«En 2015, nous avons atteint un degré Celsius de plus!»

© OMM / 2015

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Publié le 29 novembre 2015


Par Catherine Fiankan-Bokonga

À la veille de l’ouverture de la Conférence sur le climat (COP21) de Paris, l’Organisation météorologique mondiale (OMM) lance son nouveau Rapport sur l’état du climat dans le monde. Le document constate le réchauffement de la planète et indique que les années 2011 à 2015 représentent la période la plus chaude jamais enregistrée, avec certainement un pic historique en 2015. Plus que jamais, il semble urgent que les 150 chefs d’État et de gouvernement attendus le 30 novembre à Paris prennent des décisions concrètes. Le secrétaire général de l’OMM, Michel Jarraud, répond à nos questions.

Le dernier rapport de l’OMM annonce qu’il existe de fortes chances pour que 2015 soit déclarée année la plus chaude jamais enregistrée.

Malheureusement c’est une confirmation supplémentaire du fait qu’il n’existe pas de pause dans le réchauffement climatique. 2015 est une année record en termes de températures, en partie dues au réchauffement climatique mais aussi dues au fait que le phénomène El Niño soit très fort. La tendance bien documentée montre qu’il est urgent de prendre des décisions.

Pourquoi l’urgence est-elle plus importante cette année?

Cette année, une valeur symbolique a été dépassée. Nous avons atteint 1° degré Celsius de plus, en moyenne globale, par rapport à la période préindustrielle (1880-1899). Cela signifie que nous avons moins d’1°C degré de marge pour contenir le réchauffement à 2°C degrés. Il y a donc urgence!

Cet élément est important pour les participants à la Conférence sur le climat de Paris.

C’est une information capitale pour les négociations de la COP21, car si une décision forte n’est pas prise il deviendra de plus en plus difficile, et très rapidement impossible, de contenir le réchauffement.

On a tendance a toujours évoquer l’augmentation des températures, mais le changement climatique concerne aussi les précipitations.

On constate un renforcement du cycle hydrologique. C’est-à-dire qu’aux endroits où les pluies sont abondantes, les précipitations ont tendances à augmenter. Il en est de même pour les régions atteintes de sécheresses, celles-ci sont encore plus importantes. On assiste à une accentuation des contrastes, des phénomènes extrêmes. En Afrique, on assiste à un renforcement tant des sécheresses que des inondations. Ceci amplifie le facteur de risque sur un continent où l’agriculture est pluviale. Mais cette année en Inde, par exemple, les moussons n’ont atteint que 86% de leur valeur habituelle. Le déficit en précipitations a un impact important sur la production agricole donc sur la sécurité alimentaire.

On assiste aussi à une augmentation des vagues de chaleur…

Effectivement, on voit une multiplication et une intensification des vagues de chaleur. On a pu constater ces phénomènes en Europe en 2003, en Russie en 2010, en Inde et au Pakistan en 2014... Ces éléments prouvent l’importance de trouver un accord lors de la Conférence sur le climat de Paris.

Concernant les océans, il semblerait que leur température ne soit pas uniquement modifiée en surface. Est-ce exact?

Grâce à la technologie de pointe nous pouvons maintenant mesurer la température des océans et nous avons constaté que le réchauffement ne s’opère pas seulement en surface mais jusqu’à 2000 mètres de profondeur. Cela a donc des effets sur l’écosystème qui dépend de la température ambiante.

Comment explique-t-on ce réchauffement en profondeur?

Plusieurs aspects doivent être pris en compte pour répondre à cette question. Premièrement, les océans absorbent plus de 90% du déséquilibre entre la chaleur reçue et ce qui est renvoyé. Deuxièmement, les mers dissolvent en partie le gaz carbonique de l’atmosphère et le transforme en acide carbonique. Et troisièmement, avec l’augmentation de la température, l’eau se dilate, et la fonte des glaciers terrestres entraine une augmentation du niveau des océans.

Et quelles sont les conséquences concrètes?

Les océans s’acidifient et cela a un impact direct sur un certain nombre d’espèces (coraux, coquillages, poissons…). L’augmentation du niveau des mers est de 3mm de manière globale mais elle est quelques fois supérieure dans certaines régions. Ce phénomène vulnérabilise les zones côtières (tempêtes, inondations, tsunami…). Dans quelques petits États insulaires, on assiste à l’intrusion d’eau salée dans les nappes phréatiques, celles-ci deviennent impropres à l’utilisation humaine et à l’agriculture.

Vous évoquez souvent l’intervention d’El Niño. Pouvez-vous nous expliquer en quoi consiste le phénomène?

