Le journaliste turc Hasan Cemal, lauréat du prix PEC 2017

Le journaliste turc Hasan Cemal, président de la plateforme pour un journalisme indépendant P24. © Demir Sönmez / Genève / 1 juin 2017

Le journaliste turc Hasan Cemal, président de la plateforme pour un journalisme indépendant P24. © Demir Sönmez / Genève / 1 juin 2017

 

La Presse Emblème Campagne (PEC), une ONG basée à Genève et fondée par des journalistes suisses et internationaux dans le but d’alerter la communauté internationale sur la situation des journalistes couvrant des zones de conflit, a décerné hier au Club suisse de la Presse de Genève le prix PEC 2017 au journaliste turc Hasan Cemal, président de la plateforme pour un journalisme indépendant P24. La Cité a rencontré Hasan Cemal, journaliste et écrivain respecté en Turquie et auprès des Kurdes et des Arméniens.

 

Luisa Ballin
2 juin 2017

Né à Istanbul en 1944, Hasan Cemal est le petit-fils de Djemal Pacha. Rédacteur en chef du journal Cumhuriyet, de 1981 à 1992, il a dirigé Sabah, avant d’écrire pour l’autre grand quotidien turc Miliyet, dont il démissionnera quelque temps plus tard. Hasan Cemal a reconnu le génocide arménien et s’est excusé d’un crime perpétré en partie par son grand-père Djemal Pacha, dans le livre qui l’a rendu célèbre: 1915: Génocide arménien. Hasan Cemal a également beaucoup écrit sur la question kurde. Interview.

 

Les journalistes turcs indépendants peuvent-ils encore exercer leur métier en Turquie?

Oui, nous pouvons encore exercer notre métier de journaliste, mais nos articles ne sont publiés que sur des plateformes ou dans des journaux en ligne comme P24. Ce n’est pas facile d’écrire ce que nous voyons et ce que nous pensons. Nous devons être très prudents car, aujourd’hui en Turquie 169 journalistes et écrivains sont en prison. En même temps, vous avez aussi des hommes et des femmes politiques, spécialement kurdes, et des académiciens qui peuvent être en danger à tout moment.

 

Êtes-vous en danger?

Je ne sais pas. Je n’ai pas reçu de menaces. Je ne peux pas parler de mon cas. Les gens me disent de faire attention avec les mots que j’utilise, de ne pas être trop critique. Pour vous dire à quel point l’espace de liberté d’expression s’est rétréci, sachez qu’une déclaration signée par un millier de journalistes, écrivains, académiciens et autres personnalités, en faveur de la démocratie et des libertés en Turquie n’a été publiée hier que par deux journaux turcs: Cumhuriyet et Yeni Asya.

 

Que représente pour vous et pour vos collègues de P24 le prix PEC?

Le prix PEC signifie beaucoup pour nous, membres de la P24. Spécialement parce que c'est une distinction décernée par d'autres journalistes, dont le travail est de rapporter les violations des droits humains et de défendre les libertés et les droits des personnes. Nous sommes sensibles au fait que ce prix n'est pas seulement un hommage au travail que nous essayons de faire, mais aussi à la situation critique de ceux que nous défendons. Le prix PEC démontre une solidarité avec la démocratie et avec la liberté en Turquie. Il va contribuer à renforcer la détermination des gens et des journalistes turcs qui sont en faveur des libertés dans notre pays et nous encourage à ne pas céder à la peur.

 

Quelles sont les accusations contre les journalistes turcs qui ont été emprisonnés?

Les journalistes turcs sont punis pour avoir dit la vérité, pour avoir dit des choses que les gens au pouvoir ne veulent pas entendre. Il y a 169 journalistes derrière les barreaux ce qui fait de la Turquie le pays qui persécute le plus de journalistes au monde actuellement. La plateforme P24 a été créée pour soutenir l'intégrité des médias et l'échange libre des idées. Récemment, nous avons dû nous mobiliser pour défendre les journalistes victimes d'arrestations arbitraires et de poursuites. Quatre des cas pour lesquels nous sommes actifs ont été transmis à la Cour européenne des droits de l'Homme.

