Leila Shahid et Avraham Burg: deux voix pour une voie, celle qui mène vers la paix au Proche-Orient

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Leila Shahid, représentante de la Palestine auprès de l’Union européenne: «La Suisse serait-elle soudain dépourvue de l’ambition d’être un acteur de la paix? D’être un intermédiaire qui peut rapprocher les points de vue des protagonistes du conflit?» Avraham Burg, ancien président de la Knesset: «Au sein du Likud et de la droite israélienne, il y a eu des alternatives mais Netanyahou a choisi les pires de toutes.»

Publié le 4 avril 2015


Par Luisa Ballin

3 mars 2015. Genève, espace Pitoëff. Salle comble. Lorsqu’il monte sur l’estrade, l’Israélien Avrahm Burg tape dans la main de la Palestinienne Leila Shahid. Geste complice d’un homme et d’une femme engagés, jouant dans la même équipe, celle de l’espoir d’une paix entre leurs deux peuples. L’ancien président de la Knesset, le parlement israélien, et la représentante diplomatique de la Palestine auprès de l’Union européenne à Bruxelles se sont rendus à Genève, à l’invitation du Festival du film et Forum international sur les droits humains (FIFDH), pour débattre de cette question: les Nations Unies doivent-elle dès maintenant imposer la paix, comme elles ont imposé le partage de la Palestine entre un État pour les Juifs et un État pour les Arabes en 1947? À cette occasion, La Cité s’est entretenue avec ces deux artisans de la paix dans une région qui, depuis 66 ans au moins, ne l’a jamais connue.

Attentive et combattive, Leila Shahid, ambassadeur de la Palestine auprès de l’Union européenne, ne s’embarrasse guère de formules diplomatiques: «Imposer la paix? Ça m’amuse de voir le monde utiliser un certain vocabulaire lorsqu’il s’agit de la Palestine et d’Israël! Lors du démantèlement de la Yougoslavie et de ses guerres qui n’avaient rien à envier aux nôtres, la communauté internationale ne s’est pas contentée de dire qu’il fallait imposer la paix. Les forces de l’OTAN ont été envoyées en opérations extérieures; les ministres américains et européens ont négocié; vous avez aujourd’hui dans les Balkans de nouveaux états qui sont séparés. J’ai dit récemment aux parlementaires suisses que je n’aimais pas le mot ’imposer’. Cela fait vingt-quatre ans que nous négocions au niveau bilatéral, en tête à tête, avec l’intermédiaire américain, prétendument objectif. Objectifs, les Américains? Mon œil! Vous avez vu le nombre de fois où les membres du Congrès des états-Unis se sont levés pour applaudir Benyamin Netanyahou (premier ministre israélien: ndlr), lui qui est allé narguer le président Barack Obama dans son propre parlement? Il s’agissait plus d’une campagne électorale israélienne que d’un discours solennel. Pourquoi? Parce qu’Israël finance nombre de candidats au Congrès, tout comme d’autres lobbies.»

LA SUISSE DÉPOURVUE DE L’AMBITION D’ÊTRE UN ACTEUR DE LA PAIX?

Le ton est donné. La représentante de la Palestine à Bruxelles veut des actes. «Nous demandons que la communauté internationale agisse. Y compris la Suisse qui n’est pas que le simple agent notarial de la IVe Convention de Genève, mais le dépositaire de ce document important. J’ai sursauté lorsque M. Roland Steininger ¹, qui débattait avec nous au FIFDH, m’a répondu que la fonction de la Suisse, dépositaire des Conventions de Genève, était notariale. La Suisse serait-elle soudain dépourvue de l’ambition d’être un acteur de la paix? D’être un intermédiaire qui peut rapprocher les points de vue des protagonistes du conflit comme l’a fait très courageusement l’ancienne présidente de la Confédération Micheline Calmy-Rey?»

