«Les dirigeants politiques ont intérêt à mettre en valeur l’argument économique de la migration»

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À l’heure où de nombreux ressortissants de pays en conflit frappent aux portes de l’Europe, comment connecter politiques migratoires et économiques, pour mieux gérer la migration et faire face à ses différentes réalités? Les réponses de Laura Thompson, directrice générale adjointe de l’Organisation mondiales pour les migrations (OIM).

Publié le 2 décembre 2015


Par Luisa Ballin

«Il faut ouvrir des possibilités légales d’entrer en Europe pour que les migrants puissent avoir accès à des postes de travail qui existent et ne sont pas occupés par des citoyens nationaux. Personne ne peux fermer les frontières, on peut tout au plus les sécuriser. Les gens désespérés tenteront de toute façon d’entrer et cela favorisera le trafic des êtres humains, qui, comme celui des armes et de la drogue, est devenu très lucratif», explique Laura Thompson, directrice générale adjointe de l’Organisation mondiale pour les migrations (OIM).

Dans l’entretien qu’elle nous avait accordé en 2013*, cette haute fonctionnaire internationale affirmait que le XXIe siècle serait celui des migrations. L’histoire lui a donné raison, avec l’arrivée massive de migrants et de requérants d’asile en Europe depuis le début de l’année. Migrants économiques? Requérants d’asile? Réfugiés? Comment définir celles et ceux qui fuient la violence meurtrière en Syrie, Irak, Libye et Érythrée?

«Les flux migratoires de ces derniers mois sont mixtes, avec des réfugiés et des migrants économiques. Ce n’est pas à l’OIM de déterminer qui est réfugié et qui est migrant. Les réfugiés sont une catégorie de migrants avec une condition spécifique leur permettant de jouir d’une protection internationale reconnue. Le Haut Commissariat de l’ONU pour les réfugiés (HCR) ou les états déterminent qui peut ou non obtenir le statut de réfugié», rappelle la directrice générale adjointe de l’OIM.

L’IMPRÉPARATION DES ÉTATS EUROPÉENS

La gestion des flux migratoires est complexe, d’où la nécessité de mettre en place rapidement des systèmes de contrôle. «Si certaines personnes ne sont pas considérées comme des réfugiés, cela ne veut pas dire qu’elles n’ont pas de besoins ou qu’elles ne sont pas vulnérables. Il faut pouvoir répondre aux situations d’urgence. Cela demande des efforts de la part des états qui doivent gérer correctement ces situations», estime Laura Thompson. Le fait que l’attention soit portée en priorité aux personnes fuyant les violences en Syrie complique-t-il la prise en charge des hommes et des femmes ayant un statut intermédiaire entre celui de réfugié et celui de migrant? «Il n’y a pas de statut entre les deux», rétorque Laura Thompson. «Les personnes auxquelles vous faites référence sont des migrants qui entrent de façon irrégulière dans certains pays. Ce n’est pas l’OIM qui gère leur situation, mais les états. Nous tentons de répondre aux besoins de ces personnes et de les protéger. Puis, nous examinons leur statut et les lois qui sont applicables», précise celle qui fut ambassadrice du Costa Rica à Genève, avant de rejoindre l’OIM.

Avait-elle anticipé ce qui arrive aujourd’hui? «La situation n’est pas nouvelle. Elle se répète comme à l’époque de la guerre en ex-Yougoslavie, où des mouvements migratoires importants s’étaient déroulés dans les Balkans. Il ne faut tout de même pas être devin pour prévoir que, dans des situations de guerre, les gens se mobilisent pour trouver ailleurs de meilleures conditions de vie! Si je vous ai dit que le XXIe siècle serait celui des migrations, ce n’était pas seulement à cause des conflits, mais aussi parce la mobilité humaine est devenue plus facile. Les gens ont davantage de possibilités de voyager, de chercher du travail ailleurs que là où ils sont nés. Ils ont aussi une plus grande connaissance des pays grâce aux technologies de l’information.»

