jordaniens vont jusqu’à accueillir les tentes des réfugiés syriens dans leur propres jardins en leur faisant profiter de leur réseau d’eau et d’électricité.

S’il y a un Jordanien qui a su tirer son épingle du jeu, c’est bien Madallah Al-Kalidi. Cheveux gominés, mocassins vernis et boutons de manchettes en place, il refuse d’être pris en photo. Dans la poche intérieure de sa veste grise à carreaux, plusieurs crayons attendent la signature du prochain contrat. Madallah est un homme d’affaires et une figure du village. Au bord de la route où les camions filent vers le camp de Zaatari, il reçoit à l’ombre des préfabriqués qu’il vend et ne décroche pas de son téléphone portable. DAY est venu négocier l’achat de deux prochains préfabriqués. À 50 ans, l’homme affirme avoir passé dix ans au Qatar mais est originaire de Zaatari. «Vous ne pouvez même pas imaginer combien le village a changé. C’est devenu une vraie ville depuis le camp. Avant, il y avait 12 000 villageois. On atteint le double maintenant» exagère- t-il. Pour lui, les Jordaniens s’inspirent de l’hospitalité de leur roi. «Nous essayons de donner autant que nous pouvons. Il peut y avoir des problèmes entre les personnes mais pas entre les peuples.»

Toutefois, l’afflux commence à peser sur le village. Il pointe la route du doigt: «Voyez par vous-même. Aujourd’hui, 3000 véhicules passent chaque jour ; il n’y en avait que le tiers auparavant. La route ne peut pas supporter ce trafic. Au village, trois médecins exercent au lieu d’un seul mais ce n’est pas suffisant. Il y a la gale désormais.» Avec son commerce de préfabriqués, monté au début de la crise, Madallah a travaillé pour des ONG, des Saoudiens, des Koweitiens, des Qataris... «Une personne m’a commandé un jour cent préfabriqués pour les offrir aux réfugiés. Elle est venue trois jours au village pour assister à la distribution aux familles.» En 2013, l’homme d’affaires a vendu 250 préfabriqués, entre 1600 et 3000€ pièce, mais assure: «Notre village est le grand oublié des ONG.» Propriétaire du centre rose, devenu quartier général de DAY pour ses activités, Madallah assure qu’il n’a pas fait autant d’argent que cela avec ses préfabriqués. «Beaucoup en ont acheté à d’autres», regrette-t-il.

Khaled, réfugié syrien, ne peut pas travailler pour subvenir aux besoins de sa famille de peur d’être déportée en Syrie. alors c’est sa femme qui travaille aux champs illégalement.

Khaled, réfugié syrien, ne peut pas travailler pour subvenir aux besoins de sa famille de peur d’être déportée en Syrie. alors c’est sa femme qui travaille aux champs illégalement.

Chez Khaled et Mcherfeih, un préfabriqué acheté à Madallah par DAY constitue une partie de leur maison. Leur nid est composé de deux préfabriqués, une tente bédouine et une construction en dur. À 43 et 35 ans, ils vivent avec leurs cinq filles et seul garçon. A Homs, Khaled faisait de petits boulots de construction. Pendant un an, ils ont fui la guerre en allant vivre à Palmyre (Syrie), puis ont décidé de partir chez le voisin jordanien. Arrivés en février 2013, ils sont restés vingt-quatre jours au camp de Zaatari. «Il y a eu des manifestations dans le camp et ce n’était pas un endroit sûr pour nos enfants, c’est pourquoi nous sommes partis», détaille Khaled. Pourquoi le village plutôt que le camp? Pour Khaled aucune comparaison possible. «Ici c’est mieux. Nous avons notre petite maison; les gens ne viennent pas chez nous. Dans le camp, ils sont les uns sur les autres.»

Tous les enfants de la famille vont à l’école avec des Jordaniens mais si le garçon n’y va pas alors les filles en sont privées. Car les filles n’ont pas le droit d’aller seules à l’école si le grand frère ne les accompagne pas. Tahany, 14 ans, de toute manière, n’aime pas vraiment l’école. «J’ai des problèmes avec les Jordaniennes. Toutes mes copines sont Syriennes», siffle-elle dans un sourire. Au son de la télé qui diffuse des chansons arabes, Khaled ne développe pas de discours angélique sur les relations entre Jordaniens et Syriens. «Ils nous haïssent. Dès que je vais quelque part les gens me disent que le coût de leur vie est devenu cher par ma faute.» Et nuance aussitôt: «Evidemment tous les Jordaniens ne sont pas comme ça, le Jordanien propriétaire de notre terrain est très bien par exemple.»

