Les hommes aussi peuvent subir des violences conjugales

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ZwüscheHalt. «La halte». C’est le nom d’un refuge tenu secret situé près d’Aarau, dans le canton d’Argovie, qui accueille les hommes battus et maltraités. Depuis cinq ans, il permet à une vingtaine d’hommes par an de retrouver un peu de paix, loin d’un foyer où les conflits étaient devenus chroniques.

Delphine Bauer / Youpress
Publié le 28 décembre 2014

«Sans le refuge, je n’en serais pas là où j’en suis.» Bernat*, 35 ans, visage rond, sourire sympathique et allure sportive, est passé ce matin prendre l’air de son ancien foyer, où il a séjourné pendant un mois, il y a quatre ans. Il a gardé contact avec l’équipe. À ce moment-là de sa vie, il n’en menait pas large, raconte-t-il devant une tasse de café. «Avec ma femme ça n’allait plus depuis longtemps. C’était la fin de notre histoire. Un matin, elle a laissé un billet m’intimant l’ordre de dégager tout de suite des lieux. Je ne pouvais pas; j’étais au chômage.»

Le quotidien de Bernat se complique, les tensions augmentent, sa femme l’incite à partir de façon de plus en plus pressante. Elle ne cesse de l’abreuver d’injures. «Elle m’avait trompé, avait un nouvel ami, elle voulait que je parte pour lui laisser la place», explique-t-il. Je sentais cette pression croître chaque jour. Un déclic s’est déclenché en moi lorsque j’ai réalisé que notre fils de deux ans pâtissait de cette situation. Il ne mangeait plus, ne dormait plus. Nous ne nous disputions jamais devant lui, mais il avait senti les tensions.»

Dès lors, Bernat prend sa décision, certainement la plus difficile de son existence: partir et sauver son fils en priorité. «Au départ, je voulais essayer de trouver une solution en solitaire. Mais j’hésitais. Finalement, j’ai téléphoné au refuge après avoir découvert son existence lors d’un reportage TV. J’étais perdu, vidé, solitaire.» L’ultime semaine avant son départ, il avait perdu quatre kilos.

Oliver Hunziker, 48 ans, le fondateur de ZwüscheHalt, a luimême vécu une telle crise domestique. Informaticien de formation, il prend conscience de la solitude des hommes vivant ce genre de situation lorsqu’en 2004, il se retrouve soumis à «une séparation difficile», comme il le dit pudiquement. Or, explique-t-il, «lorsqu’on est un homme, surtout un homme avec ses enfants, aucune structure d’accueil n’est prévue. Rien».

QUESTION LONGTEMPS RESTÉE TABOU

Les services sociaux lui conseillent d’aller dormir à l’Armée du Salut. «Mais c’est un lieu qui n’est pas du tout adapté à un père et ses enfants», estime Oliver Hunziker, qui poursuit: «Au sein de mon association VeV, je défendais les droits des pères en cas de divorce. Et très souvent des histoires d’hommes souffrant de violences infligées par leurs femmes me revenaient aux oreilles.» Et d’ajouter: «Confronté à l’absence de structures d’accueil, je n’avais qu’une idée en tête: combler cette lacune. Lorsqu’un membre m’a octroyé un don généreux, j’ai pu lancer ce projet de foyer. J’ai tout d’abord cherché un appartement au centre ville. Mais il est rapidement apparu qu’un logement plus grand, telle une maison, était mieux adapté à la situation. Dès que j’ai évoqué les hommes battus, le premier propriétaire vendeur que j’avais contacté a aussitôt fait machine arrière. Que voulez-vous, le thème fait peur! J’ai finalement déniché une maison. Elle était louée par un homme qui avait passé par les mêmes expériences que les miennes. Et nous avons commencé notre travail.»

Le projet a suscité d’emblée autant d’enthousiasme que de réprobation. Bref, tout sauf de l’indifférence! «Au début, les médias se sont montrés très favorables à notre action», se rappelle Oliver Hunziker. «Toutefois, les refuges de femmes victimes de violence nous ont regardé d’un mauvais œil, croyant, à tort, que notre initiative s’opposait à la leur, alors qu’elle est manifestement complémentaire. Cela dit, nous travaillons actuellement avec certains de ces refuges féminins.» Une évolution des mentalités qui montre que la violence sort peu à peu de la question du genre. «La question de la violence des femmes est longtemps restée tabou. Que des hommes se déclarent victimes de violence a été ressenti par certaines activistes féministes comme une tactique visant à leur retirer l’exclusivité de ce statut victimaire», analyse Oliver Hunziker.

DES HOMMES BRISÉS

Le refuge se situe dans le quartier résidentiel d’une petite ville près d’Aarau. Un havre de paix et de calme, abritant un jardin coquet. La maison est formée de trois étages pouvant abriter simultanément jusqu’à cinq hommes et cinq enfants. On y remarque des petites chambres, parfois partagées, des jouets qui traînent ici ou là. Il y a même un sauna. À en croire Hans Bänziger, le psychologue du refuge depuis janvier, tout est fait pour recréer le bien-être; certes, le logement n’est pas gratuit pour les bénéficiaires, afin d’assurer la pérennité du refuge: «Mais le montant du loyer est fixé à 1% de leurs revenus, par jour», explique-t-il.

