Laura Thompson: «Le XXIe siècle est celui des migrations»

© Anastasia Dutova / Genève

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L’Organisation internationale pour les migrations (OIM) est passée de 67 pays membres en 1998 à 151 en 2013. Les déplacements de populations représentent un défi crucial pour la planète et l’OIM se trouve sous les feux de la rampe. La directrice générale adjointe, Laura Thompson, rappelle que l’organisation n’a pas pour mandat de gérer les migrations, mais d’aider les États à mieux les gérer.

Mis en ligne le 10 juillet 2013

Directrice générale adjointe de l’Organisation internationale pour les migrations (OIM), Laura Thompson l’affirme et le réaffirme: «Le XXIe siècle est celui de la migration.» Le monde compte actuellement 214 millions de migrants internationaux et 750 millions de déplacés internes, dont 250 millions en Chine. Autrement dit, une personne sur sept est un migrant. Rencontre à Genève, au siège de l’OIM, avec une visionnaire pragmatique.

Les catastrophes humanitaires et les flux migratoires n’ont jamais été aussi nombreux. Quels sont les défis que l’OIM doit relever pour y faire face?

Laura Thompson: Le premier défi consiste à être sur place pour répondre aux besoins. Depuis sa création, en 1951, l’OIM est très engagée sur le terrain et nous avons une grande capacité d’intervention là où les choses se passent. Et nous devons être capables de répondre à une crise humanitaire importante. Pour répondre à ces défis, l’OIM dispose d’un budget «opérationnel» d’environ 1,4 milliard de dollars. A titre de comparaison, le budget administratif est de 38 millions de dollars. Cela vous donne une idée des moyens financiers que nous pouvons mobiliser sur le terrain. Il faut savoir que la plupart des fonds qui composent le budget «opérationnel» sont aujourd’hui alloués.

Comment financez-vous dès lors vos opérations «d’urgence»?

L’année dernière, après la crise en Libye, les états membres ont créé un mécanisme de financement qui permet à l’OIM de répondre aux besoins urgents, car même si nous avons une réponse presque automatique des bailleurs de fonds, il faut au moins un mois entre l’annonce d’une contribution et le moment où l’OIM reçoit l’argent. Mais dans ce laps de temps, des gens meurent... Lors de la crise en Libye, les besoins se chiffraient à un million de dollars par jour. En cas d’urgence, l’OIM peut utiliser ce fonds, ce qui constitue une avancée majeure pour assurer une réponse rapide.

Quels sont les autres défis, au-delà des moyens financiers?

L’autre défi important concerne les ressources humaines de l’OIM, car nos fonctionnaires n’ont pas tous la même expérience pour répondre à des situations d’urgence, où le plus important est de sauver des vies. L’OIM compte quelque 440 bureaux dans le monde, qui ne sont pas seulement situés dans les capitales, mais aussi à travers les pays. Nous avons de bonnes relations avec les autorités nationales et locales, ce qui facilite la tâche lorsqu’il s’agit de répondre à une crise, mais nous devons travailler constamment pour que ces relations restent bonnes.

Les organisations internationales telles que l’ONU, l’OIM, le HCR et le CICR ont-elles prise sur les événements qui bouleversent le monde ou sont-elles condamnées à ne faire que de l’aide d’urgence et du damage control?

Si nous parlons des activités de l’OIM, nous avons une prise importante, mais, compte tenu de notre structure budgétaire, cette prise dépend des fonds disponibles. Dans les situations d’urgence, nous essayons d’avoir une approche holistique, c’est-à-dire qui comprend l’ensemble de tous les paramètres, de la logistique à la diplomatie. Une urgence humanitaire engendre une grande mobilité humaine, comme nous le voyons lors de catastrophes naturelles ou de crises politiques et sociales. Des mouvements de populations importants peuvent créer des vulnérabilités et des besoins autres que ceux que nous affrontons en temps normal. Nous adaptons alors notre cadre opérationnel pour mieux répondre aux situations d’urgence. Nous intégrons aussi à nos activités tout ce qui peut aider à la prévention de catastrophes.

