Roms, le combat contre l’exclusion

© Alberto Campi / Juillet 2015

Chaque année, ils sont des milliers à fuir les ghettos d’Europe de l’Est. Discriminés sur leurs terres, citoyens européens vivant dans des conditions misérables, les Roms font face à des murs. Ceux de l’emploi et de l’éducation. Localement, une timide résistance tente de s’organiser. Des projets d’intégration lancent des bouées de sauvetage. Enquête en France, en Roumanie et en Slovaquie, auprès des communautés roms exclues du rêve européen.

Publié le 28 septembre 2015


Par le collectif WeReport Mathieu Martiniere, Daphné Gastaldi et Alberto Campi


Plusieurs jours après l’accident, la terre reste noircie par les flammes. Dans la nuit du 16 au 17 août, après la fête, des bougies probablement oubliées, et l’incendie a tout ravagé. La moitié du campement rom de Vaulx-en-Velin a disparu dans les cendres. Des familles avec enfants ont été évacuées, tirées de leurs lits à deux heures du matin. «On a eu peur, une bouteille de gaz a explosé.Ma maison a brûlé. On a pris quelques habits et on est parti», se souvient Gabriel, 23 ans, un marteau à la main, qui aide avec son oncle à la reconstruction des maisons.

Situé dans la banlieue est de Lyon, le camp rom de Vaulx-en-Velin est l’un des plus grands de l’agglomération. Il abrite deux cent personnes, en majorité originaires de Roumanie et de Tinca, petite ville située dans le nord-ouest du pays. Dans le campement, les conditions de vie, précaires, sont celles d’un bidonville, avec ses maisons en torchis, bâtis de bric et de broc. «Il manque tout. On a besoin de nourriture et de couvertures. On n’a pas l’électricité ou l’eau pour la vaisselle, pour les douches», décrit Gabriel, au milieu du campement. «On prend une bassine pour se laver et on va chercher l’eau dans les pompes rouges d’urgence. On n’a pas le droit, mais comment faire sinon?»

Les restes du bidonville brûlé dans l'incendie du 17 août. Vaux-en-Velin, Lyon, France © Alberto Campi / Août 2015

Les restes du bidonville brûlé dans l'incendie du 17 août. Vaux-en-Velin, Lyon, France © Alberto Campi / Août 2015

À quelques kilomètres de Vaulx-en-Velin, dans un squat de Villeurbanne situé près du périphérique, changement de décor. Devant un immeuble abandonné, des canapés ont été déposés dans la rue, comme dans la série américaine tournée dans les ghettos de Baltimore, The Wire. À l’intérieur du bâtiment, malgré l’insalubrité et l’électricité coupée, le va-et-vient est continu. Faute de logements décents disponibles, de nombreux ménages roms ont investi les lieux. Au dernier étage, Adriana Covaciu, mère de famille rom et roumaine, cuisine sur une plaque sale et graisseuse, du poisson frit, pêché le matin même dans un lac de l’est lyonnais. Dos au mur, Alex, 22 ans, membre de la famille et déjà père de deux enfants, soupire, déprimé: «J’en ai marre de bouger de squats en squats. Je ne les compte même plus.» Pour trouver de l’argent, Alex fait les poubelles, vend des batteries pour quarante-cinq centimes pièce et du cuivre pour environ trois euros le kilo. «Mon rêve, c’est de vivre dans de bonnes conditions avec ma famille… Mais pourquoi la France, pourquoi la Préfecture ne nous donne-t-elle pas de maison?»

Je demande à la France de remplacer cette politique punitive et destructrice par une politique véritablement inclusive. Zeid Ra’ad Al Hussein
Haut-Commissaire de l’ONU aux droits de l’Homme, 11 septembre 2015

Alors que la France s’apprête à accueillir 30 000 réfugiés dans des logements vacants, son «quota» imposé par Bruxelles, les Roms se révèlent les laissés-pour-compte de la «crise» migratoire. Mais ils restent expulsés de leurs habitations, au motif d’occupation illégale de terrain, parfois en cours d’année scolaire, sans proposition de relogement. Dans un rapport publié en septembre, le collectif Romeurope fustige la politique française à l’égard des Roms, et dénonce «une errance qui les enfonce encore plus dans l’exclusion et la précarité». Selon les statistiques du European Roma Rights Centre (ERRC), sur les 20 000 Roms précarisés estimés en France, 13 483 personnes auraient été chassées de 138 squats différents en 2014.