 

Vous avez écrit des livres sur les problèmes des Kurdes et sur le génocide des Arméniens. Lequel de ces deux thèmes est plus tabou aujourd’hui en Turquie?

La question kurde n’est plus un tabou en Turquie. Nous pouvons écrire et débattre assez librement sur ce thème. J’ai d’ailleurs écrit quatre livres à ce sujet, mais nous devons toujours être prudents avec les mots que nous utilisons. En même temps, les termes 1915 et génocide sont encore dangereux à utiliser. Ce n’est plus un tabou car, légalement parlant, rien ne m’est arrivé lorsque mon livre 1915: Génocide arménien a été publié. Mais il y a des nationalistes ou des extrémistes nationalistes qui ont leur point de vue sur ces deux questions. Il faut toujours être prudent lorsque l’on parle ou lorsque l’on écrit à propos de ces deux problèmes.

 

Après le résultat du référendum constitutionnel qui a eu lieu en avril dernier et qui a été accepté de justesse, vous dites être malgré tout optimiste. Pourquoi?

Je suis modérément optimiste par le fait que 49% de la population turque a voté non au référendum. Et ce d’autant plus que nous savons que cela représente bien plus que 49%. Ce qui signifie que lors de prochaines élections générales nous pouvons atteindre les 51%. Pour la première fois, les Kurdes et les nationalistes ont voté ensemble non lors de ce référendum, sous le parapluie de la démocratie. La situation est difficile en Turquie, mais il y a encore un espoir.

 

Quel est pour vous le problème majeur en Turquie aujourd’hui?

Le problème numéro un en Turquie est Recep Tayyip Erdogan. Nous devons le faire partir au moyen des urnes. Ou tout au moins le rendre moins fort par la voie des urnes.

 

La Turquie est-elle encore une puissance régionale?

La Turquie est une puissance régionale géographiquement parlant. C’est un pays très vaste qui est aussi important sur le plan industriel, malgré Erdogan. Si la Turquie devient un pays démocratique et un pays pacifique avec les Kurdes, elle sera plus forte comme puissance régionale. Parce que, en n’étant pas une démocratie et en n’étant pas pacifiée avec les Kurdes, la Turquie ne peut pas être considérée suffisamment forte dans la région. C’est un grand pays, mais elle a besoin de paix, de stabilité et d’être démocratique.

 

La Turquie accueille de très nombreux réfugiés syriens. Peut-elle jouer un rôle pour trouver une solution à la tragédie syrienne?

Oui, cela ne fait aucun doute. La Turquie peut jouer un rôle pour résoudre la crise syrienne, mais elle doit être en paix avec sa population kurde et avec les Kurdes syriens. La Turquie doit devenir une démocratie et un véritable Etat de droit. C’est tout cela qui peut amener la paix et la stabilité en Turquie. Une Turquie démocratique contribuera à ce qu’il y ait aussi la paix et la stabilité dans la région.    


La PEC demande la libération des journalistes et des photographes emprisonnés en Turquie

«Le comité de la Presse Emblème Campagne a sélectionné la Turquie cette année, en raison de la détérioration de la liberté de la presse et des risques pris par les journalistes dans ce pays ces derniers mois. La PEC veut exprimer sa solidarité avec les journalistes détenus arbitrairement et soutenir le combat courageux de beaucoup d'autres pour la liberté d'expression. Nous demandons aux autorités turques de libérer rapidement tous les travailleurs des médias détenus et de ré-ouvrir les médias qui ont été fermés. Des journalistes turcs sont victimes d'accusations absurdes et de pressions intolérables. La PEC demande en outre aux autorités turques de libérer sans retard le photographe français Mathias Depardon détenu sans charge dans le sud-est de la Turquie depuis le 8 mai 2017 ainsi que les deux journalistes allemands Deniz Yücel et Mesale Tolu, dont la détention prolongée n'a aucune justification», a déclaré le secrétaire général de la PEC, le journaliste et écrivain suisse Blaise Lempen.