Comment se passe votre collaboration avec les États membres?

Nous travaillons avec les gouvernements pour être le mieux préparés possible en cas de crise éventuelle. Nous savons que plusieurs pays doivent faire face à des désastres naturels, comme, par exemple, des tornades aux Caraïbes ou en Asie. Il faut donc collaborer avec les gouvernements de ces pays et avec leurs structures de protection civile afin d’intégrer la mobilité humaine et la migration dans cette préparation. Et c’est là que nous avons une certaine prise.

Avec quels résultats?

Nous avons de bons résultats car les gouvernements sont sensibles à cette approche. Nous n’œuvrons pas seulement avec la protection civile dans les pays dans lesquels nous intervenons, nous créons aussi des comités avec des agences de protection civile dotées d’une grande expérience pour aider les pays qui ne bénéficient pas de cette expérience.

Vous travaillez également avec le CICR, le HCR et d’autres organisations humanitaires des Nations Unies?

Oui, nous collaborons avec tout système qui apporte une réponse humanitaire, avant, pendant et après une crise, pour répondre à la mobilité humaine qui en résulte. Nous œuvrons aussi avec nos partenaires dans des secteurs spécifiques.

Peut-on chiffrer aujourd’hui la mobilité humaine globale?

C’est une question difficile. Nous parlons de 214 millions de migrants internationaux et de 750 millions de migrants internes, qui se déplacent dans leur propre pays. Une personne sur sept dans le monde est un migrant, sans compter les touristes. Un pays comme la Chine voit 250 millions de personnes bouger à l’intérieur de ses frontières. Ce chiffre dépasse celui de tous les migrants internationaux dans le monde! Là aussi, il y a des défis importants à relever. Dès qu’une crise humanitaire éclate, les chiffres varient, sans compter les mouvements de population dus au changement climatique et les conséquences que cela implique. Ces migrants climatiques sont une réalité. Ils ont quitté leur domicile pour cause de sécheresse, de manque de nourriture ou d’inondations. La migration a toujours été une mesure d’adaptation spontanée, mais si les prévisions les plus alarmistes devaient se confirmer, nous devrions alors faire face à des flux migratoires très importants, partout dans le monde.

Vous êtes une femme du Sud, le directeur général de l’OIM est un homme du Nord. Comment vos perceptions de la migration se rencontrent-elles?

Le directeur général et moi sommes un peu plus internationaux que nos provenances! J’ai passé plusieurs années de ma vie au Nord et il a passé plusieurs années de la sienne au Sud.  Il a été ambassadeur de son pays, les États-Unis, et moi du mien, le Costa Rica. Nous avons des expériences différentes qui constituent une richesse dans le leadership d’une organisation internationale. Il est un homme, je suis une femme et nous avons des sensibilités politiques différentes, nous sommes donc complémentaires. Cet équilibre au sein de l’OIM est important. Nos deux visions de la migration sont utiles, car nous ne savons pas ce qui va se passer dans vingt ans. Les flux migratoires ont changé, ils sont devenus complexes, puisqu’on ne parle plus seulement de migrations du Sud vers le Nord.

Vous êtes sensible à la situation des femmes migrantes. Que préconisez-vous pour les protéger des abus et de la violence dont elles sont victimes?

Nous parlons de féminisation de la migration. Historiquement, les femmes ont toujours migré. Elles accompagnaient les hommes, mari, père, fils, mais en général, elles ne prenaient pas la décision de quitter leur pays pour trouver de meilleures opportunités. Avec le changement de rôle entre hommes et femmes au XXIe siècle et les différentes crises économiques et financières, de très nombreuses femmes sont devenues «cheffes de famille». Nombreuses sont celles qui prennent la décision de quitter leur pays pour trouver un meilleur emploi. La plupart du temps, elles partent seules ou avec leurs enfants, ce qui crée des situations nouvelles. Les femmes ont une vulnérabilité que les hommes n’ont pas. Elles sont souvent victimes de violences et d’abus. Elles vivent aussi l’exploitation vécue par la population féminine de certains pays qui accueillent des migrants. Les femmes sont en général moins bien payées que les hommes et leurs conditions de travail sont précaires. Elles font face aux discriminations et aux limitations que les femmes de certains pays d’accueil connaissent.

