Jean-Pierre Gontard: «L’accord de paix en Colombie est à bout touchant»

Le négociateur franco-suisse Jean-Pierre Gontard vu par © Charlotte Julie / Genève, 2015

Publié le 3 février 2016


Par Luisa Ballin

Si l’accord de paix tant attendu entre le gouvernement colombien et la guérilla des Forces armées révolutionnaires colombiennes (FARC) sera signé prochainement, après cinquante ans d’incertitudes, plus de deux-cent vingt mille morts et des milliers de disparus, le Franco-Suisse Jean-Pierre Gontard pourra se dire satisfait d’y avoir contribué. Dans un entretien accordé simultanément à l'Agence télégraphique suisse (ATS) et à La Cité, l’ex-facilitateur suisse de paix dans le conflit colombien évoque les obstacles qui restent à surmonter et la réunion qui devrait avoir lieu, jeudi 4 février, entre le président des États-Unis Barack Obama et le chef de l’État colombien Juan Manuel Santos, en présence d’un ou deux anciens présidents colombiens.

L’accord de paix entre le gouvernement et la guérilla des FARC sera enfin signé. Peut-on indiquer le 23 mars comme date de la signature?

Jean-Pierre Gontard: J’aime le rugby et avant de fêter, il faut transformer l’essai. La date butoir du 23 mars est un moyen de pression. Le Pape François a déclaré il y a quelques jours à Monseigneur Castro — qui fut l’évêque de San Vicente, une zone contrôlée par les FARC — qu’il se rendra en Colombie au premier semestre de 2017, alors que le gouvernement aurait souhaité qu’il s’y rende plus tôt. Le Pape ira en Colombie quelques mois après la signature de l’accord de paix et la mise en place de la mission des Nations Unies qui supervisera le cessez-le-feu tout comme la mise en œuvre du plan de paix.

Quelles sont les pierres d’achoppements qui restent?

Le premier problème est le sort des armes des FARC. Plusieurs formules sont possibles. L’expression «remettre les armes» sonnerait comme une défaite. La neutralisation des armes? La remise des armes à un tiers neutre, comme ce fut le cas en Irlande? La destruction des armes, comme pour le Mali avec le fameux feu? Une remise factice d’armes inutilisables comme lors de la reddition des paramilitaires, couverte par les télévisions du monde entier, à l’époque de la présidence d’Alvaro Uribe? Si les FARC n’ont pas d’armes lourdes, elles ont en revanche beaucoup d’armes légères. Autre question cruciale: les zones de regroupement dans lesquelles les FARC revendiquent une certaine responsabilité politique temporaire. Sans oublier le sort des miliciens, ces personnes qui sont au service des FARC sans figurer sur les listes et qui possèdent des armes courtes comme des pistolets. Nombre de ces miliciens sont en prison. Seront-ils libérés ou resteront-ils sous les verrous? En tant qu’ancien délégué du CICR, cette question me paraît importante.

Voyez-vous d’autres points qui posent problème?

Oui. En dehors de la négociation entre le gouvernement et les FARC, qu’en sera-t-il de l’ELN? Les partisans de l’Ejercito de Liberación National sont des membres de la classe moyenne colombienne, bien formés, avec un passé proche de la théologie de la libération. Si un accord de paix est signé entre le gouvernement et les FARC, la plupart des clauses de ce texte peuvent aussi s’appliquer à l’ELN. Ses membres vont-ils monter dans le train? Ils ont souvent affirmé que ce qu’ils veulent, c’est changer le mode de production en Colombie.

Quelles garanties les guérillas auraient-elles du gouvernement?

Le gouvernement colombien peut dire que les garanties internationales seront données par le Conseil de sécurité de l’ONU, l’opinion publique, le Prix Nobel et le Pape. D’autre part, je pensais jusqu’à il y a quelques mois que l’ancien président colombien Alvaro Uribe pourrait être un obstacle à la signature de l’accord. Il avait négocié, et je suis bien placé pour le savoir, avec un objectif plus réduit. L’ambassadeur de Colombie à Rome était mon interlocuteur à l’époque. Durant les premiers mois de son premier mandat, Alvaro Uribe était motivé pour négocier, après il ne l’était plus.

Est-il vrai qu’un journaliste a joué un rôle majeur pour arriver à la conclusion de cet accord de paix?

