Au Népal, le blocus de la frontière accentue les affres du séisme

© Sandro Pampallona et Paola Bollini / Janvier 2016

Publié le 7 février 2016


Par Sandro Pampallona et Paola Bollini

Quelques jours avant notre arrivée au Népal, nos amis népalais nous informent du nouveau blocus de la frontière avec l’Inde. Si les plus jeunes semblent n’y voir qu’une situation temporaire, l’heure est au souvenir et au pessimisme pour les plus âgés. Ils se rappellent ce blocus de 1989-1990, il avait duré dix-neuf mois. Quant aux restrictions commerciales imposées par l’Inde entre 2001 et 2002, pendant les négociations d’un traité bilatéral entre les deux pays, elles avaient durablement marqué la population. Ce dernier blocus de la frontière a été mis en place au début de septembre 2015, et il est toujours en vigueur. Les enjeux sont encore liés à la politique, qu’elle soit nationale ou internationale, mais il est toujours aussi difficile d’en saisir les véritables raisons.

Les quotidiens locaux attribuent le blocus à la nouvelle constitution népalaise promulguée le 16 septembre 2015, après neuf années de discussions entre les partis politiques. Cette constitution est rejetée par la population des Madhesis, un groupe ethnique vivant dans les plaines du sud du Népal limitrophes de l’Inde, qui entretient des liens forts avec ce grand et puissant voisin. Il y a cinq mois, pour exprimer leur mécontentement, les Madhesis ont proclamé une grève générale en décidant de bloquer le plus grand poste de frontière avec l’Inde, à Birgunj, où transitent 70% des échanges commerciaux entre les deux pays.

L’Inde appuie leurs requêtes et, depuis, laisse passer au compte-goutte carburant et autres marchandises stratégiques. Les affrontements entre Madhesis et la police népalaise ont causé la mort de plus de 50 personnes et fait de nombreux blessés. Le 5 février, des résidents exaspérés ont rouvert de force le passage frontalier entre les deux pays, rapporte l’Associated Press. Plusieurs camions de marchandises et d’autres véhicules ont alors pu s’engouffrer dans la brèche, éphémère, avant que des membres de l’ethnie madhesie se mobilisent en masse pour refermer la frontière.

QUI A INTÉRÊT À CLARIFIER LA SITUATION ENTRE L’INDE ET LE NÉPAL
ET LA CRISE QUI EN DÉCOULE?

À la fin juin 2015, deux mois après le tremblement de terre,  alors que nous cherchions les moyens d’acheminer de l’aide de première nécessité de l’Inde vers le Népal, un ami indien nous écrivit: «Le gouvernement indien de façon non-officielle ne laisse plus passer aucun type de secours humanitaire vers le Népal. On ne refuse rien, mais on ne donne pas la permission non plus.» Mais à l’époque, nous ne nous doutions de rien. Kunda Dixit, journaliste et rédacteur en chef du quotidien Nepali Times, déclarait pourtant dans un article publié fin septembre 2015 dans le magazine Time: «Le Népal n’a tout simplement pas assez d’importance stratégique, il n’y a pas de troupes de l’OTAN ici, on n’a pas de pétrole et le blocus est trop compliqué à expliquer au monde. Sans accès à la mer, le Népal réalise plus des trois quarts de son commerce avec l’Inde et la presque totalité son pétrole est issu des raffineries indiennes. Les importations de pays tiers doivent également transiter par le territoire indien à partir des ports comme Kolkata.»

Alors qui a intérêt à clarifier la situation entre l’Inde et le Népal et la crise énergétique qui en découle? Si 60% des importations et des exportations se font avec l’Inde, le Népal reste cependant un nain commercial pour la plus grande démocratie du monde; la Chine, qui pourrait être une alternative importante pour le Népal, est de très loin le premier partenaire commercial de l’Inde.

Les effets provoqués par le blocus se font sentir dès la sortie de l’aéroport de Katmandou. Le trafic est moins dense, à cause du coût du taxi qui a doublé. Les jours suivants, nous observons de longues files de motos. Leurs conducteurs, patients, attendent la distribution de carburant rationné. Longues aussi, ces colonnes de dizaines de bus arrêtés sans carburant le long de routes à la sortie de Katmandou. Quant aux rares véhicules qui circulent, ils sont bondés. Le Népal dépend de l’Inde pour l’importation de carburant, du gaz pour cuisiner, de médicaments, denrées alimentaires, matériaux de construction, véhicules, machines, et plusieurs autres marchandises. Le pays ne peut plus importer que 15% du pétrole dont il a impérativement besoin. Son économie est désormais en chute libre.

