«En Syrie, l’anormal est devenu normal et l’inacceptable accepté»

Joanne Liu © MSF

Publié le 19 février 2016


Par Catherine Fiankan-Bokonga

Invitée par l’Association des correspondants accrédités auprès des Nations Unies (ACANU), la présidente internationale de Médecins sans frontières (MSF), Joanne Liu a déclaré que «l’anormal est devenu normal et l’inacceptable est accepté». Pour la présidente de MSF, «les attaques contre les civils et les hôpitaux doivent s’arrêter car la normalisation de tels actes est intolérable». Elle rappelle que «la destruction cynique des hôpitaux et l’assassinat du personnel médical privent toutes les communautés de soins». (Écoutez l’interview audio ci-après)

En 2015, MSF a soutenu 70 cliniques et hôpitaux en Syrie. Plus de 154 000 blessés de guerre, dont 30 à 40% de femmes et d’enfants, ont été soignés dans ces établissements. Durant les treize derniers mois, les structures soutenues par MSF ont été victimes de 101 attaques aériennes. La plupart des patients ont désormais peur de se rendre à l’hôpital.

Plus de 100 000 personnes sont bloquées dans le Nord de la Syrie près d’Azaz. Elles sont coincées entre la frontière turque et la ligne de front. Une situation similaire se dessine dans le sud du pays à la frontière jordanienne, désormais fermée. Entre 1,6 et 1,9 million de Syriens sont pris au piège dans des zones assiégées, dont ils ne peuvent s’échapper. Ils ont désespérément besoin de nourriture, de soin et d’assistance.

Joanne Liu souligne que parmi les cinq membres permanents du Conseil de sécurité des Nations Unies, quatre pays sont directement impliqués dans les opérations militaires en Syrie et que jusqu’à maintenant ils ne sont pas parvenus à appliquer les résolutions qu’ils ont voté pour protéger les populations civiles…

UNE LUEUR D’ESPOIR

Le discours est unanime. Représentants du gouvernement syrien, membres du Haut conseil national (plateforme regroupant l’opposition), agences spécialisées, ONG, tous réclament l’application de la Résolution 2254 du Conseil de sécurité. L’enjeu est important car il s’agit non seulement de soulager des populations civiles qui sont à bout, mais également de remplir les conditions qui permettront la reprise des pourparlers inter-syriens le 25 février, comme l’avait annoncé l’Envoyé spécial, Staffan de Mistura, au moment de leur suspension. Mais lors d’une interview accordée au quotidien suédois Svenska Dagbladet, Staffan de Mistura a laissé clairement entendre qu’un délai supplémentaire sera requis pour consolider les fragiles acquis diplomatiques: «De manière réaliste, je ne peux pas convoquer la reprise des discussions de paix pour le 25 février. Il nous faut dix jours de préparation.»

Les informations données cet après-midi par Jan Egeland, président de la Humanitarian Task Force et conseiller spécial chargé des questions humanitaires auprès de l’Envoyé spécial, permettent d’espérer. Sur les dix-hui villes assiégées, cinq ont reçu, hier, de l’aide livrée par 114 camions. D’ici une semaine, les douze autres villes assiégées devraient également bénéficier de livraisons. Le PAM (Programme Alimentaire Mondial) procédera à un largage aérien pour aider les 200 000 personnes vivant à Deir-ez-Zor, ville située sur le territoire contrôlé par Daech.

La troisième rencontre des représentants du Groupe international de soutien à la Syrie (G17) qui constituent la Task Force sur l’accès humanitaire devrait avoir lieu le 24 février prochain, précédée par une réunion consacrée à la question de la cessation des hostilités qui aura lieu au Palais des Nations. Bien qu’elles aient l’air d’être bien engagées, les tractations pour accéder aux villes assiégées, et établir des corridors d’approvisionnement ouverts en permanence, vont être longues et délicates.


Catherine Fiankan-Bokonga
Rédactrice en chef

Catherine Fiankan-Bokonga