«Il existe une tentative d’épuration ethnique des chrétiens d’Orient»

@ Pierre-Michel Virot / Septembre 2015

@ Pierre-Michel Virot / Septembre 2015

Archevêque chaldéen, depuis janvier 2014, de Kirkouk et Souleymanieh, au Kurdistan irakien, le Dominicain Yousif Thomas Mirkis était de passage à Genève, en marge de la XXXe session du Conseil des droits de l’Homme. Venu à l’ONU pour attirer l’attention sur ce qui se passe dans sa région, il s’est entretenu avec La Cité.

Publié le 27 septembre 2015


Par Catherine Fiankan-Bokonga

Les chrétiens d’Orient sont devenus l’une des cibles principales des mouvements djihadistes qui ont émergé à la faveur de la chute des régimes au Proche-Orient. Cette persécution est particulièrement féroce en Irak et en Syrie, obligeant les chrétiens à fuir vers la région autonome du Kurdistan. L’État islamique va jusqu’à marquer, en rouge, leurs maisons de la lettre «N» signifiant Nazaréen.

L’archevêque Yousif Thomas Mirkis rappelle que, chassés par Daech (acronyme arabe de l’État islamique), entre 120 000 et 130 000 chrétiens ont tout quitté et se sont principalement réfugiées à Kirkouk, Erbil, Souleymanieh... Et de dénoncer haut et fort: «Cette communauté est non seulement visée mais qu’il existe une tentative d’épuration ethnique.» Lors de sa tournée en Amérique du Sud, le pape François avait également émis une retentissante alerte: «Dans cette ‘Troisième Guerre Mondiale’, menée par à-coups, une forme de génocide est en cours.»

«La majorité des réfugiés chrétiens vivait dans cette région depuis toujours», explique Yousif Mirkis. «Il ne faut pas oublier que le christianisme irakien remonte aux origines du christianisme… Imaginez-vous que c’est la première fois, depuis 2000 ans, que la cloche de l’église de Mossoul ne sonne plus pour annoncer la messe.»

@ Pierre-Michel Virot / Septembre 2015

@ Pierre-Michel Virot / Septembre 2015

Avant la guerre qui a mis à feu et à sang la Syrie, quelque deux millions de chrétiens (10% de la population), dont 30 000 Assyriens, vivaient en sécurité sous le régime de Bachar el-Assad. Depuis le début du conflit, près de 40% d’entre eux se sont déplacés vers les pays limitrophes (Liban, Jordanie, Turquie) ou, plus récemment, vers l’Occident. Pour sa part, l’Irak comptait environ 1,5 million de chrétiens en 2003, au début de la seconde guerre d’Irak; aujourd’hui il en reste environ 400 000.

Cet état de fait est loin d’être ignoré par les puissances mondiales. Au printemps 2015, lorsque la France présidait le Conseil de sécurité de l’ONU, la question des 200 millions de chrétiens d’Orient a été évoquée — le 27 mars, une réunion consacrée à la persécution des minorités a eu lieu à New York. Le ministre français des Affaires étrangères, Laurent Fabius, avait alors affirmé que «Daech et les terroristes qui sont avec lui veulent tout simplement éradiquer, supprimer physiquement tous ceux qui ne pensent pas comme eux».

La communication sur ce sujet garde un «profil bas», analyse l’archevêque. Comment faire comprendre à l’opinion publique que les «croisades» effectuées au nom de la démocratie par les coalitions occidentales contre les dictateurs du XXe siècle dans le monde arabe et africain — Bachar Al Assad, Saddam Hussein, Moubarak, Khadafi, Ben Ali, Mobutu, Bokassa… — ont eu pour effet le chaos, la violence et surtout l’émergence de plusieurs mouvements religieux extrémistes, État islamique et Boko Haram? s’interroge-t-il.

