«Le Conseil de sécurité de l’ONU n’est plus représentatif!»

© Anastasia Dutova / Genève

© Anastasia Dutova / Genève

 

Nommé au poste de directeur général par intérim de l’Office des Nations Unies à Genève (ONUG), le Danois Michael Møller, parfait francophone, veut secouer le Palais des Nations et conserver à la Suisse son rôle de plateforme pour la paix. Laissant la langue de bois au vestiaire, il répond aux questions de La Cité.

 

Luisa Ballin
Correspondante à l’ONU
27 mai 2014

Accueilli comme l’homme providentiel de la Genève internationale, cumulant plusieurs casquettes par intérim — directeur général de l’Office des Nations Unies à Genève (ONUG), secrétaire exécutif de la Commission économique pour l’Europe et secrétaire général de la Conférence du désarmement — Michael Møller doit réveiller la Belle Endormie. Mais le nouveau patron de la Genève internationale sait qu’il ne peut pas changer l’ONU tout seul: «Il faut que les États le décident mais, pour le moment, je ne vois pas cela à l’horizon. Il est donc temps de trouver d’autres moyens pour arriver à nos fins. Lesquels? Avant tout une organisation plus efficace dans la réalisation de ses mandats. Nous avons certes besoin de l’appui de ses membres mais aussi des citoyens», explique ce Danois (62 ans) de mère française.

Michael Møller n’a pas oublié que la Charte de l’ONU cite en préambule «Nous, peuples des Nations Unies…» et il est bien décidé à rendre le Palais des Nations plus accessible au public. «Nous devons faire en sorte que les gens sachent ce que nous y faisons. Les défis que nous devons affronter sont énormes et ils ne sont plus seulement ceux auxquels nous devions faire face il y a dix ou vingt ans. Il faut réorienter la machine. Au sein des Nations Unies, il y a une grande expertise et des gens très capables. Nous avons le savoir-faire, mais non pas le faire-savoir.»

Le directeur général de l’ONU a ainsi fait appel à toutes les bonnes volontés et à des experts en communication «qui nous donnent des conseils pro bono pour mieux faire connaître les activités de la Genève internationale. Avec le peu de moyens dont je dispose, je souhaite changer la perception de ce qui est fait dans cette ville. J’aimerais que les gens comprennent que sur cette planète, en 24 heures, il n’y a pas une personne qui ne soit pas touchée par une décision qui a été pensée ou mise en œuvre à Genève».

Michael Møller a aussi prié les autres responsables des organisations internationales de lui prêter main forte pour informer, sans langue de bois, sur ce que le système onusien fait concrètement pour améliorer la vie des gens. Pourtant les chargés de communication des organisations internationales sont souvent réduits à limiter les dégâts, en réponse à des questions pointues formulées par des journalistes ou des représentants des organisations non gouvernementales (ONG) sur des thèmes sensibles.

Michael Møller l’admet: «C’est possible. Nous sommes un agrégat d’organisations et d’acteurs très différents et il est clair que nous faisons face à des moments plus sensibles que d’autres. Dans la diplomatie, certaines règles datent d’un autre temps. Elles nous ont été très utiles, mais pour faire face aux problèmes d’aujourd’hui et tenter de résoudre des situations imprévues, les schémas traditionnels ne suffisent plus.»

Le directeur général de l’Office genevois des Nations Unies peut-t-il aller au-delà de ce que lui dicte la prudence onusienne? «Oui, je le fais toujours», affirme-t-il. Les États membres lui laisseront-ils prendre des risques? «Cela dépendra du sujet. Jusqu’à maintenant, ils sont assez preneurs. Notre bureau aide avant tout à mettre en lumière le travail des autres.»

 

«IL FAUT QUE LES DÉCISIONS QUI SE PRENNENT ICI SOIENT CONNUES PAR TOUS»

Un exemple? «Je viens de prendre la gestion de la Commission économique pour l’Europe. Un grand travail y est accompli; il a un impact certain sur la vie des gens, mais ce travail est méconnu. Il faut le présenter autrement, car si l’on parle de réunions, de normes ou de standards sans expliquer en quoi cela touche la vie des gens, nous n’intéresserons pas grand monde. Lorsque vous vous baladez dans la rue, vous voyez que les feux sont partout pareils dans le monde, mais peu de gens savent que c’est dans une salle du Palais des Nations qu’un comité de personnes venues des quatre coins de la planète a décidé que telle serait la règle dans le monde entier. Idem pour les normes concernant les sièges de bébés dans les voitures, qui ont aussi été adoptées dans ce bâtiment. C’est cela qu’il faut faire ressortir de la paperasse pour que les décisions qui se prennent ici soient connues par tous.»

