Télévision grecque, la désillusion

Radio télévision hellénique 05.11.2015 © Nicolas Brodard

Radio télévision hellénique 05.11.2015 © Nicolas Brodard

Publié le 7 avril 2016


Par Clément Girardot / Photos Nicolas Brodard

Après avoir arboré le sigle NERIT — chaîne ersatz lancée par le gouvernement Samaras après la fermeture brutale d’ERT en juin 2013 —, l’enseigne du palais de la Radio télévision hellénique affichait à nouveau en juin 2015 les trois lettres symboles de l’audiovisuel public historique.

Les anciens employés impliqués dans la longue lutte pour sa réouverture, sous le mouvement ERT Open, retournent alors au travail avec un sentiment ambivalent. Satisfaits de retrouver un salaire, ils sont en revanche largement déçus par l’action de Syriza, le parti qui a su coaliser différents mouvements issus de la gauche radicale.

Leurs revendications d’indépendance, d’autogestion et d’une plus grande ouverture de la télévision publique sur la société grecque n’ont pas été prises en compte par le nouveau pouvoir qui a préféré aménager la loi prévue pour le groupe NERIT. Pour beaucoup, la routine a repris le dessus, l’espoir de créer un service public différent s’est évaporé, faisant écho à la désillusion collective concernant les renoncements de Syriza qui s’est progressivement éloigné des mouvements sociaux.

ERT a repris ses émissions mais les politiques d’austérité continuent et s’amplifient. Pour ces raisons, un petit groupe lié au syndicat des employés d’ERT a décidé, malgré son isolement, de reprendre le combat d’ERT Open défiant le gouvernement Tsipras.

Découvrez ci-après les visages et les lieux de la lutte et continuez la lecture dans l’édition d’Avril de La Cité. Vous y trouverez un reportage complet intitulé: Télévision grecque, séquences d’une révolte.

ERT Open
04.11.2014 — Le palais de la radio vu depuis les locaux d’ERT Open symboliquement situés juste en face.

Après avoir été expulsés par la police du bâtiment principal en novembre 2013, les salariés licenciés ont créé un site internet et une radio pour porter leurs revendications. ERT Open est ainsi devenu à la fois le nom de leur mouvement et de leurs médias. «ERT Open était un combat pour récupérer nos postes mais aussi pour construire une télévision publique différente», lance Panagiotis Kalfagiannis, le président du syndicat des employés de la chaîne.

Même si ERT est de retour, le syndicat conserve son petit studio de l’autre côté de l’avenue afin de poursuivre les programmes de la radio d’ERT Open: «Notre antenne est ouverte sur la société, c’est notre raison d’être et nous devons continuer à nous exprimer contre le mémorandum d’accord avec l’Union européenne.» Aujourd’hui, ERT Open est dans le collimateur du gouvernement pour utilisation illégale d’une fréquence radiophonique.

Christina Siganidou
06.11.2014 — Studios de la chaîne ERT3 à Thessalonique.

Dans l’entretien qu’elle nous accorde lors de la période d'autogestion qu’a connu la chaîne, elle confie que la situation dans laquelle elle s’est subitement retrouvée a révélé chez elle une sensibilité journalistique nouvelle. Aujourd’hui, Christina Siganidou se réjouit de la réouverture des chaînes publiques mais peine à dissimuler sa déception: «Les employés qui n’ont pas participé au mouvement n’ont pas compris ce qui s’est passé et ceux qui ont été les plus actifs ne sont plus au cœur de la production de l’information.» Elle anime toujours avec passion son émission talkshow AllErt3, en toute liberté mais en décalage avec le reste de l’entreprise et la majorité des employés attachés à leur routine: «Ils voulaient juste retrouver leurs salaires, ajoute-t-elle. Nous [acteurs de la période d'autogestion, ndlr] sommes respectés mais marginaux.»

Stelios Nikitopoulos
06.11.2014 — Studio dédié de la chaîne ERT3 à Thessalonique.

Autrefois journaliste sportif, Stelios Nikitopoulos était chargé de présenter les informations télévisées durant la phase d’autogestion: «Cela fait dix-sept mois que nous luttons. Avant la fermeture, j’étais responsable d’une émission sportive. Maintenant, nous mettons plus l’accent sur le social et nous combattons la propagande des grands médias. C’est une forme d’activisme par le simple fait que le gouvernement nous considère dans l’illégalité.» Le programme d'information était diffusé en direct une fois par jour aux alentours de 22h00 (l’heure de la prise d’antenne était variable selon l’actualité et l’avancement des tâches de préparation). Il durait environ 1h30 et était principalement porté sur les mouvements sociaux. À la réouverture, le JT a retrouvé un format et une ligne éditoriale classique.

Stelios Nikitopoulos
04.11.2015 — Dans la cour du bâtiment de la chaîne télévisée ERT3 à Thessalonique.

Improvisé présentateur du journal télévisé durant la période d’autogestion, le journaliste est aujourd’hui aux commandes d’un magazine d'information documentaire dédié aux luttes sociales: «La situation économique empire et les gens sont à nouveau dans la rue, cette fois contre le gouvernement de Syriza!» Depuis la réouverture d’ERT, il travaille dans un container, à l’écart de la rédaction.

Camion régie ERT3
04.11.2015 — Le vieux camion régie de la chaîne ERT3 à Thessalonique a repris du service après deux ans d’immobilisation. Son conducteur est ravi de pouvoir à nouveau le faire circuler et d’avoir retrouvé son emploi, tout comme sa femme qui est journaliste. Il note toutefois: «L’atmosphère d’avant me manque, des tensions sont apparues avec ceux qui sont partis travailler à NERIT, et le salaire des employés a baissé.»

Anastase Hajigeorgiou
06.11.2015 — Anastase Hajigeorgiou, journaliste radio, au micro dans l’un des studios de la radio nationale à Athènes. Il travaille depuis les années 1980 pour la radio publique. Membre actif du mouvement ERT Open pour la réouverture d’ERT, il est déçu par les modalités du retour du groupe historique et ne cache guère son inimité pour ses collègues ayant travaillé pour NERIT, qu’il n’hésitait pas à qualifier de «traitres» auparavant.

Pannagiotis Kalfagiannis
Président du syndicat POSPERT en charge des employés de ERT (hors journalistes) et leader du mouvement ERT Open dans son bureau à Athènes.

En première ligne du mouvement ERT Open à Athènes, Pannagiotis Kalfagiannis, célèbre figure militante tant adulée que contestée, ne mâche pas ses mots à propos de Syriza et du premier ministre qui ont pourtant tenu parole en rouvrant ERT: «Tsipras a profité de notre combat [en l’utilisant comme symbole sur le danger démocratique des politiques d'austérité, ndlr] et il cherche maintenant à nous faire taire.»

07.11.2015 — Athènes vu de la colline de Lycabette. L’agglomération compte près de 4 millions d’habitants, soit environ un tiers de la population du pays. Elle concentre les médias les plus importants du pays, public et privés. La fermeture d’ERT en juin 2013 avait laissé les zones rurales excentrées et certaines îles coupées de toute retransmission radiophonique ou télévisuelle.

Clément Girardot