Se déplacer est devenu un réel problème. Le nombre de bus circulant dans les villes a chuté de 70%, alors les Népalais voyagent sur le toit malgré le froid et les risques d’accident. Plusieurs écoles ont fermé leurs portes, les élèves ont déserté les établissements par manque de transport. Sans carburant, l’électricité est coupée plusieurs heures par jour. NCell, le deuxième opérateur téléphonique du pays, avec 13 millions d’abonnés, prévoit de devoir éteindre ses serveurs. L’ami qui nous accompagnait souvent en voiture à Banepa, ville à 35 km à l’est de Katmandou où nous travaillons, ne s’y rend plus par manque de carburant. En décembre dernier, il fallait patienter des journées entières pour obtenir le carburant que le gouvernement ne distribue que de façon sporadique.

Le 4 décembre, le gouvernement avait annoncé aux détenteurs de motos que trois litres d’essence leur seraient octroyés quatre jours plus tard, et encore seulement auprès de certaines pompes. Nous avions assisté à l’une de ces distributions, elle répondait au principe du premier arrivé premier servi. À peine avertis, les motards les plus alertes prennent position aux abords du portail de la station de service Shree Jaya Goma Ganesh, les moins rapides se contentent de se garer les uns derrière les autres, le long d’une route devenue pour l’occasion une sorte de salle d’attente en plein air.

© Sandro Pampallona et Paola Bollini / Décembre 2015

© Sandro Pampallona et Paola Bollini / Décembre 2015

Les jours suivants, ce sont des milliers de motos en panne d’essence qui s’agglomèrent à cette, déjà, interminable file, les propriétaires les assurant avec des cordes ou des ficelles pour qu’elles ne puissent pas être déplacées pendant leur absence. Un serpent immobile de plusieurs kilomètres s’enfonce dans le dédale des ruelles du quartier. Parfois, un vélo, incongru, remplace une moto dans la file. Un bout de papier est passé dans la ficelle avec le numéro de plaque de la moto qu’il représente. Dans la moto, il restait encore quelques gouttes d’or brut, autant l’utiliser...

Billet donnant l’autorisation de s’approvisionner à une pompe d’essence, © Sandro et Paola Pampallona / Décembre 2015

Billet donnant l’autorisation de s’approvisionner à une pompe d’essence, © Sandro et Paola Pampallona / Décembre 2015

Le jour de la distribution arrive enfin. À 8 heures du matin, des officiers de police délivrent aux propriétaires des motos un billet qui permettra de vérifier, à la pompe, la correspondance entre moto, permis de circulation et position dans la file. Vers 9 heures, le serpent commence à remuer, à gigoter. Silencieux, les Népalais poussent leurs motos en panne sèche. Le scénario est rôdé, chacun connaît son rôle, personne ne râle, ni ne grogne. À 13 heures, les réservoirs de la pompe sont à sec, comme l’avaient calculé les policiers. Rompus à l’exercice, ils ont distribué le nombre plus ou moins exact d’autorisations pour les quelque 10 000 litres à distribuer. Peu sont ceux qui, ayant tout de même voulu tenter leur chance, restent déçus.

Le 31 janvier dernier, l’Autorité nationale pour le pétrole (NOC, Nepal Oil Corporation) a annoncé que la fréquence de distribution rationnée de carburants (essence et diesel) dans la vallée de Katmandou serait doublée. Avant le blocus, cette région avait besoin de 800 000 litres de carburant par jour. Actuellement, les stocks atteignent seulement 580 000 litres.

© Sandro Pampallona et Paola Bollini / Décembre 2015

© Sandro Pampallona et Paola Bollini / Décembre 2015

Face à cet état de pénurie et de rationnement strictement contrôlé, comment les véhicules peuvent-ils encore circuler. La réponse est connue: les Népalais s’approvisionnent au marché noir, où l’essence coule visiblement à flots... Mais un litre de carburant coûte en revanche entre 200 et 350 roupies népalaises (109 roupies = 1 franc suisse), contre 100 roupies environ selon le tarif officiel à la pompe.

Et la situation est identique pour le gaz de cuisine. Une petite quantité de cylindres de gaz pour cuisiner est distribuée toutes les semaines, au terme de longues attentes qui peuvent durer des journées entières. Le 30 janvier, le supplément Money du Kathmandu Post titrait «Cooking gaz stock enough to half-fill 1.2m cylinders»: la Nepal Oil Corporation annonce qu’elle dispose de suffisamment de stock de gaz liquide pour remplir 1 200 000 bonbonnes avec 7 kg, soit la moitié de leur capacité, en utilisant le gaz importé pendant le mois de décembre!

Binita, une jeune Népalaise interviewée dans la rue, se plaint de l’explosion des prix du carburant et du gaz de cuisine, tout en gardant ce large sourire qui ne quitte jamais les Népalais, malgré l’immense difficulté de leur vie quotidienne (vidéo ci-après d’une durée de 3 minutes). La question de la dépendance énergétique du pays est sur toutes les lèvres*.

