Voyage à Songdo, ville futuriste

À Songdo, des tours poussent comme des champignons et les agences immobilières fleurissent partout, mais les investisseurs n’affluent toujours pas. © Stéphanie Buret / juillet-août 2016

À Songdo, des tours poussent comme des champignons et les agences immobilières fleurissent partout, mais les investisseurs n’affluent toujours pas. © Stéphanie Buret / juillet-août 2016

 

Érigée sur un terrain gagné sur la mer jaune, la «ville intelligente» de Songdo, centre urbain ultraconnecté de Corée du Sud, symbolise la dictature invisible du numérique et l’obsession de la sécurité.

 

Texte et photos Stéphanie Buret
22 septembre 2016


Une atmosphère de film d’anticipation plane le long des avenues bâties sur des polders gagnés sur les eaux boueuses de la mer Jaune. À 60 kilomètres de Séoul, la ville de Songdo, laboratoire de la vie ultraconnectée, est depuis 2003 le terrain de jeu et d’expérimentation du groupe Cisco, qui vise à terminer sa construction en 2022.

Cette première «Smart City» ou «ville intelligente» est reliée par un spectaculaire viaduc à l’aéroport international d’Incheon. S’inspirant de Sydney, New York ou Venise, les bâtisseurs de Songdo ambitionnent de réaliser une «aérotropolis», contraction d’aéroport et de métropolis, attirant les multinationales du monde entier, un projet estimé à 35 milliards de dollars. Vitrine futuriste de la Corée du Sud, la ville a raflé le Fonds de l’ONU pour le climat au détriment de Genève.

La «Smart City» sudcoréenne représente un modèle de ce que pourrait être la «ville idéale» du futur, entièrement fondée sur l’exploitation des nouvelles technologies pour rendre «parfaite» la vie quotidienne de ses habitants. Mais elle symbolise aussi cette dictature invisible du numérique et l’obsession de la sécurité.

 
En milieu urbain, il n’y a plus que des tours. À songdo, il n’y a aucune maison individuelle. © Stéphanie Buret / juillet-août 2016

En milieu urbain, il n’y a plus que des tours. À songdo, il n’y a aucune maison individuelle. © Stéphanie Buret / juillet-août 2016

 

«Soucieuse du bien-être» de tous, Songdo possède un cerveau central qui contrôle le flux du trafic routier (même si, pour l’instant, la ville reste encore sous-peuplée par rapport à sa capacité) et surveille la population avec des caméras disposées à toutes les intersections de la ville. Les appartements, construits à l’identique, possèdent un écran offrant aux résidents la faculté de garder un œil sur les rues et les parcs environnants. Les mamans adorent, car elles peuvent surveiller leurs enfants sans sortir de chez elles. Les locataires semblent vivre dans des clapiers.

Les bâtiments de la ville sont équipés de panneaux numériques qui régulent la consommation en ressources. Ils permettent aux habitants une gestion en temps réel de leur consommation en eau et en électricité. Ils peuvent directement mesurer leur empreinte écologique, régulant ainsi leur impact sur l’environnement. Un comportement récompensé par des «bonus», tel un abonnement offert à la salle de sport.

Tout est fait de manière à intégrer une forme de régulation de la vie citadine par l’intermédiaire de la technologie. Les poubelles n’existent pratiquement pas, un système souterrain de gestion des déchets a été mis en place partant directement des appartements, évitant ainsi le ramassage des ordures. Songdo entend ainsi attirer les familles. Chadwick, Yonsei, Incheon Global Campus University — les écoles et les universités les plus cotées en Corée du Sud, pays confucéen obsédé par la réussite éducative — ont ouvert en ville leur salles de cours.