Au départ, ce phénomène a été observé par les pécheurs au large du Pérou, de l’Équateur. Ceux-ci ont constaté un changement dans les espèces de poissons pêchés. En fait, c’était lié au réchauffement de l’eau de l’Océan pacifique en particulier dans sa zone équatoriale et tropicale. Comme le pic de chaleur se situait aux alentours de Noël, le phénomène a été baptisé El Niño (enfant Jésus) par les pêcheurs sud-américains.

© OMM / 2015

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Aujourd’hui, connaissez-vous son fonctionnement?

Depuis une quarantaine d’années, nous savons qu’El Niño résulte d’interactions très complexes entre l’océan et l’atmosphère (vents, courants océaniques, température de l’eau). C’est un phénomène qui n’est pas vraiment cyclique. Il peut se produire tous les quatre, cinq, six, sept ans, avoir une intensité plus ou moins forte. Grâce aux progrès de la science, nous pouvons prévoir le développement d’un phénomène El Niño plusieurs mois à l’avance. Cela permet de prendre des décisions pour minimiser l’impact socio-économique.

El Niño a été particulièrement intense cette année ?

Il fait partie des deux ou trois phénomènes climatiques les plus forts enregistrés depuis cinquante ans. Lors d’un tel phénomène, il y a un transfert de chaleur entre l’océan et l’atmosphère c’est la raison pour laquelle celui de 2015 a contribué au réchauffement exceptionnel constaté cette année.

Avez-vous aussi noté une modification de la composition des nuages ?

Lorsque l’atmosphère se réchauffe, la quantité de vapeur d’eau augmente et cette vapeur fait aussi partie des gaz à effet de serre. Cela se traduit donc aussi par une modification de la couverture nuageuse. Les nuages n’agissent pas tous de la même manière. Les cumulo-nimbus (nuages d’orage) contiennent une très grande quantité d’eau et renvoient une quantité importante de rayonnement solaire donc ils contribuent à atténuer un petit peu le réchauffement. Par contre les cirrus (nuages très fins), situés très haut dans l’atmosphère (entre 5000 et 14000 mètres d’altitude), laissent passer une grande partie du rayonnement solaire mais ils agissent comme une serre dans un jardin. Ils piègent les infrarouges qui sont renvoyés par la terre. Donc ils contribuent à l’accentuation du réchauffement.

Est-il prévu que 2016 soit encore plus chaude que l’année en cours?

Si on se base sur les signatures typiques du passé, il est vrai que le pic est souvent atteint autour de la fin d’année et l’impact sur l’atmosphère continue lors de l’année suivante. On peut s’attendre à ce que dans la première partie de 2016, l’impact d’El Niño sur les températures continue à être très important.

Quelle va être la teneur de votre message aux chefs d’État réunis à la conférence de Paris?

Il existe deux composantes dans mon message. La première a trait à la réduction des émissions et la seconde à l’adaptation aux conséquences déjà visibles. La première urgence est d’arriver à un accord ambitieux pour réduire rapidement, de manière considérable, les émissions de gaz à effet de serre et en particulier le CO2 et le méthane. Deuxièmement, il s’agit de s’adapter aux conséquences du réchauffement climatique. La capacité d’adaptation des pays est très différente. Les pays en développement, les pays les moins avancés, les petits États insulaires se trouvent souvent dans des situations difficiles. Ils n’ont pas forcément les moyens financiers, techniques, humains pour s’adapter. C’est la raison pour laquelle des mécanismes doivent être décidés pour leurs venir en aide.

Quel laps de temps envisagez-vous pour obtenir la réduction des émissions de gaz à effet de serre?

Quand je dis rapidement, cela signifie qu’il s’agit d’arriver à un pic d’émissions d’ici dix à quinze ans. Dans la dernière partie de ce siècle, il faudrait atteindre des émissions équivalentes à zéro.

Concrètement que faut-il faire?

Récemment a été mis en place un Fonds vert pour le climat (Green Climate Fund, lancé en 2011: ndlr). Ce mécanisme financier de l’Organisation des Nations Unies, rattaché à la Convention-cadre des Nations Unies sur les changements climatiques (CCNUCC), passe maintenant en phase opérationnelle. L’ambition du financement* est encore loin d’être atteinte, donc il faut renforcer les engagements financiers et faire en sorte que les promesses formulées lors des COP précédentes par les pays avancés soient tenues.


* Un rapport publié en octobre 2015 par l'OCDE évalue à 61,8 milliards de dollars les financements publics et privés mobilisés en 2014 par les pays développés à l’appui d’actions climatiques dans les pays en développement, afin de remplir l’engagement pris en 2010 à Cancùn dans le cadre de la CCNUCC de mobiliser 100 milliards de dollars par an d’ici à 2020.