[aesop_image imgwidth="1330px" img="http://lacite.website/main/wp-content/uploads/2015/08/ig_Hommes-Battus_Octobre-2014_16_L.jpg" offset="-370px" align="left" lightbox="off" caption="Bernat*, 35 ans, a passé un mois au sein de la «ZwüscheHalt». Aujourd’hui il a reconstruit sa vie. © Ivan Guilbert/Cosmos" captionposition="right"]

Rien ne distingue la maison des habitations voisines. L’adresse est gardée secrète pour des questions de sécurité et les candidats ne l’obtiennent qu’à la suite d’un rendez-vous. Cet anonymat rassure les résidents. Bernat se souvient: «Trois jours seulement après avoir appelé le refuge, je suis arrivé ici avec mon fils. Je n’ai même pas donné l’adresse à mes parents. J’ai simplement averti ma femme que je reprendrai rapidement contact avec elle et que nous nous trouvions en lieu sûr.» La police s’était mis à sa recherche, car la mère avait dénoncé un enlèvement d’enfant. Le responsable du refuge de l’époque a alors prévenu les autorités qu’il s’agissait de protéger le fils de Bernat afin qu’il ne subisse plus les effets d’une atmosphère familiale devenue délétère. Exigence absolue: tout doit être fait dans la transparence.

Peter * est lui aussi passé par le refuge. Il explique que la pression à l’intérieur de sa famille était devenue insupportable: «Les relations entre ma femme et moi-même se sont dégradées dès que nous avons eu notre enfant. Cet événement a fait resurgir des traumatismes qu’elle avait subis dans son jeune âge, au sein de sa famille. Lorsque j’ai essayé de briser ce tabou, tout le monde m’est tombé dessus, ma femme, ma belle-famille, ma propre famille!» Hans Bänziger, qui l’a aidé, le confirme, «Peter est arrivé dans un état de décompensation impressionnant. » Partir de chez lui relevait donc de la nécessité vitale, il est même passé par la case hôpital psychiatrique. C’est d’ailleurs ce qui lui a permis d’entrer en rapport avec ZwüscheHalt.

À cette époque, Peter subissait une pression intense sur le plan professionnel, en même temps que sa femme le dénigrait constamment dans son projet de réaliser un documentaire sur la vie d’un aviateur, projet qui constituait sa raison de vivre. Pour Peter, «c’est ma femme qui aurait dû aller consulter. Plusieurs médecins me l’ont dit». Il est resté pendant six mois au refuge, prenant le temps de se retrouver petit à petit, de sortir du cercle infernal des pressions de son entourage. Certes, il n’a pas subi de violences physiques, mais les violences psychologiques sont parfois aussi traumatisantes.

Aksel *, un grand brun de 37 ans évoque sa situation avec émotion: «Ma femme et moi nous disputions beaucoup. Un jour, elle m’a accusé de l’avoir battue. Or, la procédure en Suisse exige d’expulser le mari immédiatement du foyer, qu’il soit ou non coupable.» Silence... Aksel cherche ses mots, on le sent fragile, hésitant. Le sujet est certes délicat. Il est malaisé de distinguer le vrai du faux. Seule certitude pour Hans Bänziger: «Aksel est un homme calme, qui ne se situe pas du tout dans l’agressivité et l’attaque.» Oliver Hunziker confirme que ces accusations ne sont pas rares de la part des femmes violentes. «Si un homme appelle la police pour dénoncer des violences dont il est victime, personne ne le croit. Il sera reçu avec condescendance par les policiers et sera considéré comme un paumé. En outre, il est plus habituel que l’homme quitte la maison et que la femme reste avec leur progéniture, comme l’exige la société pour laquelle les enfants appartiennent plus à la mère qu’au père.» Les choses de la vie sont souvent bien plus complexes. Si pendant des années, tous les jours, un homme subit la violence psychologique de sa femme, et qu’une fois, une seule, il craque et la repousse violemment ou la gifle, elle peut alors affirmer avoir été battue. Une question demeure: un tel geste fait-il de cet homme un être violent et dangereux?

L’«échelle des tactiques de conflit» (conflict tactic scale), telle est la théorie à laquelle se réfère Oliver Hunziker: «On ne se contente pas d’enregistrer le résultat; on cherche à comprendre le processus. D’où l’importance de distinguer entre violence ponctuelle et violence systématique. Pour moi, la véritable inquiétude naît lorsqu’elle s’exerce régulièrement durant une longue période et lorsque les gens, hommes ou femmes, l’utilisent pour parvenir à leur but. Or, cet emploi de la violence fonctionne car sous l’effet de la menace, l’un des membres du couple accomplira la volonté de l’autre.» Il se créé un engrenage dont il est difficile de sortir. «Parfois, cela dure des années. Il faut un déclic. Généralement, il intervient au moment où l’on prend conscience de son incapacité à se protéger et à protéger ses enfants.»

