«On risque d’avoir une quatrième révolution industrielle sur le papier mais pas dans les faits»

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Publié le 20 janvier 2016


Par Catherine Fiankan-Bokonga

Le très attendu Rapport sur l’emploi et les questions sociales dans le monde, qui contient les tendances pour 2016, a été présenté le 19 janvier à Genève. Selon cette étude, élaborée par l’Organisation internationale du travail (OIT), l’économie mondiale montre de nouveaux signes de faiblesse, portant le nombre de chômeurs à plus de 197 millions en 2015 et rendant les emplois existants de plus en plus vulnérables. Ces deux prochaines années, le chiffre du chômage global devrait s’accroître de 3,4 millions. Raymond Torres, directeur du département de la recherche de l’organisation, répond à nos questions.

D’après le rapport de l’OIT, les perspectives d’emploi se sont dégradées dans les économies émergentes et en développement. Comment expliquez-vous cette dégradation?

Raymond Torres © ONU Photo

Raymond Torres © ONU Photo

L’œil du cyclone s’est déplacé vers ces économies. Les pays émergents et en développement ont été épargnés jusqu’à maintenant car ils ont adopté des politiques proactives de relance de l’économie. Ils ont été préservés par le fait de bénéficier aussi, dans une certaine mesure, d’entrées de capitaux internationaux, de flux d’entrées d’investissements avec des conditions financières intéressantes. Désormais, on assiste à un renversement des flux financiers; les capitaux quittent rapidement ces pays. Le fort ralentissement de l’économie chinoise, depuis l’année dernière, est un élément supplémentaire. La croissance économique chinoise, très fortement revue à la baisse, joue négativement sur le prix des matières premières, notamment pétrole et gaz, et se répercute sur les pays producteurs.

Que faut-il faire ?

Il faut régler les questions de fond plutôt que de penser qu’un pays isolément puisse s’en sortir seul, notamment par des dévaluations sociales. C’est une erreur de penser qu’avec des réformes périphériques aux véritables problèmes, on puisse aboutir à une amélioration substantielle. Le constat est simple: 200 millions de chômeurs en 2016, plus de 20 millions d’emplois vulnérables sur les deux prochaines années avec des inégalités qui ne cessent de se creuser.

Depuis plusieurs années, le BIT annonce dans ses rapports le risque de troubles sociaux. Est-ce toujours d’actualité ?

Malheureusement, les conditions objectives font pression sur la société et fragilisent le lien social. Le chômage des jeunes progresse dans les pays en développement où beaucoup ont fait des études. On leur a promis qu’après de bonnes études, ils obtiendraient un emploi et finalement cette promesse n’est pas tenue.

Quelles sont les autres conséquences dans les pays émergents et en développement ?

Ces dernières années, la classe moyenne de ces pays avait progressé. Avec le renversement de situation, désormais la progression se réduit, ce qui est un élément négatif. Avec des budgets publics sous pression, un certain nombre de pays ont la tentation de diminuer la protection sociale, les subventions pour des biens de première nécessité (alimentation, transport public). L’ensemble de ces éléments constitue un terrain fertile pour des tensions sociales. L’essentiel est de ne pas le voir sous une forme fataliste mais au contraire comme un élément de pression qui, du fait qu’il existe, montre la voie à suivre.

Quelle est la marche à suivre?

Il faut une réponse beaucoup plus centrée sur l’emploi, une réforme véritable des conditions économiques mondiales, notamment de la finance, des politiques d’emploi renforcées avec des moyens budgétaires à la hauteur des ambitions. Cela peut entraîner un déficit public un peu plus élevé, mais il constituera un investissement qui facilitera la reprise économique. Tous ces pays ont intérêt à répondre à la situation actuelle par une politique judicieuse tenant compte de leur propre expérience en termes de politiques qui fonctionnent et qui permettront de rebondir.

Une réforme internationale est-elle aussi nécessaire?

Je crois que là, il existe une responsabilité particulière des pays du G20, et du G20 en tant que tel, pour avoir une réponse coordonnée et faire face au creusement des inégalités mondiales qui jouent sur tout le monde. Il faut aussi faire face à l’instabilité financière mondiale qui a des effets très négatifs sur l’ensemble des pays.

Quelles sont vos craintes vis-à-vis des pays émergents et en développement ?

De grandes avancées ont été effectuées, en peu de temps, à coup de réformes, dans les domaines du travail forcé, du travail des enfants, de plusieurs formes d’exploitation. Avec le retournement de la situation, on peut craindre une aggravation dans tous ces domaines. Il faut éviter un départ de jeunes qualifiés vers d’autres pays de façon désordonnée et dans un contexte où les pays d’accueil ont des préoccupations qui ne facilitent pas l’intégration des migrants.

Dans la moitié des économies émergentes et en développement, le secteur informel dépasse les 50%. Dans un tiers des pays, il concerne plus de 65% des travailleurs. Quelle solution préconisez-vous pourfaciliter la transition vers la normalité ?

Lorsque le secteur informel dépasse les 50%, ce qui est le cas dans certains pays, une concurrence déloyale s’établit avec les entreprises qui déclarent leur activité. Il est important d’impliquer les acteurs sociaux. Par la création de liens beaucoup plus résistants entre le secteur moderne, les économies rurales et les petites entreprises, on peut améliorer la productivité et la création d’emplois formels. Grâce à des réformes fiscales judicieuses, on crée un lien plus étroit entre le paiement de cotisation sociale, la déclaration de l’emploi et la perception d’une prestation sociale. Il faut aussi une politique ciblée sur les entreprises elles-mêmes de sorte qu’elles trouvent un intérêt à déclarer leur situation parce qu’il existe une inspection du travail (ce qui est loin d’être le cas partout), et parce qu’il y a une incitation financière et fiscale à ce que l’activité soit déclarée.

Le Forum économique de Davos vient de débuter. Le thème de cette 46ème édition est la «quatrième révolution industrielle». D’après Klaus Schwab, fondateur du WEF, nous serions actuellement au milieu de cette révolution, d’où la disparition de nombreux emplois. Est-ce votre analyse?

Cela fait longtemps que, dans des forums tels que Davos, on promet des reprises d’activité, une amélioration du chômage… À chaque fois, les prévisions de croissance sont revues à la baisse. On risque d’avoir une quatrième révolution industrielle juste sur le papier mais pas dans les faits. Une véritable révolution industrielle, une révolution technologique, devrait constituer un élément de progrès économique et social. Pour l’instant, on ne remarque ni l’un, ni l’autre. Les gains de productivité sont extrêmement faibles et, du point de vue social, la situation ne cesse de se détériorer et les inégalités ne cessent de se creuser. Pour l’instant, la révolution est théorique.

Catherine Fiankan-Bokonga