Un pacte mondial à l’ONU pour changer la perception des migrants

L’ambassadeur du Mexique à l’ONU, Juan José Gomez Camacho, et la représentante spéciale du secrétaire général pour les migrations, Louise Arbour. © La Cité / 11 octobre 2017

L’ambassadeur du Mexique à l’ONU, Juan José Gomez Camacho, et la représentante spéciale du secrétaire général pour les migrations, Louise Arbour. © La Cité / 11 octobre 2017

 

Les Nation unies ont reçu, l’an passé, un mandat pour la négociation d’un Traité global pour des migrations sûres, ordonnées et régulées. Le représentant permanent de la Suisse aux Nations unies à New York, l’ambassadeur Jürg Lauber, celui du Mexique, Juan José Gomez Camacho, et la représentante spéciale du secrétaire général pour les migrations internationales, Louise Arbour, étaient hier à Genève pour présenter les différents aspects de l’élaboration de ce pacte.

 

Charlotte Aebischer

12 octobre 2017 — Avant tout, il s’agit de briser les stéréotypes. Les Nations unies ont reçu un mandat pour la mise en œuvre d’un Pacte mondial pour des migrations sûres, ordonnées et régulières, qui permettrait de remettre les pays au même niveau. Une étape cruciale à une époque où l’ONU manque fondamentalement d’informations sur le sujet.

L’ambassadeur mexicain Juan José Gomez Camacho précise d’emblée: «On a toujours tendance à penser que la migration est un problème connu, que nous possédons des chiffres concrets, mais notre défi principal se trouve être la complexité de l’acquisition de données

Le pacte fait suite à la Déclaration de New York pour les réfugiés et les migrants en 2016, de laquelle deux contrats résultent: l’un sur les réfugiés, l’autre sur les migrants. Leur but? Mettre en place un système d’engagements et de mesures pour suivre la trajectoire décidée à New York en septembre passé. Louise Arbour, Jürg Lauber et Juan José Gomez Camacho ont donné un aperçu de l’avancée du projet, hier, à Genève, lors d’une conférence de presse.

«Le simple fait que cela prenne place montre que nous assistons à une évolution remarquable», se réjouit Louise Arbour. «Il y a encore dix ans, cela n’aurait pas été imaginable.» En effet, d’après elle, malgré l’intérêt que les États portent depuis longtemps à réglementer la circulation de biens et de capitaux, le passage de personnes aux frontières a longtemps été négligé. «Grace à la technologie, la migration a été facilitée, mais les structures légales n’ont pas suivi.» Il est grand temps d’agir, poursuit-elle.

 

Trois étapes

La réalisation du pacte s’articule en trois étapes. La première est en cours de finition, à travers un échange d’informations, de données et de pratiques nationales entre les différents pays. «Le sujet de la migration implique beaucoup de politique et d’émotions, mais pas toujours des faits», indique Jürg Lauber. Le but de cette première étape est donc essentiellement d’en revenir aux faits. Six sessions thématiques, complétées par des séances régionales, ont été prévues. «Nous voulons un processus interactif et transparent», précise le représentant permanent de la Suisse aux Nations unies à New York.

Juan José Gomez Camacho accentue l’importance de la dernière des six sessions, qui aura lieu au Mexique du 4 au 6 décembre 2017. «Plus qu’à l’échelle globale, nous devons être capables de comprendre la migration au niveau régional, subrégional et binational», souligne-t-il. La dernière séance, il explique, permettra de rassembler et de rendre plus cohérente l’information provenant des différents niveaux (régional, national, international, etc.). Son rôle: dresser un dernier état des lieux avec un maximum d’objectivité.

La deuxième phase, elle, sera avant tout caractérisée par une reprise des éléments de la discussion de la première étape. «Elle préparera en quelque sorte le terrain pour les négociations à venir», clarifie Jürg Lauber. En effet, c’est lors de la troisième étape, étape la plus délicate, que les pays négocieront les termes du pacte. Les négociations aboutiront en une conférence intergouvernementale, planifiée pour le mois de septembre prochain, probablement à New York.

