«Ni banque, ni église, ni parti»

La revue française XXI publie un «manifeste pour un journalisme utile». Morceaux choisis.

Par Fabio Lo Verso
Publié le 29 janvier 2013

Après la guerre, Hubert Beuve-Méry crée Le Monde avec une profession de foi: «Vous ne trouverez derrière mon dos ni banque, ni église, ni parti.» Le mythique fondateur du quotidien français est un modèle pour Laurent Beccaria et Patrick de Saint-Exupéry, directeur de la publication et rédacteur en chef du trimestriel XXI. Les deux hommes cosignent, début janvier, un «manifeste pour un journalisme utile», vingt pages encartées dans l’édition hivernale (1.) de la revue.

Le manifeste est habité par les plus grands esprits du journalisme mondial (non seulement français), d’hier et d’aujourd’hui. Beccaria et Saint-Exupéry relaient leurs enseignements comme des élèves qui reviennent sur les pas de leurs maîtres. C’est une plongée salutaire dans les fondamentaux du métier, afin de faire percer un «autre journalisme» dans le monde des «médias-marchandises conçus et vendus comme des produits de consommation, sans projet éditorial».

© Charlotte Julie / Janvier 2013

© Charlotte Julie / Janvier 2013

La seule question qui vaille, explique Patrick de Saint-Exupéry dans une interview au Temps (9 janvier 2013) «est comment faire du journalisme, quel que soit le support. Il faut sortir du faux débat opposant le papier et l’écran. Cet antagonisme en noir et blanc est ahurissant. (...) Il nous fait revenir à la valeur de l’information».

LA VRAIE VALEUR DU JOURNALISME

Mais quelle est au juste cette valeur? Elle n’est en tout cas plus financière. C’est d’autant plus cuisant sur le web, où des fortunes ont été englouties dans les expérimentations commerciales. Pour les fondateurs de XXI, la valeur du journalisme se situe entre les journaux et leurs lecteurs, plus précisément dans la relation qu’ils parviennent à établir. «Les phrases pompeuses sur ‘le modèle de la presse à réinventer’ masquent cette réalité.»

Concevoir une presse pour les lecteurs, «c’est aussi leur reconnaître un droit de regard sur ses pratiques et son train de vie», poursuivent-ils. «Tisser des liens réciproques prend du temps, mais retrouver cette confiance jour après jour est l’un des plus grands bonheurs de ce métier. (...) Les lettres ou e-mails qui arrivent à la rédaction donneraient la migraine à un petit soldat du marketing: un banquier, un batelier, une infirmière, un diplomate, un couple d’aventuriers, un pépiniériste, une styliste, un médecin, une lycéenne, un normalien, deux retraités de 90 ans, une passionaria de 30 ans. Les lecteurs (...) sont déroutants par leurs différences, et rassurants par ce qui les unit: le goût des autres.»

Conçue pour les lecteurs et non pour les annonceurs, «la presse du XXIe siècle pourra se développer aussi bien en ligne que sur papier, ou encore sur papier avec une édition numérique associée. Tout est ouvert. Le support dépend du projet, il ne lui préexiste pas».

Ce qui compte avant tout, c’est de «parler avec ces dizaines de milliers de lecteurs désertés par la presse, qui attendent un projet qui leur parle, à eux». Sans banque, ni église, ni parti derrière leur dos.


1. XXI, Hiver 2013, édition n°21, datée du 10 janvier.

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