Et Leila Shahid d’enfoncer le clou en rappelant les résolutions, basées sur le droit international, qui sont restées sans effet: «Lorsqu’il s’agit des Palestiniens, les Américains, les Européens, les autres membres du Conseil de Sécurité et les Suisses affirment qu’ils ne peuvent rien faire. Mais lorsqu’il s’est agi du Koweït occupé, une mobilisation mondiale a eu lieu. Les armées américaine, européennes et arabes sont intervenues en quelques jours contre l’Irak. Si nous avions du pétrole, la communauté internationale aurait envoyé ses armées et ses diplomates. Nous, Palestiniens, exigeons le respect en tant que peuple. Les Conventions de Genève ne servent pas à garnir un tiroir!»

L’ambassadeur de la Palestine auprès de l’Union européenne tire la sonnette d’alarme: «Appliquer le droit n’est pas imposer la paix. C’est assurer la sécurité dans le monde. Parce que la guerre dure depuis des décennies entre Palestiniens et Israéliens. La violence qu’elle suscite contre une victime palestinienne qui ne possède ni armée, ni pétrole, ni gaz, ne peut que produire de la violence chez ses frères arabes et musulmans. Ils se demandent ce qu’ont bien pu faire les Palestiniens pour payer le prix d’un génocide qu’ils n’ont pas commis, puisqu’il a été perpétré en Europe pendant la Seconde Guerre mondiale, sous vos yeux et non sous les nôtres! La communauté internationale ne va remplacer ni les Israéliens ni les Palestiniens. Ce que nous voulons c’est qu’elle assume ses responsabilités et ses obligations de tierce partie pour aider à faire la paix.»

«LA VIOLENCE EST À VOS PORTES»

Mais que faire, puisque les pourparlers de paix sont dans l’impasse? «Les Palestiniens disent aux Israéliens: on ne va pas revenir à ce qu’était la Palestine en 1946, vivons ensemble. Nous demandons 22% de ce qu’était notre pays et nous vous reconnaissons 78% comme territoire israélien. C’est ce que nous avons fait formellement avec Yasser Arafat. Mais à ce jour, nous n’avons pas reçu la reconnaissance de l’état palestinien de la part d’Israël. Nous reconnaissons l’État israélien, ce que ne font pas beaucoup de pays arabes. Et nous proposons de lui donner les trois quarts de ce qui était notre pays. La solution des deux États sauve notre peuple et le peuple israélien. Le conflit entre Israéliens et Palestiniens a conduit à une frustration, à de la rage, à la haine des jeunes djihadistes criminels qui tranchent des gorges. La violence est arrivée à vos portes. Avant, on pouvait la confiner à Gaza, Hébron ou Naplouse. Maintenant elle est dans vos capitales. C’est à vous de décider si vous voulez continuer à regarder ou si vous voulez aider à faire la paix. Une stratégie anti-terroriste basée uniquement sur une coalition militaire et des bombardements des armées américaine, française et arabes est une politique qui ne fait qu’alimenter le terrorisme. Il faut l’accompagner d’une politique de construction de la paix, qui ne soit pas de la violence qui répond à la violence.»

Leila Shahid n’épargne pas non plus ses critiques envers le monde arabe: «Il doit isoler les éléments qui ne sont pas des représentants de l’islam. Je reproche aux musulmans de ne pas assez leur répondre. Condamner ne suffit pas, il faut agir. Les musulmans doivent montrer aux jeunes que ce que ces djihadistes disent n’est ni le Coran ni l’islam.» Un espoir de parvenir à la paix entre Israéliens et Palestiniens est-il un vœu pieux?

«La Suisse et la Norvège ont refusé de boycotter le dialogue avec le Hamas, qui avait gagné les élections en 2006. C’est une bonne chose, car il faut parler même à son ennemi pour tenter peut-être de l’influencer. Yasser Arafat et de Mahmoud Abbas ont opéré des changement, aidés en cela par l’intelligence du monde socialiste européen. L’Internationale socialiste a été le lieu où l’on a rapproché Yasser Arafat et Shimon Perez, Yossi Beilin et Abou Alaa. Elle a joué le rôle de parti tiers mais personne actuellement ne remplit cette fonction. Nous sommes tous sous la botte d’une puissance qui interdit à quiconque d’intervenir: les États-Unis. Il est temps que les Européens assument la responsabilité d’être aussi un partenaire de la paix dans le monde, y compris la Suisse.»