Dans le Rhône, selon les données de la Préfecture, le département abriterait actuellement une trentaine de squats roms, de taille très variable, et on y recenserait six cent résidents. Contactée, la Préfecture dit vouloir éviter les expulsions, consciente de l’inefficacité du procédé, les familles avec enfants scolarisés migrant ailleurs, quelques kilomètres plus loin. Ce qui n’a pourtant pas empêché le nouveau préfet du Rhône, Michel Delpuech, fraîchement nommé, d’ordonner l’évacuation de plusieurs campements roms à Lyon et à Bron, au mois d’avril. Le 11 septembre, le Haut-Commissaire de l’ONU aux droits de l’Homme, Zeid Ra’ad Al Hussein, a dénoncé «une politique punitive et destructive» de la France à l’égard des Roms, après le démantèlement du campement historique du Samaritain à La Courneuve, près de Paris.

Delphine Morinière, enseignante de langue française, qui fait partie du dispositif Andatu. Lyon, France © Alberto Campi / Juin 2015

Delphine Morinière, enseignante de langue française, qui fait partie du dispositif Andatu. Lyon, France © Alberto Campi / Juin 2015

Face à l’exclusion, quelques projets d’intégration font figure de bouteilles à la mer. Expérience unique menée à Lyon, le programme Andatu, «pour toi» en langue romani, se veut le laboratoire d’une politique sociale pour les Roms en France. Né en 2012, financé à hauteur de 2,65 millions d’euros par le Fonds social européen (FSE), l’État, le Grand Lyon, la Fondation Abbé-Pierre et les communes participantes, Andatu vise à intégrer des communautés roms parmi les plus précaires de l’agglomération lyonnaise. Piloté par l’association Forum réfugiés-Cosi, d’ordinaire tournée vers l’accueil des demandeurs d’asile, le projet a sorti plus de 400 personnes des bidonvilles lyonnais en quatre ans, procurant logement et accompagnement vers l’emploi. «En dehors d’un programme de 1995 sur les Roms des Balkans, Forum réfugiés n’avait jamais travaillé avec ces populations», explique Ludivine Dequidt, responsable du programme Andatu. «Mais c’est le même travail qu’avec les réfugiés. Nous voulons montrer qu’il n’y a pas de déterminisme culturel, que c’est du social.»

Pendant des mois, l’équipe d’Andatu a accompagné ces familles pour leur apprendre à vivre en appartement après les bidonvilles, les squats ou les foyers, comme le rappelle Ludivine Dequidt, chef du programme Andatu pour Forum réfugiés-Cosi.

Le programme, expérimental, se termine en décembre 2015. Dans son bilan sur l’expérience Andatu publié fin 2014, la Préfecture, à l’initiative du projet, évoque «une insertion réussie», la moitié des ménages de la dernière phase du programme étant toujours dans l’emploi. Mais, déjà, plusieurs travailleurs sociaux s’inquiètent de l’avenir de familles pas encore autonomes, qui rentrent dès 2016 dans le droit commun, et ne bénéficieront plus de l’aide personnalisée de Forum réfugiés. «Pour l’emploi, ça va être compliqué pour une vingtaine de ménages», estime un bon connaisseur de la situation des Roms de l’agglomération.

Jean-Marc (à droite), chargé d’accompagnement sur le projet Andatu, aide Marcel (à gauche) à décrypter sa facture d’électricité. Dardilly, France © Alberto Campi / Juillet 2015

Jean-Marc (à droite), chargé d’accompagnement sur le projet Andatu, aide Marcel (à gauche) à décrypter sa facture d’électricité. Dardilly, France © Alberto Campi / Juillet 2015

Janina et Marcel, arrivés en 2002 en France, sont dans le programme Andatu depuis trois ans. Dans leur appartement de Dardilly, une commune résidentielle de l’ouest lyonnais, Janina apporte sur un plateau café, coca, jus de fruits et pastèque. Dans le grand salon, Jean-Marc, chargé d’accompagnement sur le projet, aide Marcel à décrypter sa facture d’électricité. Marcel est au chômage depuis trois mois. Janina, elle, a trouvé un travail comme assistante auprès de personnes handicapées. «Janina savait juste écrire son nom. Elle a pris des cours avec nous, et maintenant elle a les bases», explique Jean-Marc.

