«La migration est positive pour l’emploi et pour la durabilité des systèmes de protection sociale»

Guy Ryder, directeur général de l’Organisation internationale du travail (OIT), vu par © Tobias Clerc / Club suisse de la presse, Genève

Guy Ryder, directeur général de l’Organisation internationale du travail (OIT), vu par © Tobias Clerc / Club suisse de la presse, Genève

 

À quelques jours de l’ouverture de la 106e session de la Conférence Internationale du travail, qui se tiendra à Genève du 5 au 16 juin, Guy Ryder, le directeur général de l’Organisation internationale du travail (OIT), a participé à un débat au Club suisse de la presse, le 31 mai, et a répondu aux questions de La Cité.

 

Luisa Ballin
1 juin 2017

Guy Ryder connaît parfaitement le monde du travail pour avoir été un syndicaliste britannique actif. Depuis octobre 2012, ce natif de Liverpool diplômé de l’université de Cambridge, est aux commandes de l’organisation mondiale tripartite qui réunit patronats, syndicats et gouvernements. Lors d’une discussion publique avec Olivier Sandoz, le directeur général adjoint de la Fédération des entreprises romandes (FER), le directeur général de l’OIT s’est notamment prononcé en faveur d’une économie verte, en défaveur du Brexit et il a commenté sans tabou la quatrième révolution industrielle, la fiscalité des entreprises, l’Accord de Paris sur le climat, le travail des femmes et le revenu minimum universel.
 
Répondant à La Cité à propos des déclarations de Donald Trump concernant les migrants et l’intention du président des États-Unis de construire un mur à la frontière entre les États-Unis et le Mexique, Guy Ryder a répondu: «Je ne sais pas si j’aurai l’occasion d’expliquer les choses au Président Trump. S’agissant des migrants, il faut confronter les perceptions avec la réalité. Si l’on prend le soin de l’examiner, la réalité démontre que dans tous les domaines, l’émigration est positive pour l’emploi et pour la durabilité des systèmes de protection sociale. Les migrants cotisent. Que seraient les États-Unis sans l’émigration? Monsieur Trump est fils d’une mère écossaise. Il faut confronter les perceptions avec la réalité. En même temps, et c’est pareil pour les changements climatiques, il ne faut pas raconter n’importe quoi. Dire que la migration ne pose pas des questions politiques importantes ou dire que la transition vers une économie dé-carbonisée ne pose pas de problèmes, n’est pas honnête. Il faut donc assumer les défis qui vont avec ces questions-là ».

Et Guy Ryder de poursuivre, notamment en ce qui concerne la COP 21, l’Accord de Paris sur le climat et la menace de retrait de cet accord de la part des États-Unis. «Le secrétaire américain du Travail va venir à la conférence de l’OIT. Nous allons chercher à engager le dialogue et à travailler avec lui. Sur le thème des changements climatiques, je fais écho à ce qu’a dit le secrétaire général de l’ONU Antonio Guterres: l’Accord de Paris est essentiel. Il est vrai qu’un État hésite, (le président Trump a annoncé que les États-Unis se retiraient de l’Accord de Paris: ndlr) mais les autres États doivent renforcer leurs efforts pour appliquer cet accord et aller de l’avant. Je suis content de constater que c’est quelque chose de nouveau et de dramatique à certains égards : les membres de l’OIT, travailleurs, employeurs et gouvernements, ont pleinement assumé le défi de lutter contre les changements climatiques

Le directeur général de l’OIT a également abordé la question de la mondialisation de l’économie et la mondialisation de la digitalisation. S’agissant de la fiscalité des entreprises, Guy Ryder a mentionné — en réponse à une question de La Cité — un commentaire du président de la Commission européenne, le Luxembourgeois Jean-Claude Junker, qui affirme être en faveur de la concurrence fiscale des entreprises, mais que celle-ci doit être équilibrée. «Je ne sais pas ce que cela veut dire. Car il faut être réaliste: l’harmonisation fiscale des entreprises, même au niveau européen, n’est pas pour demain. Il faut lutter contre les paradis fiscaux et à ce propos, je trouve que le travail fait par l’OCDE ces dernières années est d’une très grande importance

