Protection des journalistes, la Suisse et l'Autriche engagent l'ONU

© Alberto Campi / Genève

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Une organisation de journalistes décerne à Genève un prix international sur la sécurité des professionnels de l’information dans les zones dangereuses. L’Amérique centrale était cette année à l’honneur.

Mis en ligne le 14 juin 2013 à 19h52

La disparition de deux journalistes de la radio française Europe 1, qui faisaient route vers Alep, en Syrie, fait une fois de plus éclater le thème de la sécurité des professionnels de l’information dans les pays en conflit. L’organisation non gouvernementale Presse Emblème Campagne (PEC), fondée à Genève par un groupe de correspondants aux Nations Unies, sensibilise depuis 2004 les gouvernements sur cette question, notamment en marge du Conseil des droits de l’Homme de l’ONU. Le 6 juin 2013, elle a décerné, au Club suisse de la presse, son prix annuel à une journaliste, Ileana Alamilla, et à un caricaturiste, Allan Sauceda, alias Allan McDonald, tous deux venus d’Amérique centrale, ainsi qu’aux ambassadeurs suisse et autrichien à l’ONU.

© Alberto Campi / Genève

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«Cette distinction ne récompense pas un journaliste pour son travail, comme le Pulitzer ou le prix de l’UNESCO, mais un individu, une organisation ou un gouvernement qui ont œuvré concrètement pour la défense de la liberté de la presse», explique le secrétaire général de la PEC, Blaise Lempen. Cette année, la PEC a voulu sortir du Moyen-Orient, région en proie à des crises multiples, où les journalistes sont particulièrement exposés. En 2009, elle honorait l’organisation palestinienne Mada, en 2011, suite aux événements du «printemps arabe», elle distinguait des associations de Libye, d’Égypte et de Tunisie et, l’an dernier, les Démocrates syriens étaient récompensés. Le tribut payé par les journalistes en Asie a également été reconnu, puisqu’en 2010, le prix de la PEC est allé aux familles des victimes du massacre de 32 journalistes dans le sud des Philippines.

En 2013, les projecteurs de la PEC ont mis en lumière l’Amérique centrale, où la violence frappe tout particulièrement les journalistes et les dessinateurs de presse. «L’an dernier, sur 141 journalistes morts dans l’exercice de leur profession, nous avons recensé 35 victimes en Amérique latine, ce qui place la région en deuxième position après le Moyen-Orient. Au moins 11 journalistes ont été tués au Mexique, 11 au Brésil et 6 au Honduras. Entre 2008 et 2012, l’on retrouve ces trois pays parmi les plus dangereux, avec 59 journalistes tués au Mexique, 26 au Honduras et 22 au Brésil», détaille Blaise Lempen. Et le secrétaire général de la PEC d’ajouter que «depuis le début de l’année, sur les 51 journalistes tués dans le monde, de janvier à fin mai, quatre d’entre eux l’ont été au Brésil, deux au Guatemala, deux en Haïti, deux au Mexique, deux au Paraguay, un au Pérou et un en Équateur, soit 14 au total».

Trois pays d’Amérique centrale sont ravagés par des gangs appelés maras qui sèment la terreur, comme l’ont mis en évidence, en mars dernier, trois dessinateurs de presse venus témoigner de la situation dramatique vécues par les civils au Guatemala, Honduras et Salvador, dans le cadre du Festival du film et forum international sur les droits humains (FIFDH), sous la houlette du dessinateur suisse Patrick Chappatte. L’un de ces trois caricaturistes était Allan McDonald, figure emblématique de la lutte pour la liberté d’expression au Honduras, l’un des pays les plus dangereux au monde.

CARICATURISTE DISTINGUÉ: UNE PREMIÈRE

«Pour la première fois, nous avons décidé de mettre en évidence le rôle joué par les caricaturistes. Allan McDonald n’est pas seulement un dessinateur de presse de génie travaillant pour plusieurs médias, mais il se bat dans son pays, à ses risques et périls, pour la liberté d’expression. Il a été emprisonné, licencié de son journal et menacé de mort. Nous espérons que ce prix pourra contribuer à le protéger», souhaite Blaise Lempen.