Mais alors pourquoi autant de pénurie et comment justifier la grande quantité de gaz vendue au marché noir? Le gérant du tea-shop sur Lazimpat Road à Kathmandu qui, depuis novembre dernier, a doublé le prix de la tasse de thé au lait (de 10 à 20 roupies) à cause de la forte hausse du prix du gaz témoigne: «Pour nous rien n’a changé, on doit toujours acheter le gaz au marché noir à six ou huit fois le prix habituel, il arrive parfois qu’on nous demande de payer le prix de la bonbonne et, au lieu du gaz, il y à de l’eau... À qui en vouloir?»

Le plein d’un cylindre de gaz au marché noir coûte de 7000 à 10 000 roupies, contre 1400 roupies avant le blocus. Nous voulons en avoir le cœur net. Nous demandons alors au propriétaire d’un minuscule restaurant fréquenté par des Népalais, où il nous arrive souvent de déguster un curry de légumes et des «roti», galettes non levées de farine de blé, s’il veut bien répondre à quelques questions, car beaucoup de ses collègues ont fermé boutique.

LA MAINMISE DE LA MAFIA DES CARBURANTS

Dhan Badhur, quatorze ans de travail dans la restauration, nous accorde facilement un entretien. Nous le retrouvons le 31 janvier, en fin d’après-midi. Nous voulons savoir si la situation a évolué en cette fin de janvier: «Pas du tout, j’ai dû acheter une génératrice en décembre, le gaz est toujours trop cher au marché noir. J’en consommais quatre à cinq bonbonnes par mois. Mais il faut tout de même que j’achète l’essence au marché noir. On veut nous vendre des génératrices, des convertisseurs, on ne veut pas qu’on devienne indépendant. On veut qu’on quitte le pays et qu’on parte à l’étranger, mais moi je n’en démords pas, je reste au Népal. Quand on veut travailler on peut le faire partout. Je paye bien mes employés, je leur donne en plus à manger et je les loge, je paye mes fournisseurs, mes clients payent moins cher mais sont toujours contents. Je garde ma qualité... et je réduis mes marges, alors en ce moment, je ne gagne rien. Mon espoir, c’est de sortir sans trop de dommages de cette impasse, c’est un investissement pour le futur.»

Mais comment expliquer ce marché noir florissant, toutes ces voitures, malgré le rationnement? Il nous indique alors un article de la presse locale, daté du 29 janvier, où un député accuse le gouvernement de ne rien faire pour mettre un terme au hold of fuel mafia (la mainmise de la mafia des carburants): «C’est une chaîne d’intermédiaires, à partir des revendeurs indiens, de la main à la main, jusqu’à la capitale. Des bidons voyagent dans les bus, passent la frontière, les policiers ne les contrôlent pas, une main lave l’autre. Si tu veux, je te dis qui sont ces gens [longue pause] … mais la mafia ne montre pas son visage.»

Sandro Pampallona et Paola Bollini / Janvier 2016

Sandro Pampallona et Paola Bollini / Janvier 2016

Incontrôlé et prospère, le marché noir éclabousse la Nepal Oil Corporation, dont des employés ont été arrêtés pendant la vente illégale de carburant. La police n’arrive pas à l’éradiquer, le gouvernement, lui, ne prend pas les mesures efficaces. Certains s’enrichissent formidablement. Mais la grande majorité des Népalais souffrent.

Nous en parlons avec Sudarson Karki, responsable de Namaste Banepa, petite ONG avec laquelle nous travaillons, mais aussi réalisateur et auteur de plusieurs documentaires sur la société népalaise: «Le marché noir est une triste réalité dans le pays ces jours. Quelques personnes ne se plient pas, mais la majorité est forcée d’acheter au marché noir. C’est sans conséquence pour les plus riches mais comme toujours, ce sont les plus pauvres qui encaissent, et la situation est encore plus dure que pendant le tremblement de terre. Pendant le blocus imposé par l’Inde en 1989-1990, le gouvernement avait imposé un rationnement de toutes les ressources énergétiques, du carburant pour les voitures au kérosène pour cuisiner. Il n’y avait pas de marché noir, les difficultés étaient égales pour tous. Maintenant, les gens pensent qu’il y a des personnes qui profitent de la situation, et que le gouvernement les protège.»

Mais ce ne sont pas les seules conséquences du blocus: à cause des coûts de transport plus élevés, les produits agricoles sont moins payés au producteur, et plus chers au détail. À Katmandou, les prix des produits alimentaires importés, le riz, le dahl (mélange de légumineuses qui accompagne tout repas), l’huile pour cuisiner, le sucre et le sel, ont augmenté de 100%.

