L’Occident laissera-t-il tomber «ses» interprètes en Afghanistan?

© Stefan Schocher / 4 novembre 2013

© Stefan Schocher / 4 novembre 2013

À l’approche de la fin prévue de la mission italienne, les interprètes afghans, «alliés» indispensables des forces armées occidentales, craignent d’être abandonnés sur place, en proie à la vengeance des talibans.

Mathilde Auvillain
Publié le 28 décembre 2014

Chaque matin, c’est le même rituel. Quand Mohammed embrasse sa mère et sa soeur, avant de franchir le seuil de la maison familiale, son cœur bat la chamade, sous l’effet d’un mélange d’angoisse et d’adrénaline. Par-dessus leur épaule, il scrute la rue du regard. «Mon travail pour les forces occidentales affecte sérieusement ma famille», avoue-t-il. Sa mère, inquiète, le regarde s’éloigner, sans savoir si elle le reverra le soir. Mohammed retrouve alors ses collègues et, ensemble, ils prennent la direction de la base militaire d’Herat où les attend une nouvelle journée de travail.

Mohammed et ses collègues sont interprètes pour les forces armées italiennes en Afghanistan. «Personnel local» en langage bureaucratique, ces civils afghans sont en réalité des «alliés », dont les militaires occidentaux pourraient difficilement se passer. Grâce à leur maîtrise du dari et de l’anglais, ils accompagnent les militaires sur le terrain à la poursuite des talibans, traduisent des documents classés secret défense, assistent à des réunions de haut niveau et font office d’intermédiaires entre les hommes de la FIAS (Force internationale d’assistance à la sécurité en Afghanistan) et les militaires de l’armée afghane.

L'Italie est présente depuis onze ans en Afghanistan et devrait maintenir «une moyenne de 500 militaires en 2015», selon l’actuelle ministre de la défense, Roberta Pinotti. © Stefan Schocher / 4 novembre 2013

L'Italie est présente depuis onze ans en Afghanistan et devrait maintenir «une moyenne de 500 militaires en 2015», selon l’actuelle ministre de la défense, Roberta Pinotti. © Stefan Schocher / 4 novembre 2013

Mohammed n’avait pas prévu de devenir interprète mais faute d’autres opportunités professionnelles, il a finalement cédé et accepté de collaborer avec les forces armées de la FIAS. «Je savais que c’était très dangereux et que cela représentait une menace pour moi et pour ma famille, mais je n’avais pas d’autre option.» Les interprètes des forces de la coalition sont payés entre 800 et 1000 dollars par mois, alors que le salaire moyen en Afghanistan est estimé à 48 dollars par mois par la Banque mondiale.

La «collaboration» avec les forces armées occidentales expose les interprètes à de nombreux risques, allant de la simple intimidation, à la rétorsion, parfois jusqu’aux enlèvements ou aux assassinats. Faizullah Muradi, interprète des forces armées norvégiennes, a dû fuir l’Afghanistan en 2011, le jour où son petit frère a été enlevé par un groupe criminel lié aux talibans. «Ils ont demandé une rançon de 40 000 dollars ou ma tête. Ce jour là mon père m’a dit qu’il était temps de partir.» Et Faizullah s’est enfui, clandestinement vers l’Europe.

Ces derniers mois, les talibans ont intensifié leurs attaques, prenant pour cibles les forces afghanes afin de favoriser les défections et décourager les vocations. Sur leur site internet, les insurgés ont récemment appelé les militaires afghans à ne pas «soutenir les ennemis de l’islam».

«J’AI ÉTÉ LE TÉMOIN VISUEL DES EXÉCUTIONS»

«Selon des rapports des services secrets, dans le quartier où je vis, les talibans ont distribué des pistolets équipés de silencieux afin de tuer ceux qui travaillent pour le gouvernement ou les forces de la coalition. Ils payent 600 dollars pour chaque assassinat. J’ai été le témoin visuel d’une de ces exécutions, il y a quelques mois. J’ai été profondément choqué, j’aurais pu être leur cible», s’alarme l’un des interprètes.

Chaque voisin, chaque ami devient suspect. Les interprètes sont contraints de dissimuler leur identité et restent toujours très évasifs quant à leur travail et leurs employeurs. «Dans la rue parfois des amis ou des cousins me surnomment «l’Italien» parce qu’ils me voient avec les militaires. Ils ne se rendent pas compte que ça me met en danger!», s’insurge Mohammed qui rêve pourtant de devenir un jour «citoyen italien».

© Stefan Schocher / 4 novembre 2013

© Stefan Schocher / 4 novembre 2013

À l’approche de la fin officielle de la mission de la FIAS en décembre, la paranoïa et la terreur rongent les interprètes. Ironie de l’histoire, ils sont aux premières loges pour savoir qu’une épée de Damoclès pend au-dessus de leur tête. «J’ai traduit de nombreux rapports à propos des insurgés qui mettent à prix la tête du personnel local travaillant avec la FIAS, tout spécialement les interprètes», explique Mohammed. Le retrait imminent des forces italiennes — la nouvelle n’est pas encore confirmée — est pour eux comme une condamnation à mort. «La situation devient terrifiante. Des anathèmes sont lancés contre nous, on nous traite d’apostats et on appelle à nous tuer. Ceux qui veulent notre mort attendent juste le retrait des forces de la FIAS». Perçus comme des «collaborateurs», ils ne pourront plus, sur place, compter sur quelqu’un après le retrait italien. «Personne dans ce pays ne sera en mesure d’assurer la sécurité, après 2014, de ceux qui ont travaillé avec les militaires occidentaux», s’inquiète l’un d’eux.