 
© Anastastia Dutova / Genève

© Anastastia Dutova / Genève

 

L’ONU est aussi une organisation politique avec des tabous dont on ne parle pas puisque ce sont des sujets qui fâchent, comme la réforme du Conseil de Sécurité et le droit de véto de ses cinq États membres permanents, tous dotés de l’arme atomique. Ce tabou sautera-t-il un jour? «Il ne va pas sauter si on ne commence pas à en parler», souligne Michael Møller. «On parle certes de la réforme de l’ONU, mais en des termes très diplomatiques. Le Conseil de sécurité n’est plus représentatif et s’il n’est plus très efficace, c’est aussi à cause de cela. Mais il n’est pas besoin d’aller jusqu’à New York. Nous avons à Genève la Conférence du Désarmement, qui en dix-huit ans n’est même pas parvenue à se mettre d’accord sur un ordre du jour! C’est inacceptable, cela doit changer», martèle celui qui a le lourd fardeau de remettre à flot ce vaisseau-fantôme.

Comment le chef d’orchestre chargé de dynamiser des organes onusiens somnolents compte-t-il convaincre les États tout-puissants de débloquer cette conférence qui est de moins en moins celle du désarment dans un monde où les États et autres «seigneurs» de guerre ne cessent de se réarmer? «C’est une responsabilité morale qui nous incombe à nous qui sommes dans une situation de pouvoir, même minimaliste, que de pousser pour que les choses se fassent. J’aurais pu dire que, vu que cela semble impossible, mieux vaut ne rien faire. Mais ce ne serait pas acceptable qu’une personne qui possède un levier pour faire bouger les choses ne l’utilise pas. Il faut trouver les bons arguments et rassembler celles et ceux qui ont le même engagement et coopter des femmes et des hommes en dehors du système onusien, pour faire entrer dans la discussion les représentants de la société civile afin de persuader les États.»

Et le directeur général de l’Office onusien dans la Cité de Calvin de filer la métaphore: «C’est un peu comme la goutte de la torture chinoise. Prenez la campagne pour le bannissement des mines antipersonnel. Au début, les États ne voulaient pas en entendre parler, puis, grâce à une campagne de la société civile, emmenée par Jody Williams, les pays qui ne voulaient pas signer quoi que ce soit sur ce thème ont fini par adopter la Convention d’Ottawa, ce qui a permis de sauver tant de vies. Cette mobilisation a eu un effet extraordinaire parce que la société civile a exercé une pression sur ses dirigeants politiques.»

Michael Møller appelle-t-il la société civile à bouger d’avantage? «Certainement! Dans le monde d’aujourd’hui, les structures de gestion de la planète sont en train de changer. A la table où se prennent les décisions, vous trouvez non seulement les représentants des gouvernements, mais aussi d’autres acteurs qui incarnent la société civile. C’est un partenariat indispensable qui permet d’enrichir le dialogue et mener à des actions concrètes.»

Voit-il les citoyens descendre dans la rue pour manifester? «Si c’est nécessaire, pourquoi pas? C’est légitime. Ils le font déjà. Cela fait partie des outils qui peuvent aider à structurer les engagements. Nous devons créer des méthodes de dialogue entre nos dirigeants politiques et tous les acteurs qui ont leur mot à dire pour trouver des solutions concrètes à des problèmes qui nous concernent tous. J’invite souvent des représentants de la société civile au Palais des Nations, car si nous ne le faisons pas, nous ne serons pas efficaces. J’aimerais aussi lancer un processus de discussion sur des thèmes touchant au désarmement, des armes légères au désarmement nucléaire, avec les ONG qui travaillent sur ces sujets sensibles et qui proposent de nouvelles perspectives. Elles n’abordent pas ces problèmes seulement sous l’angle sécuritaire comme le font les gouvernements, mais avec un horizon plus vaste.»

L’ONU a-t-elle encore un rôle à jouer dans les grandes crises actuelles comme la Syrie et l’Ukraine, à part organiser des pourparlers entre belligérants dans les grands hôtels, à Genève ou à Montreux? «Il faut voir ces pourparlers dans un contexte historique plus large. Faire la paix est un processus. Que ce soit sur le terrain ou dans un hôtel, l’important est de parvenir à la paix. L’ONU a la capacité d’inviter les belligérants et les facilitateurs et toute autre personne active dans le domaine de la médiation. Le rôle de l’ONU est constant, même s’il n’est pas toujours visible. Les négociations sont par nécessité discrètes. Les gens viennent négocier ici, parce qu’ils estiment que la Suisse, pays neutre, n’a pas d’agenda caché. Ils trouvent à Genève un cadre international doté d’une expertise exceptionnelle qui en fait l’endroit adéquat pour négocier. Depuis la création du Palais des Nations le nombre de négociations qui ont eu lieu en ses murs est impressionnant. Récemment, un ministre vietnamien me parlait de la célébration du 60e anniversaire de la signature des accords de paix sur l’Indochine qui s’est déroulée dans la salle du Conseil.»