Un des projets que nous avions entamé avant le tremblement de terre, et qui se poursuit actuellement, est devenu très populaire, pas seulement dans la zone rurale où nous travaillons, mais aussi à Katmandou. Dans la capitale, les gens cuisinent de plus en plus avec le bois, sur les terrasses ou dans un coin de jardin, avec du bois de récupération. Dans les rues, de plus en plus de Népalais transportent et vendent du bois, du jamais vu avant le blocus. Dès que nous parlons du projet de cuisinières à bois, que nous développons actuellement dans les collines, au marchand d’objets en paille sur la rue de Lazimpat, il nous demande un croquis et les mesures précises de la cuisinière; il veut en installer une dans son arrière boutique. L’an passé, l’hôpital Shree Memorial de Banepa nous a permis de réaliser un prototype de cuisinière dans son atelier de maintenance; cette année, les responsables de l’hôpital nous ont demandé d’en réaliser une pour leur cantine, où l’on cuisine désormais en utilisant seulement le bois.

© Sandro Pampallona et Paola Bollini / Janvier 2016

© Sandro Pampallona et Paola Bollini / Janvier 2016

Depuis le tremblement de terre, la distribution de l’aide dans les zones touchées par le séisme, loin de Katmandou, est toujours aussi difficile, se paye très cher, ou alors ne se fait pas du tout. Il a été calculé qu’un million de Népalais devraient tomber dans la pauvreté. Les économistes estiment que le pays a fait un bond en arrière qu’il sera bien difficile de rattraper, même si une solution politique est trouvée et met fin au blocus. L’impact négatif du blocus est maintenant plus grand que celui du tremblement de terre.

Néanmoins, les gens de ces pays réagissent avec grâce et dignité, dans les circonstances les plus dures. Les Népalais gardent le sourire quand ils nous disent sobrement: «La vie est très difficile.» Dans la zone où nous travaillons, à 2000 mètres d’altitude, les familles vivent dans des abris en tôle, sans isolation ni chauffage, mais elles s’estiment pourtant privilégiées qu’ici il ne neige pas, et sont très compatissantes envers ceux qui connaissent des conditions encore plus difficiles.

Le Kathmandu International Mountain Film Festival s’est déroulé, cette année encore, avec le soutien de dizaines de volontaires. Le logo du festival, dessiné par un artiste minimaliste iranien, décrit bien l’esprit «intact ou non brisé» du peuple Népalais (www.kimff.org). Dans son discours d’ouverture, Basanta Thapa, président du comité d’organisation du KIMFF, appuie sa décision de ne rien changer au programme prévu, malgré le tremblement de terre et la situation engendrée par le haughty and naughty (hautain et vilain) voisin du Népal.

La communauté internationale sait bien la situation extrêmement précaire dans laquelle vit le peuple népalais, mais reste la plupart du temps silencieuse. Le Interagency Common Feedback Project, financé par UK AID et coordonné par les Nations Unies, se limite à parler sur son site internet de fuel crisis mais sans un mot d’explication, ou une suggestion pour en sortir, bien que l’organisation évoque des challenges (défis) et une delayed response (réponse en retard).

La réponse à ces questions tarde à arriver, comme on verra dans les prochains articles. Le battage des agences humanitaires pour récolter des fonds après le tremblement de terre (radio, télévision, journaux, courrier, sms) a cédé la place à des communiqués de presse laconiques sur la catastrophe humanitaire qui se prépare dans le pays si le blocus n’est pas levé, mais ces informations n’ont de loin pas le même impact. Elles sont pour l’heure largement ignorées par les médias du monde entier, et ne sont pas mises à la connaissance du public qui, dans des dizaines de pays, a donné généreusement pour aider les victimes du tremblement de terre, et qui aurait pourtant le droit d’être informé.


* La volonté de contrôler les sources d’énergie hydroélectrique, dont le Népal est riche, revient souvent dans les discours des gens à Katmandou. Ils le savent, l’énergie est au cœur de leur développement économique. Or le Népal possède un très fort potentiel en énergie hydroélectrique. Même si la grande majorité de l’électricité produite au Népal est d’origine hydroélectrique, l’électricité ne représente que 1% de l’énergie que le pays consomme, dont 68% est représenté par le bois et 23% par les résidus agricoles et la bouse de vache. Selon les estimations actuelles, le Népal compte environ 40 000 MW de potentiel hydroélectrique économiquement réalisable: toutefois, il en a développé seulement environ 600 MW.

Le géologue Toni Hagen, le pionnier des relations entre la Suisse et le Népal, lucide interprète d’une rafraîchissante vision de l’aide au développement, constatait dans les années 1950 le potentiel hydroélectrique du Népal. Il se rendit vite compte que la construction de petits barrages devait être partie intégrante d’un développement décentralisé pour le Népal. Ses recommandations restent encore trop rarement appliquées.