Sur le grand canapé noir, Mariela, 16 ans, observe la scène avec curiosité. La jeune fille, qui fréquente le lycée à Lyon, parle un français parfait et veut devenir médecin. «En Roumanie, il y a des mariages arrangés avec des filles de 14 ans. Je voulais éloigner mes trois filles de la communauté rom», souffle Janina, qui évoque le pays avec un soupir dans la voix. D’ici quelques jours, comme de nombreux Roms de Lyon et du programme Andatu, Janina et Marcel vont rejoindre leur famille en Roumanie pour les vacances. La voiture est prête, les valises presque bouclées. 2 200 kilomètres d’asphalte, sans pause, en seulement 24 heures. Direction le judet de Bihor, dans le nord-ouest de la Roumanie.


De la France à la Roumanie,
d’un bidonville à l’autre

Sous un soleil matinal, une silhouette voûtée délaisse le chemin de terre, les baraques en tôle et les cabanes de fortunes. Un énorme sac de linge sur les épaules, elle jette sa besace au pied des marches. Les mains sur les hanches, la jeune femme lève les yeux, intimidée, vers le centre social. Blanc, propre, flambant neuf, bâti à quelques mètres du bidonville. Sur une plaque bleue apposée au mur, on y lit, en plein cœur de la campagne roumaine, «construit par les amis du Grand Lyon».

C’est ici, à Tinca, petite ville de 8 000 habitants du Judet de Bihor, située dans le nord-ouest de la Roumanie et peuplée de 1 500 Roms, que le Grand Lyon a décidé d’expérimenter dès 2011 un projet de coopération décentralisée. En octobre 2013, aux abords du bidonville, il inaugure un centre multifonctionnel moderne de 300m², avec cours de soutien pour les enfants, machines à laver et douches. Entre 2012 et 2014, 110 foyers du bidonville sont raccordés à l’électricité, et à l’été 2015, un projet de reconstruction des maisons est lancé.

«L’objectif premier du projet quand il s’est lancé, c’était de dire que des Roms roumains viennent en France, et notamment à Lyon, vivent dans des bidonvilles, des squats, dans des conditions très difficiles, ce qui pose un certain nombre de problèmes à la collectivité à Lyon», explique Thomas Ott, chargé de mission pour l’association ITD Monde, et opérateur du projet avec le Grand Lyon à Tinca. «Mais pourquoi ces gens viennent ici? Parce que leurs conditions de vie sont déplorables au pays d’origine. Donc, allons améliorer ces conditions parce que c’est nécessaire.»

Marinel est le gérant du centre, médiateur social et pilier de la communauté rom de Tinca. Quand il n’est pas dans le centre pour les Roms, il supervise les chantiers d’auto-réhabilitation, afin de renforcer les toits et l’isolation des murs pour l’hiver. Objectif cette année: la rénovation de quarante maisons.

Trois ans après le démarrage du projet, si les intentions semblent louables, les résultats tardent à se concrétiser sur le terrain. La tâche, longue et complexe, est immense. Dans le bidonville, les conditions de vie des Roms semblent inconcevables pour un pays membre de l’Union européenne depuis 2007. Si certaines maisons sont désormais raccordées à l’électricité, elles ne disposent toujours pas d’eau courante. L’hygiène y est déplorable, les sanitaires inexistants. Devant les baraques les plus pauvres, un champ d’excréments humains repousse l’accès. La grande majorité des habitants du bidonville n’ont pas de travail et ne savent ni lire, ni écrire. «Ce sont des familles très éloignées de l’emploi avec un taux d’analphabétisme qui dépasse les 80% et avec des enfants déscolarisés», constate Thomas Ott, dès son arrivée à Tinca.

