Cachez la nudité de ces sportifs qu’une journaliste ne saurait voir!

I-Grande-4100-plaque-plexi-picto-vestiaires.net_.jpg

Interdite de vestiaires, ou comment mon reportage en immersion dans les coulisses de deux équipes masculines est resté au porte-manteau.

Par Maïté Darnault
Publié le 25 septembre 2015

«Pas possible d’entrer car vous êtes une femme.» Voilà ce que m’a répondu la chargée de communication d’un club de hockey sur glace, en France, où je suis journaliste indépendante. Ma mission: réaliser pour la presse locale un reportage en immersion dans les vestiaires de deux équipes professionnelles, l’une de rugby et l’autre de hockey, afin de raconter les coulisses d’un match. Un «papier d’ambiance», comme on dit dans notre jargon, un instantané esquissant la dramaturgie qui sous-tend l’apparition des sportifs dans l’arène; les mots et les silences, les postures, les grigris.

Les vestiaires sont ce sanctuaire où l’âme d’un collectif reflue, s’enflamme ou parfois se brise. Un endroit rarement ouvert aux «étrangers», si ce n’est à l’issue de victoires éclatantes. Je m’étais donc préparée à négocier mon ticket d’entrée. Mais je ne m’attendais pas à une telle conclusion: je ne suis pas une professionnelle, mais avant tout une femme et, visiblement, un appel au sexe ambulant. Les joueurs ne sont pas, du point de vue de la personne qui porte leur parole officielle, des professionnels, mais surtout des hommes, en l’occurrence des êtres faibles, incapables de résister à des pulsions libidineuses. La belle leçon d’humanité!

Quand je suis entrée en contact avec le club de rugby, la réponse a été rapide et franche: tout dépendrait du score du match précédent. Si l’équipe le remportait, ma présence ne posait aucun problème. Si en revanche une défaite s’était produite avant, il fallait envisager que «le groupe ait envie de se recentrer sur lui-même». On aime guère se donner en spectacle déjà meurtri, à l’aube d’une bataille incertaine. Cela s’entend.

Pour le club de hockey, l’échange s’est compliqué d’emblée: la chargée de communication m’a prévenu que mon genre pourrait être un obstacle. Tout en insistant sur le fait que le club n’était pas fermé à l’idée d’accueillir des journalistes dans ses vestiaires (puisqu’il l’avait déjà fait). Alors de quoi parlait-on, à mots couverts? De l’éventuelle nudité des joueurs face à un œil féminin? Du fait que ma présence puisse constituer une atteinte à leur pudeur?

Il s’agit de sportifs professionnels, dont l’une des vocations est justement de se voir dépossédés de ce corps parfois malmené, pris en (de nombreuses) mains — kinésithérapeute, préparateur, quand ce ne sont pas celles de leurs adversaires ou de leurs supporters. Je tentais d’expliquer à mon interlocutrice, d’un ton badin, que je ne comptais pas aller leur frotter le dos sous la douche, mais juste faire mon travail d’observation et de restitution de l’information. La réponse est tombée quelques semaines plus tard. Refus catégorique, «pour la concentration des joueurs».

Lors de ma première discussion avec cette dame (qui n’a, en toute logique, jamais pu mettre les pieds dans un des espaces de travail essentiels de ses collaborateurs), j’avais tenté de me «désexuer», lui disant: «Vous savez, je suis mère de famille, j’ai deux garçons, j’en ai vu d’autres…» En guise de réponse, elle m’avait précisé que la décision appartenait à l’entraîneur. Alors merci, coach, de me rappeler que malgré la maternité, mon aura sexuelle n’a en rien perdu de sa vertigineuse puissance.

MédiasMaïté Darnault