«Dans le monde, près d’un milliard de personnes souffrent d’un handicap»

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Maria Soledad Cisternas Reyes est la nouvelle présidente du Comité de l’ONU pour les droits des personnes handicapées.

Mis en ligne le 28 avril 2013

Le Comité des droits des personnes handicapées (CDPH), composé de dix-huit experts internationaux élus pour quatre ans, a tenu sa neuvième session, du 15 au 19 avril dernier, au Palais Wilson, siège du Haut commissariat des Nations Unies aux droits de l’Homme à Genève. Il a élu à sa présidence, pour un mandat de deux ans, la Chilienne Maria Soledad Cisternas Reyes. Entretien avec une jeune femme lumineuse, licenciée en droit de l’Université pontificale catholique de Santiago du Chili, qui, malgré sa condition de personne non voyante, a fait de son engagement un combat pour la dignité.

Que signifie pour vous présider un organisme comme le CDPH? Maria Soledad Cisternas Reyes: Avoir été élue à la tête du Comité des droits des Personnes handicapées signifie beaucoup pour moi. Le service public que l’on peut donner aux autres primera dans mon action. Mon objectif est de contribuer à la mise en œuvre de la convention qui a pour but de promouvoir, protéger et assurer la pleine et égale jouissance de tous les droits des êtres humains et de toutes les libertés fondamentales par les personnes handicapées et de promouvoir le respect de leur dignité. C’est le premier traité dans le domaine des droits humains du XXIe siècle, dans un monde où près d’un milliard de personnes souffrent d’un handicap.

Outre l’établissement de normes et de règlements, que fait votre comité? Il examine principalement les rapports des états-partie. Les activités du Comité nous permettent d’œuvrer pour parvenir à une véritable jurisprudence dans le domaine des droits des personnes porteuses de handicap. Elles ne vivent pas sur une île mais bien au sein de la société. Il est primordial de créer des synergies transversales dans tous les domaines pour faciliter leur insertion. Ma tâche est de sensibiliser, tant aux Nations Unies qu’à l’extérieur de l’ONU, sur les difficultés que rencontrent les personnes porteuses de handicap dans leur vie quotidienne. Les droits de ces personnes doivent être respectés, sans discrimination de race, de classe sociale ou de lieu où elles vivent: prévention de la torture, de mauvais traitements et d’abus, respect des droits civils, politiques, économiques, sociaux et culturels, droit de vote et questions liées aux migrants. Cette perspective transversale est indispensable au développement social, au développement humain et aux Objectifs du millénaire pour le développement, sans oublier la protection des femmes et des jeunes filles contre toute forme de violence.

La société dans son ensemble est-elle plus ou moins sensible aujourd’hui aux droits des personnes porteuses de handicap? Il est urgent d’établir des statistiques pour que les personnes porteuses de handicap soient prises en considération. Elles doivent pouvoir trouver leur place au sein de toutes les sociétés. Cette politique de sensibilisation et de respect de leurs droits doit être mise en œuvre par tous les Etats. Les personnes porteuses de handicap doivent avoir accès à l’éducation, aux transports publics et à un travail digne. Elles doivent pouvoir jouir de leurs libertés fondamentales et ne pas être soumises à l’exploitation, à la violence ou à des traitements coercitifs comme la stérilisation, les avortements imposés ou l’internement forcé qui violent leur intégrité physique et psychologique.

La volonté politique de la part des gouvernements pour sensibiliser les citoyens aux droits des personnes porteuses de handicap est-elle réelle? Le fait que 130 états ont ratifié la Convention sur les droits des personnes porteuses de handicap et que de nombreux états l’ont signée et comptent la ratifier signifie que cette Convention est reconnue par la majorité des pays. Je pense qu’il y a une volonté politique de la mettre en œuvre puisque ces pays font des rapports et se soumettent à l’examen du comité. Mais nous devons continuer de travailler pour une prise de conscience à tous les niveaux de l’état et dans la société dans son ensemble pour que cette ouverture et un changement d’attitude puissent prévaloir.

Quelles ont été les difficultés dans votre vie quotidienne au Chili? Les difficultés ne sont pas propres au pays où vit une personne porteuse de handicap, elle sont présentes dans la majorité des pays : accès aux transports publics, accès à l’information et à la communication, problématiques liées au droit de vote, etc. Nous devons mettre en œuvre une législation concernant les internements pour qu’ils se fassent avec le consentement de la personne concernée. Idem pour les traitements spéciaux lorsqu’il s’agit de personnes qui souffrent d’un handicap mental.

Comment a commencé votre combat en faveur des droits des personnes porteuses de handicap? J’ai des dizaines d’années de travail derrière moi. Je me suis toujours intéressée au droit public, au droit international, aux droits humains. J’ai voulu élargir la réflexion sur les secteurs les plus vulnérables de la population et notamment les personnes porteuses de handicap. Cela m’a aidée. Je suis une experte indépendante qui travaille de façon systématique et avec une grande conviction.

D’où vous vient la sérénité que vous dégagez? La vie est comme un cristal. Elle a plusieurs facettes. Parfois, des situations qui semblent très complexes peuvent se transformer en une lanterne qui illumine une vision de l’esprit. Elle montre le chemin vers d’autres réalités. Je suis une personne non voyante, mais la vision spirituelle et mentale est plus ample que celle que j’aurais pu voir avec mes yeux. Elle me permet d’être en communion avec mes convictions et mes pensées. Je jouis de chaque instant présent et je relève les défis qui se présentent. Ce n’est pas simple, mais quand une personne est dotée de convictions et d’une joie intérieure, les choses peuvent être perçues en profondeur. On peut toujours mieux faire. Il faut avoir à l’esprit qu’il s’agit d’un travail envers les autres. Je remercie Dieu de me donner cette sérénité.

Etes-vous non voyante de naissance ou avez-vous perdu la vue après un accident ou une maladie? Je suis née avec un gène qui a fait que la maladie s’est développée. J’avais 14 ans lorsque je me suis rendu compte de mes difficultés et que j’ai perdu la vue progressivement.

Vous enseignez, vous donnez des conférences, vous présidez un Comité de l’ONU, vous avez été co-scénariste du documentaire «Six femmes en Amérique» sur la contribution des handicapées latino-américaines à la mise en application de la Convention et vous avez participé au clip de promotion de ce film sous la direction du cinéaste David Albala. Diriez-vous, comme Violetta Parra, gracias a la vida? Parfois, on ne comprend pas les chemins compliqués que la vie vous impose, mais, à mesure que le temps passe, on comprend qu’il y a des chemins que l’on doit simplement savoir découvrir. Lorsque l’on découvre le fil conducteur da sa propre vie, on se dit que l’on a avancé. Oui, gracias a la vida, qui a indiqué le chemin à Violetta Parra. Et qui me l’a indiqué aussi.


Article paru dans l'édition de La Cité n°15 / An II (du 26 avril au 10 mai 2013)