LES «MOHICANS» DE L’ONU

© Anastasia Dutova / Palais des Nations / Septembre 2013

© Anastasia Dutova / Palais des Nations / Septembre 2013

Les salles de presse se vident au Palais des Nations, sous l’effet de la crise des médias et de la désaffection des rédactions pour les questions internationales complexes. Rencontre avec les correspondants onusiens qui tiennent encore les avant-postes.

Par Luisa Ballin
Publié le 27 septembre 2013

La rencontre entre John Kerry et Sergueï Lavrov à l’ONU de Genève est-elle un chant du cygne ou le nouvel envol d’un phénix qui renait de ses cendres à chaque crise humanitaire? Vendredi 13 septembre, l’effervescence des grands jours était palpable en salle III du Palais des Nations. La présence des ministres des Affaires étrangères américain et russe ainsi que de l’envoyé spécial du secrétaire général de l’ONU, Lakhdar Brahimi, a mobilisé les médias suisses et étrangers comme au temps de la Conférence internationale sur l’ex-Yougoslavie, lorsque Genève était au centre de la carte médiatique du monde.

Blaise Lempen, correspondant de l’ATS © Anastasia Dutova

Blaise Lempen, correspondant de l’ATS © Anastasia Dutova

«Les pourparlers sur la Syrie redonnent de l’importance à Genève aux yeux des journalistes», analyse Blaise Lempen, correspondant de l’Agence télégraphique suisse (ATS), accrédité à l’ONU depuis vingt ans et auteur du livre Genève, laboratoire du XXIe siècle (Georg, 2010). «La réunion Kerry-Lavrov sur les armes chimiques ne règle pas le conflit en Syrie. Mais l’important, pour l’heure, est le rapprochement entre les États-Unis et la Russie pour un règlement des hostilités. Et là, Genève retrouve une place primordiale pour notre travail. Vingt ans après la Conférence sur l’ex-Yougoslavie, on renoue avec un effort diplomatique continu. Dès qu’il y a une grande crise humanitaire, les discussions se passent à Genève, capitale mondiale de l’humanitaire.»

C’est dans ces phases d’ébullition diplomatique que les journalistes affluent au Palais des Nations. Le Service de l’information de l’ONU a, du 6 au 28 septembre, accrédité 34 correspondants temporaires et 22 auxiliaires, essentiellement pour le Conseil des droits de l’Homme et la réunion Lavrov-Kerry. Au 31 août 2013, quelque 194 correspondants étaient accrédités au Palais des Nations, précise le service dirigé par Corinne Momal-Vanian.

Mais ces chiffres sont trompeurs. Si, sur le papier, le nombre de correspondants reste stable, la «Genève internationale» est, elle, de moins en moins présente dans les médias, dénonce le journaliste Daniel Wermus, ancien responsable de l’agence InfoSud, dans un billet intitulé «La Genève internationale perd son tam-tam», paru en juin dans édito, le magazine suisse des médias. «Aucune statistique officielle ne le confirme, mais les ‘Mohicans’ du Palais des Nations hantent les salles de presse devenues quasi désertes», écrit-il. C’est un fait empirique. Entre deux conférences internationales sur des sujets chauds, comme la Syrie actuellement, les journalistes se font rares à l’ONU. Sauf les quelques correspondants qui tiennent fermement les avant-postes.

La plupart travaillent pour les agences nationales de presse, comme Silvana Bassetti, journaliste à Genève depuis 1988 et correspondante de l’agence italienne ANSA. «Je collabore également avec d’autres medias italophones», ajoute-t-elle, en laissant entendre que les sujets à traiter ne manquent pas. «Je couvre les activités des agences spécialisées des Nations Unies, surtout le Conseil des droits de l’Homme, le HCR et l’OMS, mais aussi l’OMC, le CICR et le CERN, sans oublier les débats et conférences sur les thèmes des droits humains et les sujets d’actualité.» La Suisse, non seulement la sphère onusienne, intéresse aussi les médias italiens, notamment dans les questions bilatérales, la fin du secret bancaire ou les conflits fiscaux, autant de thèmes qui occupent constamment la consœur italienne. «Il y a autant de sollicitations que par le passé», affirme-t-elle.

Silvana Bassetti, correspondante de l’ANSA © Anastasia Dutova

Silvana Bassetti, correspondante de l’ANSA © Anastasia Dutova

Si au Palais des Nations la présence des agences de presse, AP, AFP, Reuters, EFE, ANSA, ATS, Notimex, Kyodo, Xinhua ou Kuna est vitale pour la visibilité de la Genève internationale, la plupart répondent à des intérêts nationaux. Isabel Sacco, correspondante à l’ONU depuis plus de dix ans, détaille les spécificités de l’agence espagnole EFE. «Nos clients sont essentiellement des médias espagnols et latino-américains. Mis à part les informations internationales qui émanent des grandes conférences ou les crises humanitaires, ce qui intéresse EFE ce sont les informations sur l’Amérique latine et l’Espagne. Nos clients nous demandent notamment des dépêches sur les décisions prises au Conseil des droits de l’Homme et autres comités concernant les pays latino-américains.»

