Les nationalismes risquent-ils de tuer le multilatéralisme?

De gauche à droite, M. Marc Fuhrmann, président de la branche genevoise de l’Union démocratique du centre (UDC), Mme Laurence Boisson de Chazournes, professeur de droit international à l’Université de Genève et M. Charles Adams, avocat et ambassadeur des États-Unis en Finlande jusqu’en janvier dernier. © Tobias Clerc / Club suisse de la presse / Genève

De gauche à droite, M. Marc Fuhrmann, président de la branche genevoise de l’Union démocratique du centre (UDC), Mme Laurence Boisson de Chazournes, professeur de droit international à l’Université de Genève et M. Charles Adams, avocat et ambassadeur des États-Unis en Finlande jusqu’en janvier dernier. © Tobias Clerc / Club suisse de la presse / Genève

 

L’avenir du multilatéralisme à l’heure de la montée des nationalismes était au centre du débat qui s’est tenu, le 7 juin, au Club suisse de la presse sis à Genève, en présence de M. Charles Adams, avocat et ambassadeur des États-Unis en Finlande jusqu’en janvier dernier, de Mme Laurence Boisson de Chazournes, professeur de droit international à l’Université de Genève, et de M. Marc Fuhrmann, président de la branche genevoise de l’Union démocratique du centre (UDC). Retour sur deux thèmes qui sont au cœur de l’actualité.

 

Luisa Ballin
7 juin 2017

Une fin du multilatéralisme pourrait-elle signifier l’éclatement de conflits, voire de guerres, suite à la montée des nationalismes due en partie à l’exaspération croissante de bon nombre de citoyens? A cette question de La Cité, l’ancien ambassadeur des États-Unis en Finlande Charles Adams, qui n’a pas été reconduit dans sa fonction par le président Donald Trump, est clair. «Ma réponse serait affirmative. Je pense effectivement que la destruction d’un montage multilatéral est de nature à promouvoir la possibilité, voire la probabilité, de conflits armés entre nations ou entre groupuscules et autorités nationales. Dans ce cas de figure, l’on irait vers une insécurité accrue.»  

Sans vouloir écrire la chronique d’une mort annoncée du multilatéralisme, les prises de position et de nombreuses décisions du nouveau président des États-Unis inquiètent. Diplomate, Charles Adams n’en est pas moins explicite: «Je crois que c’est un risque qu’il va falloir gérer et faire en sorte que, à travers les clivages politiques, nous arrivions à un consensus sur l’importance du maintien, sous une forme ou sous une autre, de l’engagement multilatéral des Etats-Unis comme de celui des autres nations du monde
 
Et lorsque La Cité lui a demandé s’il s’agissait d’une question d’explication ou de perception pour tenter de convaincre le président Trump, l’ancien ambassadeur des États-Unis a expliqué en toute franchise: «Vous me mettez dans l’embarras, car je ne sais pas comment répondre à votre question. Connaissant insuffisamment les rouages internes de la Maison Blanche telle qu’elle est aujourd’hui constituée, je ne sais pas qui sont les personnes aptes à faire passer ce message de manière tangible et compréhensible auprès de l’ultime décideur en la matière. Je souhaite qu’il y ait de l’efficacité dans son entourage et je souhaite bon vent à la présidence. Mais pour cela il va falloir qu’il y ait à l’intérieur de la Maison Blanche des conversations qui puissent tenir compte des différents courants qui ont été évoqués aujourd’hui. Et je ne suis pas certain que cette conversation ait lieu actuellement

Pour le professeur Laurence Boisson de Chazournes, spécialiste des organisations internationales, qui se définit une personne optimiste, «la décision concernant le Brexit, prise par 50% de la population du Royaume-Uni, a coïncidé avec la décision de vouloir négocier un accord qui donnerait quasiment les mêmes avantages. Le Royaume-Uni est en train de se projeter dans un univers qui lui donnerait des avantages comparatifs avec ceux des pays du Commonwealth. Les Britanniques ne peuvent pas s’imaginer sans multilatéralisme. Je n’ai pas assez travaillé sur le discours du président Trump, mais lorsqu’il annonce la sortie de l’Accord de Paris (sur le climat, ndlr), avec une rhétorique particulière, et qu’il dit qu’en même temps il faudra négocier un autre accord, c’est comme si l’on ne pouvait pas se défaire du multilatéralisme, mais que tous cherchent une autre forme de multilatéralisme

Mme Boisson de Chazournes estime qu’il est juste de dire qu’une réflexion doit être engagée. «Nous avons la responsabilité d’engager cette réflexion. Mais je ne pense pas qu’il soit possible d’imaginer, à l’heure actuelle, la gestion des affaires publiques de chacun des États sans des approches multilatérales

Président de la branche genevoise de l’UDC M. Marc Fuhrmann dit ne pas savoir à quel point l’on est proche ou éloigné d’éventuels conflits. «Je pense qu’il est important que l’approche multilatérale reste. Mais néanmoins il faut aussi écouter les populations. Car il y a une déconnexion. S’agissant de Donald Trump, le plus intéressant est de savoir comment un personnage comme lui a été élu à la tête de la plus grande démocratie du monde. Rappelons-le aux Européens donneurs de leçons qu’il n’y a peut-être que deux, voire trois pays au monde qui ont une expérience aussi longue de passation de pouvoir. Je pense à l’Angleterre, aux États-Unis et à la Suisse. Tous les autres États n’ont de loin pas une telle expérience. Par contre ils sont les premiers à donner des leçons. Comment un personnage tel que Donald Trump s’est fait élire ? Parce que personne n’a écouté l’ouvrier, le travailleur qui voit son monde devenir toujours plus précaire ou risqué, avec des coûts de la vie qui augmentent et avec une perception très claire que sa vie est dictée par une caste, un groupuscule, une élite sortie peut-être des mêmes universités ou avec les mêmes visions, quel que soit le pays

Le président de la section genevoise de l’UDC rappelle que le citoyen s’est réveillé et se manifeste. «J’ai bien aimé cette expression d’un journaliste anglais qui parle des somewheres and the anywheres (les quelque part et les partout). Juste remarque. Aujourd’hui, on revient aux racines, non seulement du manger local avec des produits locaux, mais aussi au niveau culturel et au niveau économique. On se demande aussi si l’on peut toujours croître plus. Si l’on dit que l’on ne peut pas le faire, autant vivre entre nous, dans un monde avec un peu plus de visibilité à moyen terme

M. Fuhrmann évoque la peur de l’Union européenne «qui vient avec de plus en plus de lois qui affaiblissent toute la machine. L’UE a vendu aux populations l’idée: plus de frontières à l’intérieur mais à l’extérieur des frontières plus solides. Que nenni! Frontières extérieures zéro! Et cela aussi est un problème. L’Union européenne peut se regarder dans un miroir et se demander ce qu’elle a raté. Car il faut changer avant que les nationalismes ne continuent de monter. La question n’est pas d’être optimiste ou pessimisme. Je ne vois pas le nationalisme comme une percée négative ou positive, mais je pense que l’on n’est pas arrivé au bout».