«En Syrie, les Nations Unies font beaucoup sur le plan humanitaire, mais le problème est politique»

Kassym-Jomart Tokayev vu par Alberto Campi / Palais des Nations, Genève, 7 mai 2013

Kassym-Jomart Tokayev vu par Alberto Campi / Palais des Nations, Genève, 7 mai 2013

Kassym-Jomart Tokayev, directeur général de l’ONU à Genève, entend mieux faire connaître l’organisation auprès des jeunes. Mais il doit faire face à un cycle d’austérité qui l’oblige à «faire plus avec moins». Portrait d’un diplomate au long cours.

Mis en ligne le 29 mai 2013 à 15h39

Le directeur général de l’Office des Nations Unies à Genève, M. Kassym-Jomart Tokayev, est un diplomate chevronné qui entend replacer Genève au cœur de l’échiquier diplomatique mondial, malgré la crise économique qui frappe les états membres de l’ONU avec des conséquences pour ses activités et son personnel.

Rencontre avec un homme qui a été premier ministre, ministre des Affaires étrangères et président du Sénat de son pays, le Kazakhstan, après avoir commencé sa carrière de jeune diplomate à l’ambassade de la défunte Union soviétique en Chine. Il y croisera souvent un joueur de tennis et son fils qui, des années plus tard, dirigeront l’un et l’autre la plus grande puissance du monde.

Si l’histoire officielle explique un contexte, la petite histoire apporte un éclairage bienvenu sur les liens complexes que peuvent tisser les futurs grands de ce monde. Comme la diplomatie du ping-pong, celle du tennis peut s’avérer efficace pour jeter des passerelles informelles au-dessus des rampes de lancement de la guerre froide, sur un court improbable dans l’Empire du Milieu. Et c’est tout naturellement au Palais des Nations de Genève, antre de la diplomatie internationale, que notre interlocuteur se dévoile, entre petites anecdotes et grands enjeux.

L’histoire officielle indique que Kassym-Jomart Tokayev naît le 17 mai 1953 à Alma-Ata au Kazakhstan. Son père, Kemel Tokayev, vétéran de la Seconde Guerre mondiale, était un écrivain kazakh connu. Sa mère, Turar Shabarbayeva, travaillait à l’Institut des langues étrangères d’Alma-Ata.

En 1970, Kassim-Jomart Tokayev rejoint l’Institut d’État de Moscou pour étudier les relations internationales. Il est envoyé pour six mois en formation à l’Ambassade de l’URSS en Chine. C’est là que le jeune diplomate entamera son parcours initiatique de sinologue et de spécialiste de l’Asie du Sud-Est et où il croisera un certain George Bush.

«J’ai vu George Bush senior lorsqu’il était en poste à Beijing. Il venait à l’ambassade d’URSS pour jouer au tennis. J’étais un jeune diplomate à l’époque. Il était souvent accompagné de son fils, George W. Bush, qui lorsqu’il est allé en visite officielle en Chine au cours de sa présidence, a déclaré à ses hôtes qu’il avait vécu à Beijing lorsqu’il était enfant.»

Retour à l’histoire officielle. Après avoir quitté la capitale chinoise et obtenu son diplôme de l’Institut d’État de Moscou en relations internationales en 1975, M. Tokayev entre au ministère des Affaires étrangères de l’Union soviétique puis est nommé à l’Ambassade de la grande puissance soviétique à Singapour.

En 1979, il retrouve le ministère des Affaires étrangères de l’URSS et en 1983, le revoilà à Beijing, où il suit des cours de langue à l’Institut chinois. Il est ensuite nommé à l’Ambassade d’Union soviétique dans la capitale chinoise, où il restera jusqu’en 1991. Il rejoindra ensuite l’Académie diplomatique du Ministère des affaires étrangères de l’Union soviétique à Moscou pour un stage de formation des diplomates de haut rang.

Entre-temps, l’Union soviétique aura vécu et en 1994, Kassym-Jomart Tokayev devient ministre des Affaires étrangères de sa terre d’origine, le Kazakhstan. En 1999, il est nommé premier ministre par décret du président du Kazakhstan, avec l’approbation du parlement. Il démissionne en janvier 2002 pour rebondir comme ministre des Affaires étrangères jusqu’en janvier 2007, date à laquelle il est élu président du Sénat kazakh.

«L’OCCASION DE RENDRE L’ONU PLUS DYNAMIQUE»

Mais les hautes fonctions internationales l’appelleront. Il est ainsi vice-président de l’Assemblée parlementaire de l’Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe (OSCE), avant d’être nommé en mars 2011, par le secrétaire général de l’ONU Ban Ki-moon, secrétaire général adjoint, directeur général de l’Office des Nations Unies à Genève et représentant du personnel auprès de la Conférence du désarmement, puis dans la foulée secrétaire général d’une Conférence du désarmement qui — et notre interlocuteur ne le dément pas — ne vante aucun progrès depuis des années.