On mélange deux choses: le culturel et le social. Or, on est sur une question sociale, de grande pauvreté, d’implication, de fabrication des politiques publiques. Ça n’a rien à voir avec la culture rom. Thomas Ott
Chargé de mission pour ITD Monde et opérateur du projet avec le Grand Lyon à Tinca

À l’extrémité du bidonville, dans sa petite maison en briques, un homme entouré d’enfants fabrique des cuillères en bois avec une petite hache. Les copeaux sautent, les mouches volent. «Je vends mes cuillères sur le marché. Je gagne une cinquantaine d’euros par semaine», raconte Calin Varga, l’un des rares à travailler, qui revient tout juste d’un séjour à Lyon. «Je vendais du cuivre dans le quartier de La Guillotière. Je suis revenu pour mes enfants.»

Calin Varga, dans sa petite maison en briques du bidonville de Tinca, fabrique des cuillères en bois, qu'il vend sur les marchés. Tinca, Roumanie. © Alberto Campi / Juillet 2015

Calin Varga, dans sa petite maison en briques du bidonville de Tinca, fabrique des cuillères en bois, qu'il vend sur les marchés. Tinca, Roumanie. © Alberto Campi / Juillet 2015

Comme Calin, ils sont encore nombreux à multiplier les voyages entre la Roumanie et la France, d’un bidonville à l’autre. Au village, tout le monde connaît Marius, qui propose pour moins de 200 euros des allers-retours Lyon-Tinca en minibus. Ou l’histoire de Gobri, pasteur baptiste du village, conseiller municipal et leader de la communauté, qui s’improvise chauffeur vers Lyon pour combler ses fins de mois. Malgré le projet de coopération, ils sont encore nombreux, en 2015, à gagner quelques centaines d’euros par la débrouille dans l’ancienne capitale des Gaules, et à revenir au pays, aider leurs familles. Des Roms sédentaires malgré la légende, sans posséder forcément l’envie de s’installer en France. «J’étais à Vaulx-en-Velin. Je mendiais et je trouvais dans les poubelles des téléphones que je revendais. J’y suis allé car je n’avais pas la situation matérielle pour finir ma maison», raconte Tavi, 18 ans, qui vit avec sa femme, Madalina, 16 ans, son fils Avram, 10 mois, et son beau-père, dans une maison sans eau courante à Tinca.

Maison dans le ghetto de Tinca, en attente d'être réparée. Tinca, Roumanie. © Alberto Campi / Juillet 2015

Maison dans le ghetto de Tinca, en attente d'être réparée. Tinca, Roumanie. © Alberto Campi / Juillet 2015

Officiellement, selon des estimations du Conseil de l’Europe en 2011, il y aurait 1,8 million de Roms en Roumanie. Soit 8,63% de la population, l’un des taux les plus élevés du continent. Migrant d’Inde vers l’Europe au Moyen-Âge, les Roms ont été pendant des siècles utilisés comme esclaves en Roumanie. Des racines qui expliquent une discrimination actuelle latente, indirecte, presque culturelle, malgré un volontarisme politique récent de l’État roumain. «Depuis le début des années 1990, nous essayons de les intégrer. Nous avons des programmes spéciaux, des quotas pour l’éducation», explique Ion-Iulius Delorean, sous-préfet de la région du Bihor. «Mais il est très difficile de changer la mentalité des adultes.»

Le maire de Tinca, pourtant fier artisan du projet de coopération avec Lyon, parle lui aussi d’un problème de «mentalité». «Pour avoir un emploi, il faut vouloir travailler. Et ils ne le veulent pas forcément. On a essayé d’organiser des bus pour qu’ils aillent travailler à l’usine. Au début, ils y sont allés, mais aujourd’hui, ils ne sont plus que cinq. Il s’agit de mentalité», estime Teodor Coste, dans son bureau de l’Hôtel de ville. Une erreur politique pour Thomas Ott, auteur d’une thèse de doctorat sur «La faillite du gouvernement des Roms en bidonvilles» (2015): «On mélange deux choses: le culturel et le social. Or, on est sur une question sociale, de grande pauvreté, d’implication, de fabrication des politiques publiques. Ça n’a rien à voir avec la culture rom. Est-ce que si un Breton est au chômage, on va dire qu’il est au chômage parce qu’il est Breton?»