Reste que le sentiment de rejet perdure. Et que les enfants sont les premiers révélateurs de ces symptômes. Julie Delaire raconte: «Un jour, on a organisé un tournoi de foot qui s’est terminé en bagarre généralisée entre une trentaine d’ados Jordaniens et Syriens. C’était vraiment violent et ça s’est terminé à l’hôpital.» Mais entre adultes, pas de bagarres, les réfugiés ne pouvant se permettre de créer des problèmes, précise Julie. Dans ce coin de Zaatari, c’est le même schéma que chez l’instituteur. Khaled explique: «Les habitants de mon ancien village sont tous venus ici. Je suis arrivé le premier et plusieurs coups de téléphone plus tard, voilà notre quartier recréé.» Aidés par DAY, ils ont reçu des éléments de chauffage, des ventilateurs, du matériel d’hygiène et de la fourniture pour bébés ainsi que le préfabriqué.

«Ici, en Jordanie, c’est interdit pour moi de travailler 2. Alors une tente, de la poussière et du thé… Voilà ma vie au village» sourit amèrement Khaled. Sa femme Mcheirfeh, coiffée de son keffieh rouge, ramène de l’argent. Elle travaille dans les champs le matin pour 5€. «Le patron est Jordanien, les employées syriennes. Quand la police arrive, on nous cache.» Un secret de polichinelle. «Dans mon groupe, nous sommes vingt-trois. On nous crie dessus si nous faisons une pause cigarette ou si elle dure trop longtemps. Mais nous, les femmes, acceptons des travaux que les hommes n’acceptent pas.» Avant Egyptiennes et Jordaniennes se partageaient le travail. Elles sont maintenant employées dans le camp3. Khaled reconnait: «Si je travaillais, je ne la laisserais pas y aller. Mais ici, quand les hommes syriens sont attrapés par la police, ils sont renvoyés en Syrie.» Le rêve de la famille: quitter la Jordanie pour la Norvège, afin d’y rejoindre des compatriotes ayant été acceptés là-bas.

Dans la clinique du village, deux médecins, un dentiste et quatre infirmières reçoivent environ 1800 personnes par mois. À part égale entre Jordaniens et Syriens. Vomissements, diarrhées, infections urinaires et gales sont les principaux motifs de consultations. Le docteur Alaa Draidi, 26 ans, est arrivé d’Irbid ( Jordanie) à mi-2013: «Le sentiment général dans le village, c’est que les Syriens sont perçus comme une gêne. Ils viennent avec leur document d’enregistrement et n’ont rien à payer à la clinique, contrairement aux Jordaniens. À l’école, les enfants sont harcelés psychologiquement et certains font pipi au lit.»

À deux pas de la clinique, la rue principale de Zaatari accueille une dizaine d’échoppes. Sleiman, 18 ans, a le regard timide des adolescents introvertis. Ses parents vivent dans la tente à côté d’Ahmad l’instituteur. Dans la rue principale de Zaatari, il vend de temps en temps des yaourts et du lait dans une petite boutique. En Syrie, il était berger et se considère chanceux, car peu de ses amis ont un boulot au village. Avec ses maigres cinq euros par jour, il peut aider sa famille. Mais le regard fuyant, il reconnaît que «certains Jordaniens sont des gens très bien et d’autres pas...»

Saleh, le père de Sleiman, était agriculteur en Syrie. Avec ses six enfants et sa femme, il a dû payer deux fois son passeur pour réussir à traverser la frontière. Il raconte dans sa tente installée de façon sommaire: «Je savais que mes voisins étaient ici au village de Zaatari. Quand vous connaissez quelqu’un, ça vous rassure. Les Jordaniens sont bons avec nous mais nous voulons retourner en Syrie. Je n’ai rien vendu, contrairement à d’autres. J’ai tout laissé derrière moi.» Dans les années 1970 et 1980, déjà, des Syriens étaient venus s’installer à Zaatari et ont depuis obtenu la nationalité jordanienne. Nombre d’entre eux ont fui au moment du massacre de Hama en 1982 .C’est pourquoi des frères et soeurs sont aujourd’hui parfois Jordaniens pour les uns et Syriens pour les autres.

Abu Abdelsalam, 58 ans, tient une petite épicerie depuis douze ans. Ce Jordanien, au sourire éclairé de dents en or, déclare: «La situation est mauvaise pour nous car les Syriens obtiennent des coupons de nourriture et les revendent ensuite aux Jordaniens qui achètent des denrées à plus bas prix. Du coup, je ne vends plus ni aux Syriens ni aux Jordaniens. Ma boutique est en perte de vitesse.» Même s’il a de bonnes relations avec les Syriens (son frère Syrien de Homs est d’ailleurs arrivé en tant que réfugié), il pointe du doigt les difficultés financières qu’il rencontre depuis leur venue. «Avant, mon chiffre d’affaires grimpait à 450€. Aujourd’hui, il atteint péniblement 150€.»

L’argent, Ahmad l’instituteur le voyait parfois arriver. Des musulmans du Golfe et d’Arabie Saoudite aiment venir à Zaatari pour faire la charité aux réfugiés. «Ces gens donnent de l’argent pour des questions religieuses», explique-t-il. Les cinq piliers de l’islam comprenant l’aumône, la crise syrienne est devenue une opportunité pour les croyants de pratiquer leur religion. «Mais depuis le début de l’année personne n’est venu», déplore l’instituteur.