A Genève, ville que Kassym-Jomart Tokayev dit apprécier, il déploie une intense activité car il entend redonner à la Cité de Calvin ses lettres de noblesse diplomatique et son lustre de capitale mondiale des négociations délicates, malgré la crise économique qui impose de «couper le gras sans toucher au muscle», comme dirait le secrétaire général de l’ONU.

Et M. Tokayev d’ajouter: «Le monde entier fait face à la crise financière. C’est un grand défi pour les Nations Unies.» Autrement dit, les états ont leurs problèmes et l’ONU a les siens. Il ne faut pas mélanger les deux dimensions.

Reste qu’à Genève, les 9500 fonctionnaires internationaux, dont près de 1600 travaillent pour l’ONU, sont inquiets, tout comme leurs 9400 collègues en poste à New York. Dans le siège genevois, quelque 60 postes seront supprimés par le secrétariat des Nations Unies d’ici la fin 2015, essentiellement par des non remplacements de départs à la retraite. Sans compter les agences spécialisées.

«C’est douloureux — admet M. Tokayev —, mais nous devons réorganiser nos tâches professionnelles pour une plus grande efficacité de l’organisation. C’est l’occasion de rendre l’ONU plus flexible et plus dynamique.» Lorsque nous évoquons une éventuelle réforme du Conseil de sécurité, M. Tokayev renvoie très diplomatiquement la balle dans le camp des états membres.

Faire plus avec moins. Et notamment en Syrie, où la population se sent tragiquement abandonnée par la communauté internationale. Kassym-Jomart Tokayev défend l’organisation qui l’emploie: «Les Nations Unies font beaucoup pour aider la population syrienne. Le secrétaire général de l’ONU a nommé Kofi Annan puis Lakhdar Brahimi comme représentant spécial pour la Syrie.»

Mais ces fins diplomates n’ont pu faire que peu de choses face à la complexité de la réalité sur le terrain. Kofi Annan a démissionné. Quant à Lakhdar Brahimi, basé au Caire, s’il a fait plusieurs navettes en Syrie où il a rencontré les autorités au pouvoir et les représentants de l’opposition, il n’a pas eu plus de succès pour mettre fin aux souffrances du peuple syrien.

«La situation est très sérieuse. L’ONU vient en aide à plus de 1,4 million de réfugiés qui ont fui le pays et plusieurs millions de personnes ont un besoin urgent d’assistance en Syrie.» M. Tokayev rappelle que «l’ONU fait beaucoup sur le plan humanitaire, mais le problème est politique». Sur ce dossier dramatique, les états membres du Conseil de sécurité sont divisés et aucune approche commune ne se dessine pour le moment.

«SANS LES NATIONS UNIES, LE MONDE SERAIT PIRE»

«J’espère vivement qu’une solution sera trouvée pour résoudre cette crise et qu’elle ne portera pas préjudice à la stabilité internationale. Tous les pays doivent en être conscients. Nous ne devrions pas laisser passer l’opportunité de résoudre cette crise», martèle-t-il.

La conférence internationale sur la Syrie devrait se réunir à Genève à partir du 10 juin, dans le but de redonner espoir à la population syrienne exsangue. Mais également pour redorer le blason de l’ONU, qui essuie souvent les critiques des citoyens qui se demandent si les Nations Unies ont encore prise sur les grands enjeux de société comme l’environnement, la solution des conflits ou le chômage qui les affecte.

«Parfois, l’ONU n’est pas bien comprise. Nous devrions parler plus de ce que font les Nations Unies et ne pas être timides. Nous devrions aller plus vers les jeunes, dans les écoles, les collèges, les universités. Je m’y emploie. Les gens ont le droit de critiquer l’ONU, mais ils doivent comprendre que, sans les Nations Unies, le monde serait bien pire. Il y a trente ans, ils n’étaient pas nombreux les dirigeants à se déplacer à l’Assemblée générale des Nations Unies. Aujourd’hui, ils sont plus de 170 chefs d’Etat, de gouvernement ou ministres des Affaires étrangères à se rendre à New York pour faire entendre la voix de leurs pays au niveau international.»

La diplomatie internationale n’est pas morte. Et l’ONU continue d’être, assure M. Tokayev, sa plus puissante et efficace courroie de transmission.


Paru dans La Cité n°17, du 31 mai au 14 juin 2013