«LA VIOLENCE N’EST PAS UNE QUESTION DE GENRE»

Pour Oliver Hunziker, «la violence est une question, non de genre, mais humaine. Au cours des années suivant la création du refuge, nous avons constaté que les discours contre la violence domestique continuaient à figer les femmes dans le rôle de victimes. Les politiciens ne prenaient pas en compte notre point de vue. Nous avons alors décidé de récupérer les chiffres de la police, non plus sur le plan cantonal mais — grande première! — à l’échelon fédéral», se souvient Oliver Hunziker. Et contre toute attente, il est apparu qu’environ 24% des plaintes étaient déposées... par des hommes.

Dès lors, un regard nouveau devait être porté sur cette problématique. Les hommes ne seraient donc plus seulement des agresseurs, mais aussi des victimes. Cela justifiait entièrement l’existence de cette maison», plaide le fondateur du refuge. Au Canada ou aux États-Unis, certains sociologues évoquent une quasi-égalité dans les violences subies par l’un ou l’autre des genres. Oliver Hunziker nuance les différentes formes de violences, psychiques (mépris dénigrement dans le rôle de père, d’amant, harcèlement, jalousie, volonté d’isoler l’autre de ses amis, famille...), physiques légères (claquer, gifler, repousser...), physiques graves (coups et blessures manuelles) et blessures causées par l’usage d’un objet. «Parmi les violences subies par les hommes, les deux premières catégories apparaissent principalement. On note aussi une recrudescence des blessures dues à l’emploi d’un objet (couteau ou autres). En revanche, ils sont peu nombreux à subir des violences physiques graves, du fait de leur masse musculaire plus importante que celle des femmes.»

[aesop_image imgwidth="1330px" img="http://lacite.website/main/wp-content/uploads/2015/08/ig_Hommes-Battus_Octobre-2014_03_L.jpg" offset="-370px" align="left" lightbox="off" caption="Peter, en présence de son fils de 3 ans. Le refuge met à disposition des jeux pour les enfants des résidents, 3 octobre 2014. © Ivan Guilbert/Cosmos" captionposition="right"]

Au-delà de ces statistiques, ce sont toujours des hommes brisés qui arrivent au refuge et demandent de l’aide. «C’est souvent la première fois — parfois depuis bien longtemps — qu’ils peuvent enfin respirer et réfléchir à la suite de leur vie», constate Oliver Hunziker. «En arrivant, ils sont complètement lessivés et en proie à une colère qui ne peut s’exprimer. Cela peut aller jusqu’au mutisme. Ils ne sont pas habitués à parler d’eux», analyse Hans Bänziger. «Ils ont appris à ne pas pleurer afin d’assurer leur rôle de mec. Je me souviens d’un homme originaire de Sarajevo, qui était battu par sa femme. Il avait appelé pour rejoindre le refuge puis s’est rétracté à la suite des pressions de son père. Pour celui-ci, déclarer publiquement être battu par une femme relevait du déshonneur total.» Aux yeux de ce père, il valait encore mieux que son fils meure.

Bernat avait franchi le cap, non sans hésitation. Pendant son séjour, il a profité de ce temps pour chercher un logement et un travail. Au refuge, il a pu discuter avec le psychologue qui accueille les nouveaux résidents afin de faire le point: «On m’a mis en contact avec un conseiller qui m’a expliqué quelle attitude adopter, comment faire preuve de ma bonne volonté devant la justice afin d’obtenir des droits de visite communs et inclure la mère dans le processus. Cette dernière a finalement compris qu’elle était allée trop loin à mon égard et qu’elle risquait de tout perdre si elle ne changeait pas d’attitude.»

Aujourd’hui, Bernat va bien et a retrouvé un travail. Malgré cette réussite, Oliver Hunziker s’inquiète de la modestie de ses ressources, la maison étant déficitaire. Le psychologue Hans Bänziger souligne que ces victimes sont particulièrement traumatisées et se montrent parfois un peu ingrates en réclamant des solutions qui ne sauraient tomber du ciel. Mais tous deux espèrent que les mentalités évolueront, même si cela prendra des années. «En Suisse, une campagne a été lancée; elle est intitulée 16 jours contre la violence faite aux femmes. Nous souhaiterions que ce thème soit étendu à toutes les formes de violence. La société devrait élaborer une stratégie pour combattre la violence, quel que soit le sexe.» Conclusion d’Olivier Hunziker: «Les féministes affirment qu’elles ont dû militer pendant quarante ans pour faire reconnaître les violences envers les femmes. Pour ma part, j’espère que, compte tenu de cette expérience, notre cause n’attendra pas aussi longtemps.»

* Prénoms d’emprunt.