 
Les grands groupes, ici Samsung Electronics, organisent des activités pendant les congés. Les employés sont tenus d’y participer pour une meilleure intégration. © Stéphanie Buret / juillet-août 2016

Les grands groupes, ici Samsung Electronics, organisent des activités pendant les congés. Les employés sont tenus d’y participer pour une meilleure intégration. © Stéphanie Buret / juillet-août 2016

 

J’ai rencontré en majorité des résidents enthousiastes et fiers de vivre dans cette nouvelle ville. Cela correspond aux attentes de la plupart des Coréens qui réclament une surprotection sécuritaire, une éducation de prestige, et un cadre de vie plus propice aux loisirs. Reste encore à convaincre plus d’étrangers de s’installer dans cette ville futuriste. Malgré la volonté d’en faire un pôle international, grâce à la présence de l’ONU, du Global Fund, de la World Bank et de Samsung Bio, Songdo reste pour l’instant une ville très coréenne. Elle compte environ 3000 étrangers pour 100 000 habitants, selon les chiffres obtenus par l’IFEZ, Incheon Free Economic Zone, la zone franche d’Incheon créée par le gouvernement pour attirer les investisseurs internationaux. L’objectif est d’atteindre 200 000 résidents à l’horizon 2022.

À l’heure où la Corée du Sud connaît le plus spectaculaire développement économique du monde, Songdo offre l’avantage d’assister pour la première fois à la réalisation d’une ville ultraconnectée, permettant de mesurer, comme dans un test grandeur nature, l’impact de la technologie sur le travail et le loisir et sur le développement de la notion de société de contrôle. Mais Songdo n’est pas seule au monde, elle a vu naître ses petites sœurs: Astana, au Kazakhstan, et Masdar, aux Émirats arabes unis, pour ne citer que ces deux exemples. Le concept de «Smart City» a de beaux jours devant lui.

 

Reportage paru dans l’édition de Septembre 2016

À Central Park et partout dans Songdo, les parkings sont souterrains. © Stéphanie Buret / juillet-août 2016

À Central Park et partout dans Songdo, les parkings sont souterrains. © Stéphanie Buret / juillet-août 2016

C’est sur l’île de l’aéroport que les habitants de Songdo vont à la plage. © Stéphanie Buret / juillet-août 2016

C’est sur l’île de l’aéroport que les habitants de Songdo vont à la plage. © Stéphanie Buret / juillet-août 2016

Laarni, femme philippine mariée à un Coréen d’Incheon, habite ici depuis deux ans. À son arrivée, elle ne voyait aucun bâtiment depuis sa fenêtre. © Stéphanie Buret / juillet-août 2016

Laarni, femme philippine mariée à un Coréen d’Incheon, habite ici depuis deux ans. À son arrivée, elle ne voyait aucun bâtiment depuis sa fenêtre. © Stéphanie Buret / juillet-août 2016

La prestigieuse école américaine Chadwick a une vocation internationale, mais la plupart des élèves sont Coréens. © Stéphanie Buret / juillet-août 2016

La prestigieuse école américaine Chadwick a une vocation internationale, mais la plupart des élèves sont Coréens. © Stéphanie Buret / juillet-août 2016

 Scènes de vie à Central Park, copie de celui de New York. © Stéphanie Buret / juillet-août 2016

 Scènes de vie à Central Park, copie de celui de New York. © Stéphanie Buret / juillet-août 2016

Avec le changement rapide des modes de vie, le tissu social se dissout. © Stéphanie Buret / juillet-août 2016

Avec le changement rapide des modes de vie, le tissu social se dissout. © Stéphanie Buret / juillet-août 2016

Les immeubles (ici des tours) sont très souvent construits à l’identique. © Stéphanie Buret / juillet-août 2016

Les immeubles (ici des tours) sont très souvent construits à l’identique. © Stéphanie Buret / juillet-août 2016

Des gardes de sécurité sont disséminés partout dans la ville, notamment à proximité des lieux fréquentés par les enfants. © Stéphanie Buret / juillet-août 2016

Des gardes de sécurité sont disséminés partout dans la ville, notamment à proximité des lieux fréquentés par les enfants. © Stéphanie Buret / juillet-août 2016

L’«automated waste collection plant», système souterrain de gestion des déchets, permet de réceptionner ces derniers directement depuis les appartements. Les camions-poubelle n’existent pas à Songdo. © Stéphanie Buret / juillet-août 2016

L’«automated waste collection plant», système souterrain de gestion des déchets, permet de réceptionner ces derniers directement depuis les appartements. Les camions-poubelle n’existent pas à Songdo. © Stéphanie Buret / juillet-août 2016

ReportageStéphanie Buret