Guy Mettan: «Le journalisme est envahi par la communication»

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Directeur du Club suisse de la presse, dont la mission est de servir de relais aux journalistes suisses et internationaux à Genève, Guy Mettan analyse l’évolution du rôle des médias dans la Genève internationale. Entretien avec un observateur privilégié des mutations qui façonnent le paysage médiatique suisse et international.

Mis en ligne le 28 septembre 2013 à 17h19

Comment expliquez-vous le dépeuplement des salles de presse de l’ONU?

Ces dix dernières années ont été marquées par une irruption de la communication dans le monde du journalisme, par une prolifération invasive qui se traduit par le fait que de nombreux journalistes changent de métier pour devenir attachés de presse ou chargés de communication dans les organisations internationales, les organisations non gouvernementales ou auprès de responsables politiques et de patrons d’industrie. Cette tendance montre la fragilité et la dégradation du niveau de la presse écrite notamment, qui a été très touchée par la crise et par la concurrence d’internet. Ce phénomène est extrêmement alarmant. Il y a de moins de moins de journalistes professionnels salariés à plein temps, ou même des journalistes freelance capables d’être autonomes sur le plan financier, pour traiter des sujets internationaux complexes. Lorsque j’étais jeune journaliste, la rubrique internationale était le top du top dans la presse, aujourd’hui elle arrive après l’information locale et parfois même de l’actualité gastronomique.

Est-ce dû aussi au fait que la Genève internationale a moins de visibilité ou moins d’importance?

Je ne pense pas que cela soit lié à la Genève internationale, mais à l’évolution de la presse occidentale. Lorsque l’on voit que le Washington Post est vendu au patron d’Amazon tout est dit. Il reste encore des journalistes de la presse papier suffisamment motivés pour couvrir la Genève internationale, mais l’avenir n’est pas rose. Quant aux médias audiovisuels, ils ne sont pas à l’aise pour traiter la Genève internationale qui offre des sujets techniques, rationnels, des rapports, des statistiques, mais rien de très «émotionnel». Ce qui constitue un handicap pour la couverture de la Genève internationale, lorsqu’on sait que les médias audiovisuels sont friands d’images véhiculant de l’émotion.

Le Club suisse de la presse a tissé des liens avec le Service de l’information de l’ONU, avec les différentes associations de journalistes accrédités auprès des Nations Unies, avec l’Université de Genève, le Graduate Institute, le Club diplomatique et la Fondation pour Genève. Quel est le but de ces rapprochements?

Le Club suisse de la presse n’est pas uniquement un lieu où faire circuler l’information, notamment internationale, il est aussi un endroit où l’on peut émettre des idées sans que cela soit ex officio et cela donne une certaine liberté. Il est important d’avoir des instances où l’on peut dire ce que l’on pense pour traiter les problèmes comme ils se posent, sans langue de bois, et de faire interagir des représentants du monde diplomatique et onusien avec le monde académique et la société civile. C’est de l’interaction de ces trois mondes que peuvent naître les étincelles utiles au débat sur les thèmes internationaux. Le fait d’être à côté du système onusien, de ne pas dépendre d’un gouvernement, de ne pas être soupçonné de tenir un «agenda caché», est un avantage considérable.

Les Lundis de la gouvernance organisés par le Club suisse de la presse sont-ils nés de ces mêmes constats?

Ils sont nés d’un constat d’épuisement des Nations Unies, seule instance internationale en charge de la gouvernance mondiale, impuissante à gérer les affaires du monde à cause du manque de volonté de ses pays membres. Nous constatons également l’émergence de solutions et d’instruments latéraux concurrents, comme le G8 ou le G20 et d’autres instances qui s’occupent d’aspects très particuliers de la gouvernance: changements climatiques, diversité biologique, transports. Dans ces cercles, il n’y a en aucun cas une approche globale de la gouvernance mondiale. Les gouvernements ne veulent pas d’un gouvernement mondial. C’est un tabou absolu. Lorsque l’on veut en parler, on constate une levée de boucliers. La réforme de l’ONU et de son Conseil de sécurité devient difficile, parce qu’il faut partager le pouvoir et l’organiser. Le système est bloqué. Il faut trouver d’autres solutions ou en tous les cas y réfléchir. Car, force est de constater qu’au niveau international vous ne trouvez pas beaucoup de cercles ou d’organisation d’états qui réfléchissent à la question: comment organiser et réguler la gouvernance mondiale? Notre idée est de lancer la discussion pour chercher des réponses à cette question. Genève a l’atout de posséder une expérience multilatérale grâce aux organisations internationales et aux ONG installées ici. Or la gouvernance mondiale «démocratique» passe forcément par le multilatéralisme. Un pays ne peut pas décider seul et s’attendre à ce que les autres obéissent. L’approche multilatérale est la seule voie possible.

Les autorités genevoises et suisses qui soutiennent le Club de la presse ont-elle la volonté de renforcer son rôle actuel?

Pour cela, il faut convaincre, car rien n’est jamais acquis. Il existe un sentiment d’amour-haine entre les autorités et la presse. D’un côté, il faut protéger les médias, mais en même temps les médias sont critiques. Cette ambivalence fait que, pour une entité qui entend rassembler, comme le Club suisse de la presse, on doit toujours remettre l’ouvrage sur le métier.


* Correspondante à l’ONU pour La Cité, Luisa Ballin est aussi membre du Club suisse de la presse et collabore aux Lundis de la gouvernance.