Si le diplomate onusien est contraint à une ardente patience, l’homme de terrain n’est-il pas frustré de voir que les crises se répètent et que l’ONU y est quasi impuissante, à part pour apporter une aide humanitaire essentielle aux victimes, que ce soit lors du conflit qui a déchiré l’ex-Yougoslavie ou, de nos jours, la guerre qui dévaste la Syrie? Michael Møller acquiesce: «Oui, nous la ressentons tous cette frustration, surtout sur le terrain. C’est une des composantes de la condition humaine. Mais si vous n’êtes pas optimiste, il ne faut pas travailler à l’ONU où les dossiers sont difficiles et où il faut avoir la capacité d’une vision à long terme.»

 
Michael Møller: «Que ce soit sur le terrain ou dans un hôtel, l’important est de parvenir à la paix.» © Anastasia Dutova / 2014

Michael Møller: «Que ce soit sur le terrain ou dans un hôtel, l’important est de parvenir à la paix.» © Anastasia Dutova / 2014

 

Qu’attend-il de la diplomatie suisse? «Je connais bien Genève puisque j’en suis à mon quatrième mandat dans cette ville. La Suisse fait énormément. Je ne parle pas seulement de sa diplomatie, mais aussi des représentants de son gouvernement, tant au niveau fédéral que cantonal et celui de la Ville de Genève, aussi bien dans le domaine politique que social. Je les considère comme des partenaires. Outre sa médiation dans les crises, la Suisse a su faire valoir sa neutralité qui est très appréciée, tout comme son engagement qui n’est autre que celui d’aider à résoudre ces crises.»

Comment le directeur général de l’ONUG entend-il œuvrer pour que Genève redevienne l’antre de la négociation par excellence qu’elle a été? «Mais elle l’est toujours! Je travaille chaque minute de ma journée pour faire en sorte que Genève reste ce haut lieu de la négociation. Au fil des années et de l’histoire, il y a eu des hauts et des bas, mais Genève est toujours ce lieu incontournable de négociation et il faut œuvrer pour qu’elle le reste. Car si l’on pense à d’autres villes iconiques étroitement liées à un thème, comme par exemple la ville de Détroit aux États-Unis qui fut pendant des décennies le centre par excellence de l’automobile, voyez où elle en est maintenant. L’image même de la ville a disparu. Genève est la ville de la paix et du droit humanitaire. Cette image est un élément clé de son identité. Il faut continuer de travailler en partenariat pour qu’elle le reste», insiste Michael Møller.

Møller met donc le turbo pour ouvrir la route des Genevois vers le Palais des Nations. Mais il doit aussi convaincre le service de la sécurité de l’ONU que Genève n’est pas Bagdad. «Ce bâtiment est la maison du peuple. La sécurité du Palais des Nations est importante, mais un changement de mentalité et de perception est nécessaire des deux côtés. Lorsque l’on parle de la Genève internationale et de la Genève locale, on a l’impression d’habiter sur deux planètes différentes. J’aimerais que les sociétés genevoise et suisse s’intègrent davantage à ce que nous faisons. Et vice versa. Question d’optique et de pratique. Je suis en contact étroit avec les autorités de la Ville et du Canton de Genève, avec la Mission suisse auprès de l’ONU et j’ai aussi entamé un dialogue avec les élus à ce propos.»

Le fait que les élus genevois ne parlent pas forcément l’anglais ou d’autres langues est-il un obstacle pour renforcer la visibilité de la Genève internationale? Le parfait francophone qu’est Michael Møller répond en deux temps: «Peut-être. Et peut-être y a-t-il aussi du côté des élus genevois l’idée que les fonctionnaires internationaux ne votant pas, ils n’ont pas besoin de nous porter une grande attention, puisque nous ne sommes ici que pendant quelques années et qu’ensuite nous repartons. Genève est une petite ville avec des événements internationaux et il ne faut pas oublier que ses résidents internationaux apportent une véritable contribution à la recherche de solutions aux problèmes du monde, sans oublier l’aspect financier qu’on ne saurait négliger.»

Michael Møller ne manque pas d’idées pour attirer le public au Palais des Nations. «Je suis allé à la fête de l’Escalade et j’espère que les gens qui décident de participer à la prochaine course de l’Escalade pourront venir s’entraîner ici, dans les jardins du Palais. J’aimerais aussi y organiser des concerts accessibles au public genevois», souligne le Directeur général de l’ONUG qui sait que le nerf de la guerre, mais aussi celui de la paix et de la réfection des bâtiments, est l’argent. Pour aller au bout de ses ambitions, il n’hésite pas à se tourner vers le privé pour compléter les soutiens publics. Une association des Amis du Palais des Nations sera créée pour aider à régler la note de la réfection de ce bâtiment historique que Michael Møller entend bien voir figurer un jour au Patrimoine culturel de l’humanité de l’UNESCO.