Auparavant, lorsque les gens émigraient, c’était souvent pour le reste de leur vie. De nos jours, les flux migratoires sont moins rigides. «Une personne peut effectuer plusieurs mouvements migratoires durant son existence. C’est la réalité du XXIe siècle. Avec la crise économique et financière et le chômage qui frappe surtout les jeunes, un nombre croissant de personnes cherchent des postes de travail dans d’autres pays que le leur», note Laura Thompson. S’agissant de la Syrie, la directrice générale adjointe de l’OIM avait tiré la sonnette d’alarme lors d’une réunion des ministres de l’Union européenne. «Je leur avait expliqué que si les Syriens n’étaient pas encore en Europe, ceux qui avaient fui la Syrie pour aller au Liban, en Jordanie et en Turquie et qui vivaient dans des camps de réfugiés ou dans des familles d’accueil, allaient certainement chercher des solutions à plus long terme si la guerre continuait.»

«LES MIGRANTS VONT LÀ OÙ IL Y A DU TRAVAIL»

Les ministres européens ne l’ont-ils pas écoutée? Laura Thompson redevient diplomate: «Ils ont été surpris par la durée du conflit en Syrie. Comme nous tous. Nous ne pensions pas que ce conflit allait durer cinq ans et qu’aucune solution ne serait trouvée. La Syrie n’est pas la seule crise, voyez ce qui se passe en Érythrée, en Afghanistan, au Yémen, en Irak et au Mali. Les mouvements migratoires sont toujours plus importants et les conditions économiques différentes d’un pays à l’autre. L’Europe exerce une attraction comme terre d’asile et sur le plan économique.»

«Les migrants ne sont pas stupides, ils vont là où il y a du travail! Les flux migratoires s’adaptent aux réalités économiques. Lorsque l’Espagne était en pleine croissance, des centaines de milliers de Latino-Américains s’y sont rendus. L’année où la crise économique a commencé, les migrants latino-américains ont cessé d’y aller. Tant qu’il y aura des emplois à pourvoir en Europe, y compris dans le secteur informel, les migrants tenteront de faire le voyage. Dans de nombreux pays européens, il y a du travail mais peu de moyens légaux pour entrer sur leur territoire. D’une certaine manière, on créé de la migration irrégulière. Il faut ouvrir des possibilités légales d’entrer en Europe pour que les migrants puissent avoir accès à des postes de travail qui existent et qui ne sont pas occupés par des citoyens nationaux. Comme dans les secteurs de la construction, de l’aide aux personnes âgées, de la garde des enfants ou de l’agriculture. Sans parler des professions qualifiées comme les médecins et les infirmières», estime Laura Thompson.

«CE N’EST PAS QU’UN PROBLÈME EUROPÉEN»

L’argument est pertinent, mais en période électorale, rares sont les dirigeants politiques prêts à faire un appel du pied aux migrants, nombre de leurs concitoyens ayant perdu leur emploi ou étant sous-payés. Tous craignent que les migrants prennent leur travail. «Ce n’est pas qu’un problème européen», concède Laura Thompson. «Le même argument est aussi mis en avant dans les pays en développement et dans d’autres régions du monde. La réalité est qu’il faut mettre en valeur l’argument économique de la migration, car jusqu’à présent on s’est surtout concentré sur l’argument humanitaire et sur celui des droits de l’homme. L’argument économique de la migration pourrait donner aux dirigeants politiques la possibilité d’une discussion plus réaliste avec leurs concitoyens. Dans certains secteurs, les pays ont besoin des migrants parce que leur population n’est pas disposée à effectuer certains travaux.»

Et notre interlocutrice de conclure: «Pour leur développement économique et compte tenu du vieillissement de la population, certains pays, notamment en Europe, ont besoin d’un système d’assistance pour les personnes âgés et pour garder les enfants. Si on ne trouve pas des personnes disposée à effectuer ces tâches en Europe, des gens, dans d’autres régions du monde sont prêts à le faire.»


* «Le XXIe siècle est celui des migrations», paru dans le numéro de Juillet 2013.

Cette interview a été publiée dans l’édition de Novembre 2015.