«À Nairobi, l’OMC détient la clé de l’essor économique de l’Afrique»

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Publié le 8 décembre 2015


Par Catherine Fiankan-Bokonga

Deux décennies après la réunion fondatrice de Marrakech, en 1994 au Maroc, quand il se nommait encore GATT (General Agreement on Tariffs and Trade), l’OMC est de retour en Afrique pour tenir à Nairobi, au Kenya, du 15 au 18 décembre, sa Conférence ministérielle biennale. Ce rendez-vous s’annonce crucial pour l’organisation, qui doit confirmer son rôle dans le multilatéralisme, pour éviter l’enfermement dans le régionalisme. Mais dans la capitale keyniane, l’OMC espère aussi, si ce n’est surtout, susciter des vocations pour conclure l’accord sur la facilitation des échanges¹, qui a pour ambition d’accroître le commerce mondial de 1000 milliards de dollars par an. Un accord qui servirait de levier principalement pour sortir l’Afrique de la pauvreté, et ce dans le respect des accords pris pour le développement durable de la planète. Arancha Gonzalez, directrice exécutive du Centre du commerce international à Genève (ITC)² analyse ces enjeux pour La Cité.

Quelle est l’importance de la réunion ministérielle de l’OMC qui aura lieu à Nairobi?

Arancha Gonzalez: Il est utile d’abord préciser que la réunion ministérielle de l’OMC se tient juste après la Conférence climatique, ou COP21, de Paris. Les deux événements sont liés car ces deux réunions constituent les premiers moments forts inscrits dans le calendrier international, deux rendez-vous cruciaux durant lesquels les chefs d’État et de gouvernement doivent montrer qu’ils sont prêts à fournir des réponses concrètes vis-à-vis des engagements pris, le 25 septembre 2015 à New York, dans le cadre de l’Agenda 2030 pour un développement durable.

Qu’entendez-vous par «réponses concrètes»?

Lors du lancement de l’Agenda 2030, dont l’objectif est l’éradication de la pauvreté dans les quinze prochaines années, les chefs d’État et de gouvernement ont décidé d’utiliser le commerce comme moteur d’une croissance plus durable et humaine, qui tienne compte des plus pauvres, des femmes, des jeunes. Ils se sont aussi mis d’accord sur le fait que la croissance devra être plus verte. Les dirigeants doivent maintenant faire la preuve qu’ils sont prêts à répondre aux attentes, très fortes, des citoyens, et des opérateurs économiques. D’une part, il est important de réagir de manière très claire au changement climatique. D’autre part, à Nairobi, des pas supplémentaires doivent être effectués vers une ouverture et une meilleure régulation du commerce international. Ce sont les premiers tests de crédibilité de l’Agenda 2030.

Pour la première fois, une Conférence ministérielle a lieu en Afrique subsaharienne. Une occasion unique d’obtenir des résultats pour le Continent.

La réunion ministérielle est exceptionnelle à plusieurs titres. Premièrement, elle se tient au moment où l’OMC fête son vingtième anniversaire; deuxièmement, il est vrai, c’est bien la première fois qu’elle a lieu dans la région subsaharienne, ce qui permet de montrer l’image d’une autre Afrique. Cette région du Continent affiche la croissance la plus rapide du monde (+6%), où le progrès technologique représente 50 % du taux de croissance économique. Mais cette conférence sera aussi l’occasion de définir comment le système commercial multilatéral peut répondre aux attentes de ses membres³ dont deux tiers sont des pays en voie de développement.

Quel est le bilan de deux décennies d’activité?

Je crois que le diagnostic est différencié. Le système fonctionne très bien pour régler les contentieux commerciaux et pour surveiller les politiques commerciales de ses membres. Il a également assez bien répondu à la demande de certains pays qui ont obtenu de l’aide pour leur développement dans le but d’améliorer les capacités commerciales des acteurs les plus pauvres ⁴. La branche de l’organisation qui s’occupe des adhésions des nouveaux membres fonctionne aussi très bien. L’Afghanistan et le Liberia, deux pays en situation post-conflit, parmi les plus pauvres de notre planète, deviendront officiellement membres lors de la ministérielle au Kenya. Ce sont de bons signes, positifs pour l’universalité de l’organisation. Mais hélas, les progrès sont plutôt mitigés quant au rôle de l’OMC en tant qu’organe négociateur et quant à l’ouverture commerciale au niveau multilatéral. Les ministres doivent démontrer que l’organisation est capable de s’adapter à l’évolution de la société et aux besoins qui sont les nôtres au XXIe siècle.

