À Ouagadougou, dans le refuge pour les «mangeuses d’âme» du Burkina Faso

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Dans des villages burkinabés, les morts inexpliquées sont attribuées à des «mangeuses d’âme». Les femmes désignées sont bannies de la société. Dans la capitale, la «Cour du 12» les accueille et tente de les réhabiliter.

Caroline Lefebvre / Infosud
Publié le 28 décembre 2014

C’est un havre spartiate où le temps semble suspendu. Dans la «Cour du 12», même le souffle révolutionnaire — qui a agité la société burkinabè et chassé Blaise Compaoré du pouvoir — n’a pas de prise. Elles sont assises sous un toit de tôle, sur des nattes posées à même la dalle de béton, jambes allongées. Seules leurs mains creusées s’agitent, à filer la laine, trier les haricots secs ou tamiser la farine de maïs. De chaque côté du long bâtiment crépi de latérite qui abrite les chambres, fidèle à la sobre architecture administrative du pays, la même enfilade de grands-mères, de 54 à 93 ans. Comme dans une maison de retraite à l’africaine, active et colorée.

Sauf que ces pensionnaires-là sont des parias. Victimes d’une vieille coutume répandue dans les villages du centre du Burkina Faso: lorsqu’une mort brutale ou inexpliquée survient, il faut trouver celui ou celle qui a «mangé l’âme» du défunt. Le plus souvent, le cadavre lui-même, juché sur les épaules de deux hommes, guide les pas de ses porteurs vers le — ou plutôt la — coupable. «Pour ces paysans, un enfant ne peut pas mourir sans raison. C’est forcément une sorcière qui l’a pris, précise Christiane Nikiema, chargée du programme droits humains à l’ONG burkinabè Promo femmes Développement Solidarité, qui tente de lutter contre cette pratique. Les accusés, ou plutôt les accusées, sont généralement des femmes âgées, vulnérables, non productives, veuves ou, parfois, sans enfant. Rares sont les hommes à vivre cette exclusion, car ils représentent l’autorité familiale.

La «sorcière» est chassée sur le champ. Son mari et ses enfants n’ont pas le droit de la revoir, elle ne peut pas se réfugier dans sa propre famille. «Sinon, on va dire qu’ils ont raté leur éducation ou sont eux-mêmes sorciers», précise Justine Zongo, 29 ans, éducatrice spécialisée responsable de la «Cour du 12», l’un des deux centres qui accueillent ces «mangeuses d’âme» à Ouagadougou. Ouverte en 1985 pour héberger des mendiants, cette «cour de solidarité» gérée par le ministère de l’Action sociale se consacre depuis 1994 aux femmes accusées de sorcellerie, en renfort d’un premier centre, Delwende, créé par une communauté catholique et saturé avec plus de 400 protégées.

VEUVE SUSPECTE

Voilà trois ans qu’Awa, la soixantaine, a rejoint les 86 résidentes de la Cour du 12. «Après un décès dans mon village, dans la région de Yako (nord-ouest de Ouagadougou), on a porté le cadavre et il est venu dire que c’était moi. On ne m’aime pas depuis que je suis veuve. Quand ton mari est mort, on n’accepte même plus l’eau que tu offres. Une partie des habitants était contre mon exclusion mais n’a pas eu la force de me garder. Un voisin m’a amenée à Ouagadougou.»

Alima rend visite à sa belle-mère, avec son nouveau-né. © Caroline Lefebvre / 9 juin 2014

Concentré dans les provinces jouxtant la capitale, le phénomène est difficile à chiffrer, hormis les quelque 500 bannies qui ont trouvé le chemin des centres d’accueil. Quatre nouvelles sont arrivées à la Cour du 12 cette année, huit au centre Delwende. D’autres errent dans la brousse ou se suicident. Le regard entre malice et mélancolie, Véronique raconte comment, il y a dix ans, elle a été désignée avec cinq autres femmes pour boire une potion, suite aux accusations de deux jeunes du village: à jeun, chacune a dû avaler quatre calebasses d’un breuvage douteux. Toutes ont vomi, toutes ont été chassées. «J’ai marché dans la brousse, je ne savais pas où aller. J’ai avalé un insecticide. Mais on m’a sauvée en me faisant boire de l’huile de karité.» Un oncle finit par la mettre dans un bus pour Ouagadougou. Elle tourne dans la ville jusqu’à ce qu’une vendeuse de beignets l’aide à trouver la Cour du 12. «Pendant des jours, je n’ai pas pu manger. Je ne faisais que pleurer, penser à mes enfants.»