«La corruption est omniprésente en Afghanistan, les talibans sont partout, même dans l’armée», explique Faizullah Muradi, désormais réfugié en Norvège. Les supérieurs de ces interprètes, militaires haut gradés de la coalition, confirment les menaces qui pèsent sur ces hommes et leurs familles et partagent leurs inquiétudes. Avant de quitter l’Afghanistan à la fin de leurs missions de six mois, ces officiers ont pris soin de rédiger des lettres de recommandation pour leurs «alliés afghans», afin d’attester de leur dévouement et de leur loyauté. «Ce sont des hommes courageux et ils prennent des risques énormes», reconnaît un haut gradé italien, resté en contact avec ses «amis» interprètes.

Dans une autre lettre, rédigée vraisemblablement en vue d’une demande de protection humanitaire de l’interprète en Italie à la fin de la mission, on peut lire sous la plume du colonel des affirmations telles que «je me porte totalement garant de M. Y et je confirme qu’il mérite de vivre dans les pays occidentaux » ou encore «je n’ai aucune réserve envers M. Z, je l’inviterais volontiers à venir vivre dans mon pays et je lui fais totalement confiance». Preuve des rapports de confiance, de profonde reconnaissance et parfois d’amitié qui se noués entre les militaires occidentaux et leurs interprètes afghans, un des superviseurs italiens ajoute même, à la main, en marge d’une de ces lettres: «Merci Mohammed et bonne chance!»

À quelques semaines du retrait officiel des troupes italiennes d’Afghanistan, les interprètes n’ont toujours pas d’information quant au sort qui leur sera réservé. «Ils ont très peur d’être abandonnés », murmure un militaire italien, «mais de la part de l’Italie, il s’agit plutôt d’un silence procédural». Les trois ministères concernés — Affaires étrangères, Défense, Intérieur — sollicités à répétition depuis le mois de juillet, éludent les questions et se contentent d’assurer qu’une force opérationnelle interministérielle travaille sur le dossier. Mais les interprètes n’en sachant toujours pas plus, se préparent à une éventuelle fuite «comme les clandestins» à travers l’Iran, la Turquie et la Grèce.

COMPTER LES JOURS ET PERDRE ESPOIR

Début octobre, ils ont appris, par hasard, que le parlement italien avait adopté une disposition de loi prévoyant leur protection. Pas d’autre information, sinon un abrupt texte juridique qui prévoit que «les citoyens afghans qui ont effectué des prestations régulières pour le contingent militaire italien dans le cadre de la mission FIAS (...) peuvent, sur demande, être transférés sur le territoire national». Mais alors que le retrait des troupes italiennes initialement prévu pour décembre 2014 approche, les interprètes n’ont toujours été pas été informés officiellement, ni de l’adoption de cette disposition les concernant ni de la procédure à suivre pour déposer leur demande. Selon une source proche du ministère de la défense italien, 117 dossiers seraient actuellement examinés par les ministères concernés en vue de la délivrance d’un visa humanitaire. Mais quand et combien de visas seront octroyés par l’Italie à ses interprètes? Quand et comment ces «alliés» seront-ils évacués? Où seront-ils accueillis en Italie? Des questions posées à de nombreuses reprises aux autorités italiennes, mais restées sans réponse.

Les interprètes, qui ignorent si leur nom figure dans la liste des 117 noms, comptent les jours et commencent à perdre espoir. «Quand je vois que mes amis qui ont travaillé avec les forces américaines à Herat ont pu déménager aux États-Unis après seulement une année de service, ça me rend amer», se plaint Mohammed. «Eux, ils vivent au paradis après juste une année de travail, et nous qui avons travaillé plus de quatre ans pour les Italiens, ils nous laissent en enfer.»


Une protection «recommandée» par l’OTAN

L’OTAN recommande la protection des interprètes et du personnel local employé sur le théâtre des opérations, mais la délivrance de visas, relevant de la souveraineté de chaque État, reste à la discrétion des nations engagées dans la coalition.

En 2009, le Congrès américain a adopté un programme spécial pour l’immigration des interprètes afghans. Depuis le 1er octobre 2013, près de 5000 Afghans, principalement des interprètes et leurs familles, ont ainsi reçu des visas américains. «Ce n’est pas un cadeau fait aux Afghans, c’est un effort qui correspond à l’implication de ceux qui ont risqué leurs vies auprès des américains en Afghanistan», a plaidé John Kerry, secrétaire d’État américain.

En France, en décembre 2012, le président de la République François Hollande a ordonné, contre l’avis de son gouvernement, le doublement d’office du nombre de visas octroyés aux interprètes afghans. Début 2013, 71 personnels civils de recrutement local (PCRL), principalement des interprètes et leurs familles avaient été rapatriés en France, soit un total de 160 personnes.

En mai 2013, Londres — qui avait dans un premier temps promis une seule aide financière à ses personnels locaux — a finalement cédé à la pression en acceptant d’accueillir au Royaume-Uni quelque 600 interprètes afghans de l’armée britannique et leurs familles. Une victoire pour trois de ces jeunes traducteurs vivant en Afghanistan ayant saisi la Haute Cour de justice de Londres et rassemblé plus de 78 000 signatures autour d’une pétition remise au Foreign Office.

Après quelques réticences, l’Espagne a elle aussi finalement accordé l’asile politique à douze traducteurs afghans ayant travaillé avec les forces espagnoles.

ReportageMathilde Auvillain