Oui, il s’agit d’Enrique Santos, l’aîné de la famille Santos, propriétaire du journal El Tiempo, ainsi que de chaînes de radio et de télévision. Enrique Santos a toujours eu de l’influence sur son petit frère, Juan Manuel, l’actuel président de la Colombie. Ce journaliste a été proche du M19, tout en étant un grand bourgeois. Il est le premier à avoir établi des contacts directs avec les FARC à Cuba et à affirmer que le moment était venu d’arriver à un accord de paix. Dans un deuxième temps, Sergio Jaramillo, le Haut Commissaire pour la Paix, qui est venu plusieurs fois en Suisse, a pris le relai. Tout cela a permis d’arriver à un texte, que j’ai d’ailleurs publié dans la Revue des Américanistes Suisses (LAREVISTA, Boletín N° 75, 2013-2014).

Jean-Pierre Gontard posant avec des guérilleros des FARC et des représentants du gouvernement colombien, lors d’une réunion secrète dans le wagon d’un train de montagne de la ligne Aigle-Sépey Diablerets, un jour glacial de février 2000. Quinze ans après, plusieurs de ces personnes font toujours partie des délégations à La Havane. © DR

Peut-il y avoir une paix sans justice en Colombie ?

Il y a eu une pression des ONG internationales pour s’opposer à des clauses de justice transitionnelle, en disant que ce n’était pas conforme au Traité de Rome. Il y a aussi eu une grande opposition de la part du Procurador (procureur) en Colombie qui s’occupe de poursuivre, le cas échéant, les politiciens et les fonctionnaires et donc uniquement ceux qui ont un mandat de l’État. Alors que le Fiscal est le procureur qui recherche toute personne ayant commis des actions contre le droit pénal. Le gouvernement a déclaré à plusieurs reprises que les déclarations du Procurador étaient nuisibles au processus de paix. Des proches de l’ex-président Uribe se sont aussi opposés à l’accord de paix, ainsi que des militaires qui, contrairement au Chili, ne sont pas issus de l’élite de la population. Ils souhaitent que le conflit s’arrête afin de pouvoir faire des affaires et ils ne veulent pas être des milliers à finir en prison. Pour résumer par une formule lapidaire: Plus de paix, moins de justice. Ce n‘est pas un accord sans justice mais un accord avec une forte composante de justice transitionnelle. Un accord de paix durable est avant tout une question de politique plus qu’une question de droit pénal.

Sans véritable justice, qu’en sera-t-il des victimes ?

Les victimes percevront des indemnisations. Il y aura une grande reconnaissance symbolique, ce qui se fait déjà depuis deux ou trois ans avec des funérailles officielles. Surtout pour les victimes des paramilitaires, car il est difficile de trouver les corps des victimes des FARC. Ces dernières se sont d’ailleurs engagées à dévoiler les lieux où se trouvent les cadavres.

Que deviendront les membres des FARC? Vont-ils créer un parti politique?

Les FARC avaient créé un parti politique avant 1990, l’Union patriotique. Il y a eu 6000 candidats lors de diverses élections dont 3000 ont été assassinés lorsqu’ils sont sortis de la forêt, certains encore ces dernières années. La présidente de l’Union patriotique, Aída Avella, était réfugiée à Genève pendant plus de quinze ans, après avoir échappé à un attentat en Colombie. Elle est rentrée dans son pays, décidée à se présenter à nouveau. Les FARC vont sans doute recréer un parti et le gouvernement devra s’engager à protéger ses membres. Les citoyens colombiens auront leur mot à dire puisqu’une clause de l’accord, acceptée par le Parlement, stipule qu’un plébiscite permettra aux Colombiens de dire oui ou non à l’accord de paix.

Qu’elle est la prochaine étape?

Il y aura, jeudi 4 février, une réunion aux États-Unis entre le président Barack Obama et son homologue colombien Juan Manuel Santos, en présence d’anciens présidents colombiens, pour célébrer l’anniversaire du Plan Colombie. L’ex-président Alvaro Uribe ira-t-il? Autre question: il faudra aussi décider la composition de la mission qui supervisera le cessez-le-feu bilatéral et les termes principaux de l’accord pendant une première période d’un an. Cette mission internationale proviendra uniquement de pays latino-américains et son chef sera désigné par les Nations Unies. Chacune des deux parties — le gouvernement colombien et les FARC — pourra demander d’ajouter quelques personnes. Une dernière difficulté pourrait venir des FARC pour faire cosigner l’accord de La Havane par un de leurs chefs, actuellement en prison au Colorado, Simon Trinidad. Ancien banquier qui a rejoint les FARC, proche de Raul Reyes, ex-numéro deux des FARC, il a été capturé en Équateur et extradé aux États-Unis. Il y a quelques mois, le secrétaire d’État américain John Kerry a répondu à une question d’un journaliste qu’il n’avait pas encore reçu de demande concernant Simon Trinidad…

PolitiqueLuisa Ballin