Un point décisif du pacte est qu’il ne sera pas juridiquement contraignant. Cela n’inquiète pas pour autant les trois interlocuteurs. Au contraire. Juan José Camacho donne l’exemple du la Convention internationale des Nations unies sur la protection des droits de tous les travailleurs migrants et de leur famille, qui était, elle, contraignante.

 

Phénomène global

À ce jour, 42 pays l’ont signé. Intéressant de noter que ni le Canada, pays pourtant très progressiste en ce qui concerne la migration, ni d’ailleurs la grande majorité des pays occidentaux font partie de ces signataires. Face à un pareil échec, le représentant permanent du Mexique aux Nations unies à New York souligne la nécessité d’un pacte non-contraignant. Et Jürg Lauber d’ajouter: «Il ne faut pas sous-estimer un tel contrat entre plusieurs pays

La collaboration coule de source pour l’ambassadeur mexicain. «La migration est un phénomène global, constate-t-il. Nous devons faire face à ce problème ensemble.» Selon lui, on compterait actuellement 240 millions de migrants, soit 3,5% de la population mondiale. Et ce n’est pas tout! À eux seuls, ces 3,5% contribueraient à plus de 9% du BIP de la planète.

Selon Louise Arbour, la Déclaration de 2016 montre que les États reconnaissent enfin l’impact positif de la migration. «C’est en effet à ce niveau que persiste une importante déconnexion entre la perception et la réalité», regrette-t-elle. «La bonne nouvelle, c’est que la réalité est plus positive que la perception. La mauvaise, c’est que la politique est faite sur les bases de la perception, et non de la réalité

Elle s’explique. Les migrants qui viennent travailler en Europe renvoient l’argent gagné à leurs familles, dans leur pays d’origine. Voilà une perception commune. En réalité, indique Louise Arbour, ces migrants dépenseraient entre 80 et 85% de leur salaire dans le pays dans lequel ils travaillent. «Les 15% qu’ils renvoient dans leurs pays représentent trois fois ce que le gouvernement dépense pour l’aide aux pays en voie de développement», assène-t-elle ironiquement. «Ce sont des pauvres qui aident directement d’autres pauvres, c’est une source constante

 

Opinions stéréotypiques

La représentante spéciale du secrétaire pour les migrations internationales ne s’arrête pas là. «Nous sommes forcés de remettre en question nos opinions stéréotypiques, également en ce qui concerne la contrebande», déclare-t-elle. «Aux États-Unis 96% des trafiquants arrêtés n’avaient ni arme, ni casier judiciaire et ne faisaient pas partie de groupes contrebandiers internationaux

Ce pacte a-t-il une chance d’être adopté en ces temps où le populisme ressurgit en force? Juan José Gomez Camacho insiste que «maintenant, plus que jamais, il faut que le phénomène soit réellement compris, il est important de développer une image plus fidèle à la réalité». Louise Arbour ajoute qu’il est temps pour les dirigeants politiques de montrer leurs capacités de leaders, ces deniers étant «par définition à l’avant du reste du troupeau». Elle lance par ailleurs: «On ne peut pas attendre le moment parfait

Guy Mettan, directeur exécutif du Club suisse de la presse, termine sur la responsabilité de la presse au sujet des migrants. «Depuis une quinzaine d’années, la qualité de la presse s’est dégradée: elle déforme, elle prend parti et surtout, elle crée des méchants. Le méchant Coréen du Nord, le méchant Iranien, et justement, le méchant migrant», regrette-t-il. Juan José Camacho insiste: «La migration touche tout le monde, la société doit faire partie du processus, elle doit être au courant. Elle doit connaître la vérité

Et Louise Arbour de conclure: «Face aux crises provoquées par les réfugiés, les demandeurs d’asile et les migrants, et face au déclin démographique des pays occidentaux, il n’y a qu’une solution: faciliter la migration