Délaissés des politiques publiques, les Roms de Roumanie et d’Europe de l’Est tombent sur des murs, insidieux, invisibles. «On dit ici que les Roms resteront toujours des Roms», se désespère Monica Anton, ancienne directrice du lycée de Tinca, qui donne des cours de soutien aux enfants roms dans le centre social. Quand ce ne sont pas de véritables murs, matériels, en dur. Comme à quelques centaines de kilomètres seulement, où un pays européen, la Slovaquie, érige depuis des années des barrières anti-Roms.


En Slovaquie,
les «Blancs» et les Roms

Le mur, coloré par des activistes, s’étire à travers les hautes herbes, tel un serpent de béton arc-en-ciel. À droite, les vergers des «Blancs» et les maisons résidentielles. À gauche, un terrain de football, le quartier rom et ses baraques de fortune. Construit en 2009, le mur du village d’Ostrovany, situé dans l’est du pays, est le premier d’une longue liste de barrières anti-Roms érigées en Slovaquie. Les associations des droits de l’Homme en recensent au moins quatorze, la majorité construits dans l’est de la Slovaquie, région la plus pauvre du pays, qui concentre une grande communauté rom. «Nous, on distingue les Blancs et les Noirs», affirme sans tabou le maire d’Ostrovany, Cyril Revak, dans son bureau. «Ce n’est pas un mur mais une clôture. Il ne les empêche pas de se déplacer. Mais il y a des jardins autour et les gens allaient voler des fruits. J’ai été obligé de prendre cette solution radicale.»

Le mur d'Ostrovany, Slovaquie.

En Slovaquie, où entre 7% et 10% de la population est Rom, les communautés font face à une ségrégation frontale, massive. Selon la Commission européenne, 58% des enfants roms sont placés dans des écoles «spécialisées». Le taux le plus élevé de l’Union européenne. «Le gouvernement ne dit pas que ce sont des classes pour les Roms car c’est interdit, mais que ce sont des classes préparatoires», explique Yves Nicolas Ogou, travailleur social dans l’est de la Slovaquie et directeur de l’Agence de secours pour l’emploi. «Mais les enfants qui finissent l’école spécialisée ne savent ni lire ni écrire.»

Yves Nicolas Ogou, travailleur social, rend visite à l'une de ses familles, afin de contrôler les bulletins scolaires. Seňa, Slovaquie. © Alberto Campi / Juillet 2015

Yves Nicolas Ogou, travailleur social, rend visite à l'une de ses familles, afin de contrôler les bulletins scolaires. Seňa, Slovaquie. © Alberto Campi / Juillet 2015

Discriminés socialement, les Roms n’ont qu’un accès limité au marché du travail. Dans l’est de la Slovaquie, des villages roms comme Lomnička sont même totalement abandonnés par l’Etat et frôlent le plein-chômage. Lunik IX, quartier de Kosice, deuxième ville du pays désignée Capitale européenne de la culture en 2013, où vivent 6 500 Roms dans des barres d’immeubles insalubres, parfois sans eau courante, est considéré comme l’un des plus grands mais aussi l’un des pires ghettos roms d’Europe. À peine 10% des Roms auraient un travail à Lunik IX selon le maire de l’arrondissement.

Alexander Musinka, anthropologue culturel, spécialiste de la question rom à l’université de Presov, est l’auteur d’un Atlas des communautés Roms de Slovaquie». Devant un verre de Kofola, le «Coca-Cola tchécoslovaque», il explique que «la partie rom ségrégée vit dans des régions moins développées, là où elle n’a aucune chance de trouver du travail. Et ils ne sont pas qualifiés. C’est multidimensionnel». Le travail de recherche de son équipe sur l’«Atlas» a contribué à déconstruire les clichés sur les Roms en Slovaquie. «Un mythe que nous avons démonté, c’est que les Roms ne sont pas la cause du problème social en Slovaquie. Peu d’argent du système social va chez les Roms. Même si l’État coupe les aides sociales, il ne fera que 0,03% de bénéfices sur le budget national», précise Alexander Musinka. «On a fait des calculs. Si 25% des Roms avaient un emploi, même avec le salaire minimum, le PIB augmenterait de 5 à 7% en Slovaquie.»

