Cécile Kyenge, symbole de l’Italie multiculturelle

KYENGE_1330.jpg
 

Cécile Kyenge est l’une des personnalités les plus en vue du nouveau panorama politique italien. Première ministre issue de l’immigration, femme «noire et fière de l’être», elle a réservé à Genève sa première visite officielle hors de son pays d’adoption. Rencontre.

 

Luisa Ballin
10 juillet 2013

La ministre italienne de l’Intégration fait la une des journaux influents. Couverture du prestigieux International Herald Tribune, entretiens et mentions dans le Corriere della Sera et La Repubblica, la représentante du Parti démocrate suscite l’intérêt.

Née en 1964 à Kambove, au Congo, étudiante devenue médecin ophtalmologue, Cécile Kyenge est mère de deux filles et épouse d’un Italien qui lui a fait découvrir la beauté aride de sa Calabre natale et a encouragé son engagement social.

Déterminée, dotée d’une force de conviction tranquille, la jeune femme, arrivée en Italie à l’âge de 19 ans, ne cache pas avoir connu «des moments difficiles» avant son entrée au gouvernement issu des élections d’avril 2013 et dirigé par le social-démocrate Enrico Letta.

Cécile Kyenge était à l’ONU le 18 juin dernier, à l’invitation de l’Organisation internationale pour les migrations (OIM). Lors d’une conférence de presse au Palais des Nations et au cours de l’entretien qu’elle a accordé à La Cité, elle a plaidé pour le respect de la personne afin de parer au risque de dérive raciste dans une Italie hier pays d’émigration et aujourd’hui terre d’immigration, où les insultes xénophobes qui se propagent sur la toile et dans les stades de football inquiètent citoyens et dirigeants.

Dès son entrée en fonction, Cécile Kyenge n’a pas fait mystère de sa volonté de donner la nationalité italienne aux enfants d’immigrés nés dans la Péninsule. Engagement qui, s’il ne fait pas encore l’unanimité auprès de ses compatriotes, a trouvé un soutien inespéré en la personne du gouverneur de la Vénétie, Luca Zaia, membre d’une Ligue du Nord pourtant peu favorable aux étrangers.

Cécile Kyenge entend-elle œuvrer avec le gouverneur Zaia pour faire prévaloir le ius soli (droit du sol) et favoriser l’adoption d’une loi? «La meilleure façon de répondre aux risques de dérive raciste est une politique de non violence, car ce qui met l’accent sur les différences ou sur ce qui divise et fait peur peut mener à cette dérive.

Toute personne qui occupe une place à l’intérieur des institutions peut contribuer à l’élaboration d’un modèle qui puisse respecter la nouvelle composition de l’Italie. C’est aussi le cas de M. Zaia. Ce n’est pas important de savoir si nous allons travailler ensemble pour soutenir ce nouveau modèle italien, ce qui est important c’est que chacun collabore à une campagne de sensibilisation qui aille dans ce sens», estime-t-elle.

Cécile Kyenge et son ministère s’emploient à simplifier le processus d’obtention de la nationalité italienne. «Je continue de suivre de près le travail qui se fait au niveau du Parlement pour une réforme de la loi sur la nationalité», ajoute notre interlocutrice, victime elle aussi d’insultes racistes.

Une élue locale de la Ligue du Nord est allée jusqu’à évoquer sur Facebook le viol de Cécile Kyenge, suite à une tentative d’agression sexuelle commise par un Africain sur une jeune Italienne. Signe d’une Italie qui évolue, la représentante de la Lega du Nord a été exclue de sa section de Padoue et Cécile Kyenge a reçu le soutien de la classe politique de son pays et de nombreux citoyens indignés.