Répondant à une autre question de La Cité, concernant le travail des femmes, le directeur général de l’OIT a cité une étude effectuée avec Gallup, le 8 mars dernier, à l’occasion de la Journée internationale des femmes, sur les obstacles les plus importants qu’elles rencontrent dans leur vie professionnelle. «Ce sondage montre que les réponses ont presque toujours été les mêmes: le plus important est de réconcilier la vie professionnelle avec la vie privée. Il est urgent de s’occuper de ces questions et notamment comment prendre soin des enfants. Le problème est compliqué car il ne s’agit pas seulement d’avoir une loi qui décrète À travail égal, salaire égal. La lutte contre les discriminations seule ne va pas nous amener vers l’égalité. Nous devons tous être beaucoup plus créatifs et sophistiqués dans notre analyse quant aux obstacles que les femmes rencontrent dans le monde du travail. Il y a aussi des attitudes à changer et des stéréotypes à combattre.»

 
Guy Ryder, directeur général de l’Organisation internationale du travail (OIT), vu par © Tobias Clerc / Club suisse de la presse, Genève

Guy Ryder, directeur général de l’Organisation internationale du travail (OIT), vu par © Tobias Clerc / Club suisse de la presse, Genève

 

Légiférer. Changer les mentalités. Faire respecter les lois dans tous les domaines. Vœux pieux ou engagement concret pour que conventions et législations deviennent contraignantes? Guy Ryder répond à La Cité: «Il est vrai qu’à la fin, l’application des lois est ce qui compte. À l’OIT, nous adoptons des conventions internationales du travail. Une fois qu’elles sont ratifiées par les gouvernements ou les parlements, elles deviennent des lois ou des traités internationaux contraignants. À la Conférence de l’OIT, nous avons un comité qui siège pour contrôler l’application des normes. Je pense que tout le monde est d’accord pour dire que certains de nos systèmes de contrôle sont les plus efficaces du système international. Je ne peux pas dire que cela donne des solutions tout de suite, mais je peux dire qu’avec une certaine persistance, nous arrivons à progresser, même dans les cas les plus difficiles. Cela prend parfois des décennies

À l’évocation d’un éventuel revenu minimum universel, Guy Ryder a estimé que «si l’on pense qu’à l’avenir l’emploi sera limité et qu’il n’y aura plus d’emplois pour tout le monde, les sociétés devront prendre une décision: va-t-on distribuer les revenus d’une autre manière que par le travail? Depuis des siècles, nous vivons dans des sociétés où le travail sert à la distribution des richesses. Allons-nous abandonner cette idée, ce principe de base? Cette question n’est pas nouvelle. Karl Marx avait mentionné une situation qu’il voyait comme une utopie: celle où l’on peut avoir envie de travailler, mais pas pour vivre. John Maynard Keynes, en parlant en 1920 des perspectives économiques de nos enfants, avait prévu la même chose. Je pense que ce débat qui crée beaucoup de controverses parmi les économistes et qui génère une panique morale, est une question existentielle

Lorsque La Cité lui a demandé si, en évoquant Karl Marx, il ne pensait pas que l’on assistait aujourd’hui à une nouvelle lutte des classes, Guy Ryder affirme: «Quand vous êtes le directeur général d’une organisation internationale qui réunit les représentants des travailleurs, des employeurs et des gouvernements et qui parvient à des accords communs, cela n’est pas utile de faire une lutte des classe. J’ai toujours pensé que les meilleurs résultats sont le fruit du dialogue. Chacun défend ses intérêts et c’est très bien. Je n’ai jamais cru qu’il y a une contradiction absolue entre les intérêts du capital et le travail. On cherche des compromis. Et je n’ai pas honte de le faire.»