Cela fait vingt-six ans qu’Allan McDonald dénonce sans relâche, par la plume et par l’humour, la guerre silencieuse menée par les «seigneurs» de la violence, croquant au passage inégalités sociales et corruption. «Chaque matin, je me disais que tout dessin était un pas de plus vers la liberté d’expression. Mais il y a cinq mois, j’ai été licencié du journal pour lequel je travaillais.» Le motif? Une esquisse sur le coup d’Etat perpétré en 2009 et qui mettait sur la sellette le propriétaire du journal. «Mes dessins ont trouvé refuge dans les médias sociaux et de nombreux lecteurs disent les apprécier et continuent de me suivre. Je publie également dans le New York Times et dans Le Monde diplomatique

A la censure, Allan McDonald répond par l’humour, arme de conscientisation massive. «Ceux qui censurent, commandent, répriment ou condamnent ont les mains tachées de sang. Les miennes ne sont tachées que d’encre», dit-il en dévoilant ses paumes. Il ajoute d’une voix ferme et chaude, où l’ironie masque l’émotion: «Je vis dans un pays où une balle coûte moins cher que le journal où apparaîtra la photo de la victime.»

En aparté, Allan McDonald évoquera la fondation qu’il est en train de créer. «J’organise des ateliers de dessin pour enfants à travers le Honduras. Pour tenter de sauver, grâce à l’art, des jeunes que des gangs sans scrupules recrutent dès qu’ils ont douze ans. Nous exposons leurs dessins dans les parcs publics et sur les places des villes et des villages pour développer leur créativité, leur envie d’apprendre, pour les encourager à s’en sortir par un travail honnête et pour tenter d’éviter qu’ils tombent aux mains des maras.» Mais la situation économique au Honduras laisse peut d’espoir pour développer son projet simple et ambitieux à la fois. «Pour créer cette fondation et continuer notre travail avec les enfants, nous avons besoin d’argent», affirme McDonald, en lançant un appel à la solidarité.

Autre lauréate récompensée par la PEC, Ileana Alamilla, journaliste et directrice de Cerigua (Centro de reportes informativos sobre Guatemala), une ONG qui a notamment bénéficié du soutien de l’ambassade suisse au Guatemala. «Ileana Alamilla fait un travail exemplaire à la tête de Cerigua pour documenter les abus, lutter contre l’impunité et défendre les travailleurs des médias. J’ai été impressionné par la qualité de son site web, qui indique en préambule: il est nécessaire de mettre en œuvre un programme de protection des journalistes au Guatemala», souligne Blaise Lempen.

© Alberto Campi / Genève

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Depuis presque trente ans, elle est journaliste dans un pays «qui vit dans un environnement de violence inacceptable» et où la liberté d’expression se conquiert tous les jours de haute lutte. Ileana Alamilla tient sa colonne dans le journal Prensa Libre de Guatemala et collabore également avec d’autres médias latino-américains.

«Mes collègues se sont réjouis autant que moi de l’attribution du prix de la PEC à Cerigua», confie-t-elle, en découvrant la petite bibliothèque de l’Association des correspondants accrédités aux Nations Unies (ACANU), espace qui avait reçu sa compatriote Rigoberta Menchu, bien avant que la dirigeante indigène n’obtienne le prix Nobel de la Paix en 1992. Rigoberta. Ileana. Même combat pour la vérité, et contre l’impunité au Guatemala.

Le prix de la PEC permet à Ileana et à son équipe, qui œuvrent depuis 1983 pour le droit à l’information au Guatemala, d’être visibles au-delà des frontières de leur patrie meurtrie. «L’indifférence et le silence tuent. Il faut construire une cuirasse pour garantir la sécurité des journalistes qui exercent leur profession en assumant des risques et en faisant face au danger du crime organisé et des narcotrafiquants», poursuit la lauréate guatémaltèque, qui plaide pour la nécessité de travailler en réseau afin de défendre les journalistes. Le dessinateur hondurien Allan McDonald lui fait écho: s’unir pour se protéger car «la mort nous attend à tous les coins de rue».

