Le français à l’ONU: une langue en déclin

© LaCozza / Archives

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Que ce soit pour l’ambassadeur de l’Organisation internationale de la francophonie (OIF), Henri Monceau, ou pour Eloi Laourou, l’ambassadeur du Bénin, le constat est sans appel: «Le français ne se porte pas bien dans les relations internationales.» Un débat sur cette question a eu lieu à Genève.

 

CHARLOTTE AEBISCHER

21 septembre 2017 — Les inquiétudes remontent à la surface. Le français risque d’être définitivement supplanté par l’anglais dans les organisations internationales, en particulier à l’ONU. C’est le cri d’alarme lancé, aujourd’hui à Genève, par l’ambassadeur de l’OIF, Henri Monceau, lors d’une conférence intitulée «Que devient le français dans les organisations internationales?». Il était convié par le Club suisse de la presse, avec Jacqueline Coté, directrice des relations internationales au Graduate Institute, Eloi Laourou, ambassadeur du Bénin, et Frédéric Paruta, de la Mission de la France auprès de l’ONU.

Au-delà des inquiétudes, une critique surgit, et elle s’adresse avant tout aux Nations unies. «C’est un problème de conception», déclare Henri Monceau. Lors de la création des Nations unies en 1946, deux langues de travail sont instaurées: l’anglais et le français. Mais dès le début, la première est favorisée. Depuis, quatre autres langues ont été ajoutées, l’arabe, le chinois, l’espagnol et le russe. Malgré cela, pour l’ambassadeur de l’OIF, un «déséquilibre flagrant» en faveur de l’anglais n’a cessé de persister.

Sur ce point, il obtient le vif soutien d’Eloi Laourou, d’après qui, à l’ONU, la «discrimination» est de mise. Au cours des négociations, les dossiers sont toujours distribués en anglais avant d’être mis à disposition dans les autres langues. «Cette information asymétrique représente un désavantage pour tous ceux qui ne sont pas anglophones, notamment une grande partie des pays de l’Afrique», déplore l’ambassadeur du Benin.

La vitesse de traduction ne résout d’ailleurs pas le problème. Pour une page, il faut compter environ un jour, indique Henri Monceau, «je vous laisse imaginer ce que cela signifie pour des négociations d’une centaine de pages». Quant à la transmission orale simultanée, tout est traduit d’abord en anglais avant d’être retraduit dans les autres langues, ce qui entraîne une perte d’information considérable.

Mais le problème ne s’arrête pas à la traduction. Il s’étend au sujet, très controversé, de la «représentation». Du «Top 42» de l’ONU (le secrétaire général et de tous les sous-secrétaires à la tête de l’organisation), trente-et-un sont d’origine anglophone ou du moins issus d’un système d’éducation anglophone, cinq sont capables de s’exprimer en français et seulement deux ont pour langue maternelle le français. Ce n’est d’ailleurs pas un phénomène réservé à l’ONU. À Genève, parmi les trente quatre organisations internationales, seules deux sont dirigées par des francophones.

«Ce n’est pas un problème culturel ou linguistique, c’est un problème politique», s’inquiète Henri Monceau. Lorsque la représentation linguistique est autant biaisée, comment reprocher au président des États-Unis, Donald Trump, d’avoir tort quand il affirme que «l’ONU est illégitime»? En outre, l’anglicisation des Nations unies rend ces dernières une cible particulièrement facile pour les mouvements populistes. «Un problème énorme, à une époque où on assiste à une montée en force effrayante de ce phénomène», poursuit l’ambassadeur de la Francophonie.

Quelles sont les solutions à un problème d’une telle envergure? Une question qui semble laisser les orateurs sans voix. Seul Henri Monceau esquisse une réponse en plaidant pour la responsabilité de Genève, siège de l’ONU sur sol francophone: «Il est important que nous réalisions que nous devons tous porter ce plaidoyer.» Il parie par ailleurs sur l’avenir: «Le français reviendra à l’horizon 2050, grâce au boom démographique de l’Afrique.» Ce sera alors à nouveau la deuxième langue la plus parlée au monde, d’après lui. Enfin, l’ambassadeur de l’OIF indique qu’en 2018 aura lieu un colloque sur le thème de la représentation linguistique à l’ONU, réunissant les pays hispanophones, arabes, la Chine, etc. Ainsi, il espère «une réelle implication des populations».

La solution, on le voit, n’est pas pour demain.  Mais peut-être, la vraie question est: existe-t-il une langue qui a réellement une chance face à l’anglais?