ÉLECTIONS DE 2006: UN ENTERREMENT DE PREMIÈRE CLASSE

Le fait qu’il n’y ait toujours pas de gouvernement d’union nationale en Palestine ne complique-t-il pas la tâche? Leila Shahid rétorque que s’il n’y a pas de gouvernement composé de membre du Fatah et du Hamas, c’est parce que ni l’Europe ni les États-Unis n’ont voulu reconnaître le résultat des élections tenues en 2006 en Palestine. «Ils n’ont pas aimé le résultat des élections, donc ils les ont annulées, ce qui est totalement anti-démocratique.»

Les dirigeants palestiniens à Ramallah et à Gaza sont-ils prêts à organiser les élections en Palestine? Réponse catégorique de Leila Shahid: «Mahmoud Abbas veut des élections, parce que sans élection on ne peut pas mettre sur pied un gouvernement de coalition. Il est parvenu à faire accepter au Hamas un gouvernement intérimaire de consensus formé de technocrates qui ne proviennent ni du Hamas ni du Fatah pour préparer les élections, dans le but de parvenir à un gouvernement politique de coalition nationale. Mais comment voulez-vous que nous allions à des élections alors qu’Israël a bombardé Gaza? Mahmoud Abbas dit lui-même qu’il n’est plus légitime, car cela fait neuf ans qu’il a été élu. Nous avons besoin d’élections, mais pour les faire, la communauté internationale doit nous protéger contre l’armée israélienne qui ne nous permet ni de faire une campagne électorale ni de voter comme les citoyens le veulent. Comment voter si la moitié des députés du Hamas sont en prison? La communauté internationale ne voit-elle pas qu’Israël prétend vouloir faire la paix alors qu’en réalité, Israël fait la guerre et est en train de détruire le peuple palestinien et toutes les institutions que nous avons construites depuis les Accords d’Oslo?»


Avraham Burg:
«Il faut réintroduire le problème palestinien dans l’équation
politique israélienne»

 

Si Avraham Burg a quitté la vie politique israélienne, il continue néanmoins à militer en faveur d’un accord avec les Palestiniens et, dans ce contexte, réserve de sévères critiques au premier ministre Benyamin Netanyahou. Les pourparlers entre Israéliens et Palestiniens étant au point mort, l’ONU doit-elle imposer la paix entre les deux camps?

L’ancien président de la Knesset se montre dubitatif: «Je souhaiterais qu’il y ait un système extérieur qui puisse aider à convaincre les gens d’accepter la paix. Mais dans les rares cas où nous avons vu quelque chose de semblable, le résultat n’a pas été très bon.» Et Avraham Burg de citer l’exemple des Américains de Georges W. Bush qui ont voulu imposer, de l’extérieur, le système démocratique en Irak avec l’insuccès que l’on sait. Il ajoute: «Le mieux que les forces extérieures puissent faire est de persuader, par la carotte ou le bâton, les parties en conflit de parvenir à un accord entre elles. La persuasion artificielle ne mènera nulle part.»

Entre Israéliens et Palestiniens, quelle serait la carotte et quel devrait être le bâton? «Pour la carotte, ce pourrait être une promesse de devenir membre de l’Union européenne, de faciliter l’accès des enfants à de bonnes études ou d’investir dans la région concernée. Si nous parlons de bâton, le choix est vaste, en partant des sanctions personnelles et collectives. étant partisan du dialogue, je peux difficilement accepter l’idée de sanctions, mais ce moyen existe. Les sanctions ont fait leur preuve, en Iran par exemple.»

Pour Israël, Avraham Burg voit dans la pression politique à tous les niveaux un autre moyen de persuasion: «Toute visite d’État entre Israël et les autres pays devrait avoir pour objet de tracer une ligne entre l’Israël légitime et l’Israël qui n’est pas légitime. Il faut demander aux dirigeants israéliens ce qu’ils veulent que leur pays soit. Une démocratie? Dans ce cas vous aurez la carotte. Un occupant? Alors, nous userons du bâton. C’est ainsi que cela fonctionne.»