L’agence EFE dispose de deux correspondantes et d’une stagiaire, dont la mission est d’élargir la couverture à la Genève internationale, la Suisse, avec ses secteurs économique et bancaire ainsi qu’au sport international, avec la FIFA et l’UEFA. Isabel Sacco observe elle aussi que l’importance médiatique de la Genève internationale connaît des hauts et des bas. «Genève suscite à nouveau l’attention grâce aux réunions importantes car le monde espère que les dirigeants qui viennent négocier à l’ONU prendront des décisions concrètes. Bien que Genève ne soit pas aussi importante que Bruxelles ou Washington tout au long de l’année, elle a ses moments incontournables pour les journalistes.» Alors que les correspondants permanents de médias occidentaux ne sont plus aussi nombreux à Genève, Isabel Sacco, membre du Comité de l’Association des correspondants accrédités à l’ONU (ACANU), constate que, ces deux dernières années, les demandes d’adhésion émanaient surtout de journalistes asiatiques.

Isabel Sacco, agence EFE © Anastasia Dutova

Isabel Sacco, agence EFE © Anastasia Dutova

Si le Palais des Nations reste une place importante pour les agenciers, les activités du principal siège européen de l’ONU sont plus difficiles à «vendre» pour les journalistes indépendants, déplore Juan Gasparini, journaliste retraité encore accrédité à l’ONU. «Après la crise des années 2008-2009, il y a moins d’argent pour les Nations Unies et moins de ressources pour les médias, à part les agences, qui ne peuvent plus rémunérer des correspondants à l’ONU. Ce qui signifie une baisse de la qualité des articles, car certains décideurs semblent plus intéressés à ne pas perdre leur emploi plutôt qu’à approfondir l’information. Outre ce contexte économique défavorable, le modèle traditionnel du correspondant de presse a éclaté, puisque, sauf rares exceptions, il n’y a plus que des pigistes.»

«Le modèle de visibilité médiatique qu’a connu la Genève internationale est en crise et les journalistes indépendants, qui pourraient apporter une plus-value au traitement de l’information onusienne, sont une espèce en voie de disparition.» Pourquoi un journal achèterait-il l’article d’un freelance s’il est abonné aux agences qui donneront de toute façon les news onusiennes principales? interroge Juan Gasparini. Quels thèmes trouvent grâce auprès de ses employeurs occasionnels? «Les questions liées aux droits de l’Homme comme l’examen périodique universel ou les contrôles des organes des traités qui mettent sur la sellette chaque pays à un moment donné, outre les assemblées de l’OMS où l’ont rencontre des ministres qui viennent à Genève une fois par année pour fixer le cap dans les domaines de la recherche, des maladies, des traitements et sur le plan économique.»

Jean-Pierre Kapp est l’un des rares journalistes suisses alémaniques accrédités à l’ONU depuis longtemps. Il a connu le double statut de correspondant permanent pour le service alémanique de l’ATS (de 1992 à 1996) et celui de journaliste pour la Neue Zürcher Zeitung (NZZ) et la Süddeutsche Zeitung. Après quelques années à l’étranger, il est revenu au Palais des Nations en 2012 comme correspondant de la NZZ, l’un des rares journaux suisses à couvrir en permanence l’ONU. «Les médias alémaniques s’intéressent encore aux Nations Unies et à la Genève internationale, mais cet intérêt est surtout lié à de grands événements, comme c’est le cas pour les pourparlers sur la Syrie. Je couvre également les travaux de l’OMC et d’autres thèmes, même si le quotidien des agences onusiennes semble un peu répétitif pour les journaux alémaniques», explique-t-il.

La couverture de la Genève internationale n’est pas seulement une affaire de presse «écrite». Luca Solari travaille au studio radio de l’ONU depuis 1999. Il enregistre les conférences de presse pour les journalistes radio accrédités à l’ONU et produit du matériel pour les ondes onusiennes. «Je travaille avec un producteur qui prépare des news et fait des interviews et j’assure le montage avec lui. Ce matériel, qui rend compte des activités de l’ONU et de ses agences spécialisées est posté sur le site internet des Nations Unies, à New York et à Genève. Les journalistes qui utilisent le studio viennent de la BBC, de la Deutsche Welle, de Radio Vatican, Radio Orient, etc. Ce service est gratuit et les correspondants des radios affluent en fonction de l’actualité», détaille-t-il.

Luca Solari, studio radio de l’ONU © Anastasia Dutova

Luca Solari, studio radio de l’ONU © Anastasia Dutova

Le secteur audio-visuel, qui montre lui aussi un recul dans le traitement des sujets onusiens, a dernièrement perdu un acteur actif dans ce domaine. Le 30 août dernier, la radio publique anglophone World Radio Switzerland (WRS) a cessé d’émettre. «Notre proposition était d’offrir le monde aux Suisses et d’offrir la Suisse aux étrangers», nous confiait son rédacteur en chef, Philippe Mottaz, avant de rendre l’antenne. Il se disait fier avec son équipe «d’avoir fait comprendre le pays hôte aux populations étrangères résidant en Suisse, en anglais, langue indispensable à la visibilité de la Suisse et à sa vision stratégique dans les domaines de la haute éducation, la recherche et la Genève internationale, dans ce monde globalisé».

WRS avait été nommée Radio of the Year, en 2012 et en 2013, et avait reçu cinq prix Edward Morrow, figure tutélaire du journalisme américain immortalisé par Georges Clooney dans Good Night and Good Luck. Une vingtaine de personnes travaillaient pour WRS à Genève. La radio de service public à laissé la place à une radio privée et commerciale.

MédiasLuisa Ballin