Que fait l’OIM pour les aider?

Nous essayons, et c’est nouveau, d’introduire le concept de «genre» dans les politiques migratoires des pays. Ce n’est pas évident. C’est un travail de longue haleine. Des lois de discrimination positive pour les migrantes sont nécessaires, ainsi qu’un plaidoyer auprès des dirigeants politiques pour les aider à comprendre qu’il est urgent de répondre à ce nouveau phénomène, car les politiques migratoires d’avant ne suffisent plus. Des efforts sont nécessaires pour adopter une législation migratoire et contre la traite des êtres humains dignes de ce nom. Dans ce dernier cas, le phénomène est inverse: la traite des femmes est connue et la plupart des législations prévoient la prévention contre la traite des femmes, mais nous constatons que les hommes, eux aussi de plus en plus victimes de la traite, sont moins pris en compte par les gouvernements et les législations. Si l’on parle de la traite des être humains et de l’exploitation sexuelle, on évoque beaucoup moins la traite liée à l’exploitation professionnelle.

Que l’on peut appeler esclavage?

Oui, absolument, nous pouvons parler d’esclavage moderne dans certains cas.

Quelles sont vos priorités en tant que directrice générale adjointe de l’OIM?

C’est compliqué! Je dirais que je suis très contente d’occuper la fonction de directrice générale adjointe de l’OIM, une organisation qui a beaucoup grandi ces quinze dernières années, et que les priorités que je m’étais fixées sont aussi celles de l’OIM. Par exemple, le directeur général et moi avons œuvré pour développer une relation plus proche avec les États membres, qui doit être consolidée. Lorsque j’étais fonctionnaire à la Mission permanente du Costa Rica, de 1994 à 1998, je suivais l’OIM, j’ai même été présidente du comité exécutif de cette organisation qui comptait à l’époque 67 états membres, avec un petit budget et une présence modeste sur le terrain. Je suis retournée à la Mission du Costa Rica, comme ambassadeur, en 2007, et lorsque j’ai été élue à l’OIM, en 2009, il y avait 125 pays membres. Aujourd’hui, nous en comptons 151! Cela reflète l’importance que la migration a acquise pour les états, et la conscience qu’ils ont de devoir la gérer au mieux pour qu’elle devienne une expérience positive tant pour les pays que pour les migrants. L’OIM offre cet espace de dialogue.

Ce dialogue est-il difficile en temps de crise et de méfiance plutôt que d’ouverture vers l’autre?

Nous devons continuer à avoir une politique centrée sur l’être humain, car notre but principal est de protéger autant que possible le migrant. Les relations avec les États sont dans ce but très importantes, car c’est à travers eux que nous réussirons à obtenir cette protection des migrants. L’OIM n’a pas pour mandat de gérer les migrations, mais d’aider les États à mieux les gérer. Les changements dans les flux migratoires ont mis une énorme pression sur les États en voie de développement pour gérer la migration de façon différente. Ces États voyaient nombre de leurs citoyens migrer, aujourd’hui, la plupart d’entre eux ont des citoyens qui émigrent, mais ils accueillent aussi beaucoup de migrants venus en transit ou qui ont choisi ces pays comme destination finale. Ces États apprennent à gérer la migration avec des institutions moins développées que celles des états plus développés. C’est une nouvelle expérience pour l’OIM, pour ses États membres et pour moi. Le XXIe siècle est celui de la migration. Il sera donc aussi celui de l’OIM!

Le XXIe siècle verra une femme directrice générale à la tête de l’OIM? Cette possibilité existe-t-elle, le directeur général ayant toujours été un homme venu des États-Unis? J

e ne vois aucune raison pour qu’une femme ne puisse pas être directrice générale de l’OIM. Et j’espère que cela viendra! Nous verrons en 2018, puisque M. William Lacy Swing vient d’être réélu directeur général pour un nouveau mandat.