Pourquoi l’Europe n’utilise-elle pas ce langage à l’endroit d’Israël? Avraham Burg rappelle qu’elle ne parle pas d’une seule voix: «Ces vingt dernières années, l’Europe s’est concentrée sur sa propre création en tant qu’Union et sur celle de sa monnaie. Elle n’a pas assez investi dans d’autres domaines comme la politique étrangère commune. Aujourd’hui, l’Europe ne fait pas seulement face aux craquements du système monétaire et à ce qui se passe entre la Grèce de Tsipras et l’Allemagne, elle affronte aussi des problèmes internes concernant notamment la question de l’immigration. Les affaires extérieures deviennent ainsi des affaires intérieures, avec par exemple le cas de djihadistes qui vont et qui viennent.»

Pour l’ancien président de la Knesset, l’aspect psychologique n’est pas à négliger: «L’Europe souffre de deux complexes. Tout d’abord, elle n’est jamais parvenue à surmonter son traumatisme face à l’Holocauste et au colonialisme; ce sentiment de culpabilité n’est pas un bon modus operandi. Ensuite, elle développe un complexe d’infériorité vis-à-vis des États-Unis. Tant que l’Europe n’aura pas surmonté son sentiment de culpabilité et d’infériorité, elle n’assumera pas un rôle de leader.»

Que dirait-il au premier ministre Benyamin Netanyahou pour le convaincre de faire la paix avec les Palestiniens? Avraham Burg se montre abrupt: «C’est une perte de temps que de parler avec lui! Il porte préjudice non seulement à l’État d’Israël mais à toute perspective de paix. Au sein du Likud et de la droite israélienne, il y a eu des alternatives mais Netanyahou a choisi les pires de toutes.»

L’IMPORTANCE DES ISRAÉLIENS D’ORIGINE PALESTINIENNE

Qui pourrait alors en Israël faire la paix avec les Palestiniens? La question semble sans importance aujourd’hui pour un grand nombre d’Israéliens. Avraham Burg constate la quasi absence de rapports entre la population israélienne et la population palestinienne, entre Israéliens de confession juive et Israéliens d’origine palestinienne: «La première chose à faire est de réintroduire la question de l’occupation israélienne et le problème palestinien dans l’équation politique israélienne. Cela ne peut pas être fait des politiciens mais des membres de la société civile, seuls en mesure d’exercer une pression sur les dirigeants pour qu’ils changent de politique.»

Burg ne baisse donc pas les bras: «Au sein du Bruno Kraisky Forum pour le dialogue international à Vienne, j’ai participé — et participe toujours — au groupe israélo-palestinien qui est sans doute le seul de ce genre à avoir continué de se rencontrer durant les deux années écoulées. Je tente également de bâtir des institutions et d’encourager des coopérations au sein de la société israélienne afin que les Israéliens d’origine palestinienne — 20% de la population — deviennent des acteurs légitimes dans le jeu politique de notre pays. Depuis l’établissement de l’État d’Israël, les Israéliens palestiniens n’ont tout simplement pas été pris en compte. Ils étaient transparents. Mon rôle aujourd’hui est de faire en sorte que leur condition devienne égale à celle des Israéliens juifs, car lorsqu’ils seront des acteurs politiques, il sera plus facile de pousser le système à affronter la question palestinienne au sens large du terme.»

Quelques jours plus tard, l’histoire semble donner raison à Avraham Burg puisque la liste représentant les Arabes israéliens est devenue la troisième formation politique en Israël, à l’issue des élections législatives.

Pour aider Israéliens et Palestiniens à faire la paix, l’ancien président de la Knesset estime que la Suisse n’a pas seulement un rôle à jouer, «elle a presque une mission dans ce sens. Beaucoup de choses qui sont faites ici ont une signification dans nos réalités comme le dialogue entre la majorité et les minorités qui ont des origines et des valeurs diverses. Je suis fasciné par le modèle suisse», affirme Avraham Burg, qui assure qu’il reviendra à Genève et répondra toujours présent pour continuer le dialogue avec les Palestiniens.


1. Responsable de la politique de paix au Moyen Orient et en Afrique du Nord au Département fédéral des affaires étrangères (DFAE).