Pour survivre avec sa famille, l’instituteur a besoin entre 200€ et 300€ par mois. «Cela fait plusieurs mois maintenant que je suis réfugié et je n’y crois toujours pas. Je n’aurais jamais imaginé devenir un réfugié.» A côté de sa tente, pour regagner un semblant de normalité et affronter l’hiver, Ahmad a monté quelques parpaings et attend 500€ pour pouvoir poser une chape de béton, installer des portes, des fenêtres et un toit. Il évoque sa vie d’avant: «Il y avait trois écoles dans mon village, on avait l’eau grâce à des puits, l’électricité 24 heures sur 24. C’était un village normal de 1500 âmes avec ses agriculteurs, ses moutons, ses chèvres et ses poulets. Nous sommes vingtcinq familles de mon village ici maintenant à Zaatari.» Et même s’il se dit «très heureux d’enseigner à nouveau», Ahmad voit son avenir «sombre».

Au détour de maisons grandiloquentes à étages, entourées de murs d’enceintes les «fruits du trafic de drogue», selon l’ONG DAY , d’autres demeures attirent l’oeil. Dans leurs jardins, des tentes HCR ou bédouines fleurissent. Manfia, 66 ans, est arrivée début 2014 avec ses filles. Après une attente de seize jours à la frontière, elle n’a passé qu’une seule journée au camp. «Nous avions de la famille au village et le propriétaire de notre terrain a un père syrien.» Alors dans le jardin de cet homme, les familles y ont élu domicile. Elles paient leur électricité mais ni l’eau ni le loyer. «Quand je suis partie de chez moi, je savais à quoi m’attendre: j’allais vivre sous une tente au village de Zaatari», narre Manfia. Après une pause, la sexagénaire soupire: «Mais je préfèrerais quand même vivre sous une tente en Syrie. Je suis Syrienne après tout...»

Saleh était agriculteur en Syrie. avec ses six enfants et sa femme, il vit désormais dans une tente sommaire: «je savais que mes voisins étaient ici au village de Zaatari. quand vous connaissez quelqu’un, ça vous rassure.».

Saleh était agriculteur en Syrie. avec ses six enfants et sa femme, il vit désormais dans une tente sommaire: «je savais que mes voisins étaient ici au village de Zaatari. quand vous connaissez quelqu’un, ça vous rassure.».

Si les adultes vivent en bonne intelligence, faire cohabiter les enfants est un défi de tous les jours. À l’école Qortoba, Andira Osama Innab, 40 ans, est la directrice. Originaire du sud de la Jordanie, elle vit à Mafraq à quelques kilomètres de là. Pendant plusieurs semaines elle a tenté de faire participer trente-cinq réfugiés syriens à la scolarité. «Mais nous ne disposions de place en suffisance dans les classes. Il n’y a pas eu de heurts», rassure-t-elle. «Mais les Syriens n’ont pas les mêmes traditions. Certains ne veulent pas apprendre et les garçons faisaient beaucoup de bruit. Je ne les blâme pas. Ils viennent de régions bédouines là où peut-être on s’intéresse moins à l’éducation... » Une professeure ajoute: «Dans notre village, des gens sont venus de Syrie il y a des années et ont obtenu la nationalité jordanienne; donc leur situation est bonne. Mais certains enfants sont arrivés ici alors qu’ils n’avaient jamais reçu d’éducation; d’autres avaient oublié leur alphabet. Leur priorité, c’est d’obtenir de petits boulots pour vivre, pas d’apprendre.»

Parce que l’ONG DAY est convaincue que mélanger les populations est un gage de sérénité, elle a décidé de mettre ensemble petits syriens et jordaniens en achetant des préfabriqués avec l’aide du Secours Populaire Français. Depuis septembre, quarante élèves syriens ont donc réintégré l’école, certains après des années de déscolarisation. Des enfants syriens et jordaniens qui apprennent dans les mêmes classes, c’est l’espoir que les jeunes générations grandiront ensemble sans heurts. Même si les Syriens n’ont qu’une hâte: rentrer à la maison.


1. DAY est une ONG lancée par de jeunes Français vivant en Jordanie. Elle est laïque et travaille avec peu de moyens mais comprend de nombreux volontaires jordaniens et internationaux.

2. En Jordanie, le permis de travail est très difficile à acquérir pour un étranger, en raison de son prix élevé et des démarches multiples qu’il nécessite. La demande doit d’ailleurs venir d’un employeur, ce qui limite singulièrement les possibilités d’obtenir ce sésame.

3. Dans les champs, le travail était dévolu à des Jordaniennes mais aussi à des Égyptiennes, selon Mchreifeh. Avec le besoin des ONG en main d’oeuvre, elles sont parties travailler au camp. Et les réfugiées syriennes ont repris leur travail au champ, illégalement.

4. En février 1982, l’armée syrienne réprime une insurrection des Frères musulmans à Hama. Pendant un mois, l’armée pilonne et assiège la ville. Certains Syriens ont réussi à fuir et à se réfugier en Jordanie. Le bilan exact des morts n’a