«DAECH EST LA QUINTESSENCE DE TOUTES
LES IDÉOLOGIES VIRULENTES DU XXe SIÈCLE»

Yousif Mirkis poursuit: «La situation dans laquelle s’est embourbée notre région date de l’invasion américaine de l’Irak, en 2003. Nous pensions assister à l’installation de la démocratie et donc à la fin de nos soucis. En fait, cela n’a pas été le cas. Et pour être tout à fait exact, tout a commencé le 11 septembre 2001, lorsque les États-Unis ont été attaqués par Al Qaïda.» Le regard brillant, l’archevêque de Kirkouk assène: «Daech est la quintessence de toutes les idéologies virulentes du XXe siècle, celles qui ont entraîné des massacres, et même des guerres mondiales… On croyait que ce temps était révolu mais voilà qu’apparaît une nouvelle épidémie, une idéologie qui s’empare de Dieu, qui veut ramener le monde 1700 ans en arrière.» Se disant outré, il hausse le ton: «Rendez-vous compte, cette idéologie coupe des têtes au nom de Dieu!» «Pourtant, les chefs religieux sont unanimes, aucune religion ne prône le meurtre, le viol, la violence», déclare-t-il ensuite calmement.

D’après les experts, une intervention militaire en Irak contre Daech est indispensable. Elle permettrait aux déplacés chrétiens de rentrer chez eux. En Syrie, le problème est plus complexe. Le président russe Vladimir Poutine a récemment réaffirmé le soutien de Moscou à Bachar al-Assad. «Il faut cesser d’instrumentaliser certains groupes terroristes en vue de renverser des régimes politiques considérés comme indésirables. On ne pourra pas chasser les terroristes de Syrie sans coopérer avec Damas», a-t-il déclaré, le 15 septembre dernier, lors du sommet de l’Organisation du traité de sécurité collective (OTSC) qui a eu lieu au Tadjikistan.

D’autre part, l’archevêque de Kirkouk avance une raison susceptible d’expliquer la passivité de la communauté internationale. «Vous comprenez, dit-il, tout le monde est fasciné par l’horreur de ce qui se passe. Quand on voit des gens qui décapitent des innocents devant une caméra et postent leurs actes sur Youtube, on est paralysé par la peur et on se pose la question suivante: Est-ce possible? Il en va de même lorsqu’on voit des milliers de gens qui se noient pour tenter de percer la forteresse européenne…» «La communauté internationale fonctionne avec des systèmes et des principes politiques, et aussi des principes médiatiques… Si elle avait été spirituelle, elle aurait été plus alerte, plus attentive à ce qui se passe dans le monde», conclut Yousif Mirkis.

«LA MAJORITÉ DES DÉPLACÉS
SE TROUVE DANS LA RÉGION»

Le religieux regrette que les médias occidentaux braquent uniquement leurs caméras sur le flux migratoire des réfugiés syriens vers l’Europe. «La majorité des déplacés se trouve dans la région», martèle-t-il. «Plus de 11 millions de Syriens et 4 millions d’Irakiens ont été obligés de quitter leur maison. Rien que dans la ville de Kirkouk, où j’officie, la population est passée d’un million et demi à deux millions d’habitants.»

Cela fait plus de quatre ans que le Haut-Commissaire aux réfugiés, António Guterres, répète inlassablement que les pays voisins de la Syrie, et en particulier le Liban, sont au bord de l’implosion…, rappelle Yousif Mirkis. Plus de quatre ans que le monde assiste, sans broncher, à l’enlisement du conflit et que les résolutions se succèdent, sans effet, lors de chaque session du Conseil des droits de l’Homme, à Genève. Aujourd’hui, plus de 4 millions de syriens sont réfugiés dans la région. Ils doivent se préparer à faire face à la pénurie alimentaire, à cause du manque de financement des programmes d’aide internationaux, et bientôt ils devront lutter contre le froid.

Pensif, l’archevêque de Kirkouk se met alors presque à chuchoter: «André Malraux (écrivain français: ndlr) avait dit: «Le XXI siècle sera religieux». Moi je dirais: «Le XXIe siècle n’a pas besoin d’être seulement religieux mais il a besoin d’être spirituel.»