Son collègue et ami Patrick Chappatte, bédéiste suisse, témoigne dans un télégramme de félicitations aux lauréats, envoyé depuis la Birmanie où il se trouve en reportage: «L’Amérique centrale a besoin d’un peu de la lumière de nos projecteurs. Ce trou noir de l’actualité est livré à la violence des gangs, des narcotrafiquants et de la répression policière. Une guerre y fait rage, chaque jour, dans l’oubli du monde. J’ai vu tout cela, à Guatemala City, lors d’un atelier avec Allan McDonald et neuf autres dessinateurs de la région. J’en ai ramené un reportage en bande dessinée. J’ai vu des gangsters qui avaient commencé à tuer à l’âge de onze ans, si jeunes qu’ils avaient cessé de compter le nombre de leurs victimes. Des adolescentes pleines de rêve et d’espoir, prisonnières des bidonvilles du crime. Des prisons surpeuplées, comme celle du Pavon, où les détenus sont livrés à eux-mêmes, ou plus précisément à une pègre qui établit ses lois et son commerce.»

Un appel à l’union de toutes les forces journalistiques, lancé par la présidente de la PEC Hedayat Abdel Nabi, est alors relayé par Gabriela Sotomayor, correspondante de Notimex au Palais des Nations et présidente de l’ACANU, qui brosse un tableau sombre des conditions de travail des journalistes au Mexique, autre terre de tous les dangers pour les professionnels de l’information.

La PEC a aussi tenu à encourager les gouvernements à s’impliquer pour renforcer la protection des journalistes dans les zones dangereuses. Cette année, le choix s’imposait, selon Blaise Lempen. «L’Autriche a pris l’an dernier une initiative remarquable, qu’elle a menée à bien avec habileté et persévérance et qui a permis, après l’organisation de plusieurs séminaires, d’aboutir, en septembre 2012, à l’adoption d’une résolution sur la sécurité des journalistes au Conseil des droits de l’Homme de l’ONU. Et cela à l’unanimité. Son nouvel ambassadeur, ici présent, nous a promis qu’il va poursuivre ces efforts. La Suisse a joint tout de suite ses talents diplomatiques au groupe qui a travaillé à l’adoption de cette résolution, raison pour laquelle nous distinguons aujourd’hui également son ambassadeur à l’ONU», explique-t-il, en remerciant le Département fédéral des affaires étrangères pour le soutien financier apporté en 2013 à l’organisation du prix PEC.

«Je crois que, depuis la création de notre ONG en 2004, à la suite de la guerre en Irak, nous avons progressé sur le plan de la prise de conscience du problème majeur que pose l’accès des journalistes aux zones de conflit, très lié au respect du droit humanitaire et des droits de l’homme. Mais il y a encore beaucoup de travail pour éviter qu’en moyenne deux de nos confrères meurent chaque semaine dans le monde dans l’exercice de leurs fonctions, alors que beaucoup d’autres sont détenus, agressés ou menacés», rappelle-t-il.

«La Suisse veut obtenir des progrès sur le terrain pour la protection des journalistes. L’impunité est un défi majeur», déclare l’ambassadeur de la Suisse à l’ONU, Alexandre Fasel. «Nous condamnons fermement toute attaque contre des journalistes. Nous allons renforcer notre engagement pour obtenir des progrès réels sur le terrain», promet-il. A ses côtés, l’ambassadeur d’Autriche Thomas Hajnoczi déclare qu’il «faut être beaucoup plus vigoureux et systématique dans la condamnation des assassinats de journalistes». Il souhaite une meilleure coopération de la communauté internationale sur ce dossier. «L’Autriche va continuer à s’impliquer pour faire pression sur le plan de l’application du droit.»


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