Quels sont aujourd’hui les défis pour le multilatéralisme commercial?

Les subventions agricoles, l’ouverture du commerce de services qui représente deux tiers de nos économies, l’agenda sur la pêche… Mais de nouveaux domaines stratégiques apparaissent dans le paysage mondial. Comment par exemple allons-nous réguler la question du commerce électronique ⁵, outil potentiellement important pour les PME (petites et moyennes entreprises: ndlr) représentant 98% des entreprises au monde? Les ministres réunis à Nairobi vont devoir donner un signal d’engagement et de résultat très clair dans ce domaine précis. Nous savons tous que s’il n’y a pas une meilleure régulation au niveau global, le système va profiter uniquement aux grandes industries, soit à 2% du tissu entrepreneurial global. J’espère que cela va motiver les membres de l’OMC à prendre des décisions claires et concrètes.

Pourquoi dirigez-vous le projecteur sur le commerce électronique en Afrique?

C’est le continent où tous les indicateurs indiquent un retrait par rapport aux autres régions du monde mais où nos analyses démontrent qu’il existe un potentiel énorme⁶. Nous devons essayer de comprendre quels sont les besoins nécessaires pour que ce potentiel se transforme en réalité commerciale, quelles sont les lacunes ou quels sont les obstacles qui pourraient empêcher que cette réalité se concrétise. Le commerce électronique constitue un grand vecteur pour les PME. Par ce biais, elles peuvent accéder à des marchés plus grands que le marché local, l’Afrique comptant plusieurs petits pays enclavés, et ainsi obtenir des produits avec une valeur ajoutée supérieure à celle d’aujourd’hui. Mais il reste une liste de problèmes pratiques à régler tels que ceux liés à la distribution, à la logistique, au système de paiement, au cadre juridique… Nous voulons que parallèlement à la discussion ministérielle, on se rende compte que les PME africaines ont besoin d’un meilleur environnement pour pouvoir utiliser le commerce électronique comme vecteur de croissance et de création d’emplois.

Êtes-vous optimiste?

Je reste prudente car les discussions en cours ne nous permettent pas de voir clair. Ce que je peux dire, c’est qu’il existe une forte attente des PME pour que cette réunion fournisse des avancées qui puissent leurs permettre de grandir.


¹ L’accord Trade Facilitation Agreement a été accepté par les membres de l’OMC à Bali en 2013. Deux tiers des membres de l’organisation, soit 106 Etats, doivent ratifier ce texte pour qu’il puisse entrer en vigueur. Actuellement, seulement 53 pays l’ont ratifié.

² Le Centre de commerce international (ITC) est un organisme conjoint de la Conférence des Nations Unies sur le commerce et le développement (CNUCED) et de l’Organisation mondiale du commerce (OMC). Il s’occupe du développement du commerce et des activités des entreprises au niveau international.

³ L’OMC compte 161 membres (dont 43 membres africains), majoritairement des pays en développement ou des pays moins avancés (PMA).

⁴ Plus de 260 milliards de dollars ont été dépensés par le biais de l’initiative «Aide pour le commerce» pilotée par l’OMC. La deuxième phase d’un programme appelé «Cadre intégré renforcé» sera lancé à Nairobi. Il a pour vocation d’aider les PMA à faire du commerce un levier de croissance et de lutte contre la pauvreté.

⁵ Le 30 novembre 2015, les membres de l’OMC ont approuvé un projet sur le commerce électronique. Ce texte doit être adopté lors de la Conférence ministérielle.

⁶ Les Africains ne représentent aujourd’hui que 10% des internautes dans le monde et le niveau d’accès à internet reste encore faible en Afrique. Selon McKinsey, les perspectives d’évolution sont particulièrement optimistes: de plus de 18 milliards de dollars en 2013, la contribution d’internet au PIB continent pouvant atteindre 300 milliards de dollars en 2025.

Dans l’Information Economy Report 2015, la CNUCED (Conférence des Nations Unies sur le commerce et le développement) évalue les perspectives mondiales à plus de 15 000 milliards de dollars dans le e-commerce (business to business) et de 1000 milliard dans le business to consumers. Les estimations pour l’Afrique et le Moyen-Orient sont de 58 milliards de dollars d’ici 2018.