ÉTIQUETTES ET STÉRÉOTYPES

La ministre italienne de l’Intégration insiste sur l’importance de l’éducation pour sensibiliser la population. «Les personnes qui représentent la nation ne doivent pas accentuer ou soutenir le racisme dans leurs propos, mais le combattre et mettre fin aux stéréotypes. Il est primordial de contrer le langage violent par un langage non violent qui favorise l’inclusion et le respect de chaque personne. Le moment est venu d’entreprendre une analyse complète de la nouvelle composition de l’Italie et d’expliquer les solutions que nous devons apporter aux nouvelles générations.»

Lorsque nous lui demandons si elle entend associer à cette démarche le joueur de football Mario Balotelli, «enfant terrible» des stades transpalpins et symbole d’une Squadra Azzura qui est sans doute l’un des «mythes unificateurs» d’une Italie de facto multiculturelle, Cécile Kyenge botte en touche: «Nous devons choisir des personnes qui représentent des modèles d’intégration. Nous avons la chance d’avoir plusieurs personnes qui ont la compétence et le professionnalisme nécessaires pour le faire. Il faut éviter de coller des étiquettes aux personnes sur la base de la couleur de leur peau ou du pays d’origine de leurs parents. Nous devons mettre au centre de chaque politique la personne et ses compétences.»

Cécile Kyenge se réjouit de la collaboration entre son ministère et celui des Affaires étrangères dirigé par Emma Bonino. Pour la première fois de son histoire, l’Italie, jusqu’alors bastion de la domination politique masculine, voit enfin les femmes, toutes sensibilités politiques et parcours professionnels confondus, impliquées dans les plus hautes sphères du pouvoir.

«C’est nouveau et c’est important de voir que les femmes sont en première ligne en Italie. La collaboration entre mon ministère et celui des Affaires étrangères est complète, notamment en ce qui concerne les programmes d’intégration. Nous travaillons ensemble et ces prochaines semaines nous proposerons des projets concrets. Il est aussi fondamental de coopérer pour renforcer les rapports avec les pays d’origine des migrants», explique-t-elle. Patries de ces milliers de migrants affluant sur les côtes italiennes que Cécile Kyenge entend visiter prochainement.

HASARD ET PERSÉVÉRANCE

Autre sujet lié à l’intégration et qui sévit non seulement dans la société italienne, mais sous toutes les latitudes: la violence envers les femmes. La présidente de la Chambre des députés, Laura Boldrini, s’est fortement exprimée contre ce fléau.

Que préconise la ministre de l’Intégration? «L’Italie va ratifier la convention d’Istanbul. Le message transmis à travers cette convention est très important pour faire comprendre que la violence envers les femmes est aussi un crime contre les droits de l’homme. La lutte contre la violence envers les femmes doit s’insérer dans un changement culturel. à travers la formation, dans les écoles et dans tous les secteurs de la société, nous devons sensibiliser chaque personne, homme, femme et enfant pour que les plus jeunes grandissent avec une mentalité qui bannisse toute forme de violence. Les hommes et les enfants doivent comprendre que la femme fait partie intégrante de la société et qu’elle doit être respectée. Notre politique doit encourager un changement de mentalité.»

Quand une journaliste française, séduite par l’excellent français parlé par Cécile Kyenge, s’étonne qu’elle n’ait pas choisi la France comme terre d’accueil, la ministre italienne explique que lorsqu’elle avait 19 ans, son rêve était de devenir médecin. Le hasard et sa persévérance ont voulu que les universités de Modène et de Reggio Emilia ainsi que l’Université catholique du Sacré Cœur à Rome lui ouvrent leurs portes.

En fin de rencontre, lorsque nous lui demandons quel est son prochain rêve, Cécile Kyenge sourit. «Mon prochain rêve est de voir toute personne se reconnaître et être reconnue dans chaque pays comme citoyen et citoyenne, sans que l’on insiste sur son origine. Mon prochain rêve est aussi de voir les Conventions de Genève et les droits de l’Homme être appliqués dans la vie quotidienne. En Italie et ailleurs.»

 

Paru dans l’édition d’été 2013