En Afrique, la famille reste le pilier des relations sociales. L’exclusion qui frappe ces femmes est absolue. «Le premier entretien est souvent pénible, elles sont sous les choc», confie Christophe Sorgho, moniteur d’éducation spécialisée, l’un des trois travailleurs sociaux du centre. Les autres vieilles soutiennent. «Voir que je n’étais pas la seule dans cette situation m’a aidée à reprendre le dessus», soupire Véronique. Depuis un an, un psychologue vient deux fois par mois rencontrer celles qui le souhaitent... presque toutes.

CONDITIONS PRÉCAIRES

«On essaie de leur apporter ce qui leur a été refusé: toit, nourriture, santé, et surtout un peu d’affection», indique Justine Zongo. Les conditions sont précaires. Seaux, tamis et sacs de céréales s’entassent dans les chambres de quelques mètres carrés où deux matelas sont redressés contre le mur le matin pour gagner de la place.

Le dîner mijote dans les fourneaux de la «cour du 12». © Caroline Lefebvre / 9 juin 2014

La dotation du ministère ne suffit à assurer qu’un repas par jour. Les vieilles complètent avec des activités aux maigres revenus: filage du coton, fabrication de savon, élevage de lapins... Les plus vaillantes sont embauchées dans les champs à la saison des pluies. Peu de Ouagalais1 se risquent «chez les mangeuses d’âme». «Intellectuels ou paysans, beaucoup croient à la sorcellerie», constate Christiane Nikiema, de l’ONG Promo femmes. Les voisins, en revanche, se sont habitués à leur présence. «Ils ont vu que ces histoires étaient des mensonges, suppose Apolline Kabore, adjointe sociale. Les enfants viennent jouer dans la cour.» Les trois travailleurs sociaux assurent n’avoir eu aucune crainte à prendre ce poste, alors que certains de leurs collègues l’ont refusé.

Les maux de la vieillesse s’accumulent, cécité, douleurs, pertes de mémoire et d’autonomie. Mais l’esprit de la maison est à l’entraide. On se relaie tous les mois par équipe de six pour l’hygiène et l’alimentation des malades ou invalides. Pour la plupart, la mort viendra les trouver là. Et les pompes funèbres iront enterrer le corps dans la solitude. La doyenne est décédée cette année, à 96 ans. Elle était dans la Cour depuis les débuts.

CHEFS COUTUMIERS IMPLIQUÉS

Certaines pensionnaires reçoivent la visite de leurs enfants, qui bravent l’interdit en cachette. C’est le cas de Véronique. Elle lance pourtant: «Je n’ai pas d’enfants. Si j’en avais, je ne serais pas là!» Elle refuse de voir son mari, elle ne lui a jamais pardonné de ne pas l’avoir défendue, il y a dix ans. Pour les travailleurs sociaux, ces visites sont l’occasion de tenter des médiations pour le retour en famille. Mais le chemin est long. Seules deux grands-mères de la Cour du 12 sont rentrées chez elles ces deux dernières années.

L’entrée de la «Cour du 12». © Caroline Lefebvre / 9 juin 2014

L’implication des chefs coutumiers se révèle indispensable pour lutter contre ces bannissements: «Quand ils acceptent de prendre position, cela facilite notre intervention, car ils sont les garants de la tradition», relève Juliette Nagalo, de la Commission justice et paix, un organisme catholique dont l’action a permis 43 retours en famille au centre Delwende en 2013 et 2014.

De son côté, l’ONG Promo femmes a formé, dans les villages, des «parents légaux» qui interviennent en cas de décès pour éviter le «port du cadavre». Les associations impliquées réclament depuis des années une loi interdisant les accusations de sorcellerie et les violences liées. Pour le moment sans succès. Un tel texte ne changera pas les comportements du jour au lendemain, mais «il pourrait dissuader les calomniateurs, de la même manière que la loi de 1996 interdisant l’exclusion accompagne le recul progressif de cette pratique, estime Juliette Nagalo. Ces coutumes sont bien ancrées. C’est par l’éducation qu’on amènera les nouvelles générations à les abandonner.»

La nuit va bientôt tomber, Rakieta fait le tour de son bâtiment pour soigner les plaies des plus âgées. Au cours de ses quatre années à la Cour du 12, à 50 ans passés, elle s’est convertie au protestantisme. C’est ce qui l’a aidée à surmonter l’humiliation et la douleur. Son fils est venu la chercher il y a quelques mois pour la ramener chez lui, dans la concession de son oncle. Ce dernier, musulman d’obédience wahhabiste (2), a exigé que Rakieta pratique l’islam et porte le voile noir intégral. Elle s’est fâchée et a regagné le centre. Depuis, elle attend. Si on ne respecte pas son choix, elle restera. Elle n’est plus prête à se soumettre.


1. Habitants de Ouagadougou, capitale du Burkina Faso.

2. Le wahhabisme est un mouvement politico-religieux d’origine saoudienne qui finance, grâce aux pétrodollars, les communautés et mosquées prônant une interprétation rigoriste, puritaine, intégriste et littérale du Coran.