J’ai vu les changements positifs. Ils arrêtaient d’aller dans les pubs. Les enfants voyaient pour la première fois leurs parents travailler. Les gens pensent d’abord à l’habitat, avant l’emploi. J’ai pensé l’inverse. Michal Kravcik
Hydrologue, président de l’association L’udia a voda

Au milieu des cartons, dans son bureau de Kosice, l’hydrologue Michal Kravcik accueille entre deux avions. L’homme, très demandé, sera l’un des intervenants attendus de la COP21 de Paris en décembre prochain. Avec son association L’udia a voda, en français «Des Hommes et l’eau», il agrège environnement et travail social, en créant des projets alternatifs de barrages avec des communautés pauvres locales. Un programme innovant, financé à hauteur de 42 millions d’euros par l’État et le Fonds social européen en 2010. «En Slovaquie, nous avons créé 10 000 emplois. C’était un système simple, peu cher, qui revenait entièrement à la communauté. C’était un programme pour les pauvres, mais parfois, il y avait des équipes entièrement roms», explique Michal Kravcik. «Les Roms ont eu la responsabilité d’un travail là où ils vivaient. J’ai vu les changements positifs. Ils arrêtaient d’aller dans les pubs. Les enfants voyaient pour la première fois leurs parents travailler. Les gens pensent d’abord l’habitat, avant l’emploi. J’ai pensé l’inverse.»

D’autres programmes d’intégration pour les Roms en Slovaquie, comme «Building Hope» de l’ONG slovaque ETP, qui aide à la construction de maisons dans l’est de la Slovaquie, ont pensé l’habitat avant l’emploi. Le projet a reçu le Prix de la société civile 2014 du Comité économique et social européen.

Dans le chantier du village de Rankovce, Slávka Macáková, directrice de l’ONG ETP, déroule son projet.

Oto Polak accueille dans sa belle maison résidentielle, au bord d’une paisible rivière, dans le village est-slovaque de Medzev. Aujourd’hui à la retraite, il a travaillé des années comme ouvrier dans les aciéries d’US Steel à Kosice, l’une des plus grandes usines du pays, mais aussi en Angleterre ou en Espagne. L’homme, affable, fait partie des Roms intégrés, ceux qui ne vivent pas dans les bidonvilles, soit 80% des Roms de Slovaquie, selon l’anthropologue Alexander Musinka. «Les journalistes montrent toujours les pires roms. Je n’ai jamais vu une famille rom normale à la télévision. Mais nous avons aussi des diplômés, des intellectuels!», s’emporte Oto, dans sa cuisine.

Oto Polak, Slovaquie © Alberto Campi / Mai 2015

Oto Polak, Slovaquie © Alberto Campi / Mai 2015

Mais de l’intégration à l’exclusion, la frontière est souvent mince en Europe de l’est. De la colère dans la voix, les souvenirs qui remontent, Oto évoque la discrimination qu’il vit au quotidien chez lui, en Slovaquie. Du nationalisme qui irrigue la société, des politiciens aux citoyens. De ce bar, dans son propre village natal, qui lui refuse toujours un café à cause de sa couleur de peau. «J’ai 59 ans. Je suis né ici et je suis discriminé. Quitter le pays aujourd’hui, à mon âge, ce n’est plus possible. Mais si j’étais jeune, en bonne santé, je serai parti définitivement», soupire Oto. Sur son frigo, s’alignent les photos de ses enfants, qui travaillent tous au Royaume-Uni, ont un emploi stable, confortable. L’un de ses neveux rêve même d’être pilote de ligne sur le vol Liverpool-Bratislava. «J’ai dit à mes enfants de rester en Angleterre. Ici, on ne peut pas lutter…»


Ce reportage a gagné le prix international DevReportNet, remis à Barcelone le 4 février 2016

«Initiative réalisée avec la contribution financière de l’Union européenne.
Projet DevReporter Network n.DCI-NSAPVD/2012/279-805»