«Le voyage du pape en Colombie est une prise de position politique et un acte de foi en la paix»

Jean-Pierre Gontard se prépare à rencontrer les responsables de la guérilla des FARC dans la forêt colombienne. © Courtesy Jean-Pierre Gontard.

Jean-Pierre Gontard se prépare à rencontrer les responsables de la guérilla des FARC dans la forêt colombienne. © Courtesy Jean-Pierre Gontard.

 

Le pape François se rendra en Colombie du 6 au 10 septembre 2017, neuf mois après la signature d’un accord de paix historique entre le gouvernement et la guérilla des FARC mettant un terme à 52 ans d’insurrection armée. Jean-Pierre Gontard, l’artisan de paix mandaté par la diplomatie suisse et fin connaisseur de la réalité colombienne, vient d’être invité à Bogota, du 31 août et au 1er septembre, pour participer à la cérémonie officielle au cours de laquelle les FARC vont se transformer d’un mouvement armé en un parti politique, dix-neuf ans après la première rencontre entre FARC, ELN, et autorités colombiennes à Genève. Il analyse, pour La Cité, le contexte et la signification de cette visite papale historique.

 

Luisa Ballin
25 août 2017

 

Quelle est l’importance du voyage du pape François en Colombie?
Jean-Pierre Gontard: La visite du pape est importante parce que l’Église catholique est importante en Colombie. Bien que divisée, elle est depuis toujours extrêmement présente dans ce pays où l’on peut voir certaines similitudes avec l’Espagne des années 1930. D’un côté, le clergé colombien est très conservateur et, de l’autre, il est révolutionnaire. La théologie de la libération a eu une grande importance en Amérique latine et plus particulièrement en Colombie, où elle a débouché — un cas rare — sur des mouvements armés dirigés par des prêtres. Certains des mouvements qu’ils ont créés ou qu’ils ont dirigés sont toujours actifs.

Il avait annoncé qu’il irait en Colombie lorsqu’il y aurait la paix. Sa visite signifie-t-elle que la Colombie est pacifiée?
Le pape a envisagé de s’impliquer pour la paix de la Colombie. Il aime dire à certains visiteurs que lorsqu’il était un curé de la rue à Buenos Aires, il était fâché lorsque des Portègnes (habitants de la capitale argentine, ndlr) lui conseillaient: «No te metas», ne te mêle pas de ça! Si l’on prend ses mots au sérieux, on peut se demander pourquoi il ne s’est pas mêlé plus tôt de ce qui se passait en Colombie. Alors que la question devrait être: pourquoi un pays où il y a autant de catholiques pratiquants et de chrétiens d’autres obédiences est-il aussi violent depuis si longtemps? Pourquoi cela fait-il plus de cinquante que la violence perdure? Le pape a hésité, non pas à se mêler de ce qui se passait en Colombie, mais quant au meilleur moment de le faire.  Ce n’est pas encore la paix, telle que nous l’imaginons, mais la violence a considérablement diminué.

Pourquoi le pape a-t-il choisi d’aller maintenant en Colombie?
Parce qu’il y a une fenêtre d’opportunité et elle est de courte durée. Après l’attribution du Prix Nobel de la paix au président Juan Manuel Santos, en 2016, l’Église catholique colombienne a été prise de court. Sa division interne a fait qu’elle a décidé de ne rien recommander, ni le oui, ni le non, lorsque l’accord de paix entre le gouvernement et les FARC a été soumis au peuple par un référendum. La Constitution n’obligeait d’ailleurs pas le président Santos à l’organiser! Le comble est que cela a permis à quelque 6000 groupes évangélistes officiellement enregistrés en Colombie de recommander à leurs fidèles de voter non à la paix!

Comment expliquer ce paradoxe?
Ce n’est pas une surprise de voir les «évangélistes» colombiens se mêler de politique. S’il y a depuis longtemps des députés et des sénateurs évangélistes, ils n’avaient jamais eu la possibilité de provoquer un tel changement. La chance de l’ex président Alvaro Uribe a été que ces «évangélistes» ont fait la même recommandation que lui: voter non au référendum sur les accords de paix ! Il a ainsi pu présenter la victoire du non comme sa victoire.

Comment expliquer l’importance des cultes évangélistes en Colombie?
Les évangélistes sont de plus en plus présents en Colombie, y compris en zone rurale, alors que l’église catholique est de moins en moins présente quant au nombre de prêtres ainsi que dans la vie quotidienne des Colombiens. Le divorce n’a par exemple été autorisé que depuis quelques années. Au Vatican, les trois quarts des «avocats» étaient des Colombiens et nombre d’entre eux étaient des prêtres qui faisaient avancer les dossiers d’annulation de mariages. Il était courant de rencontrer des femmes colombiennes qui se disaient anuladas, divorcées. La vie quotidienne était influencée à la fois par une église catholique très conservatrice, par la théologie de libération et par la modernisation de la société.

L’Armée de libération nationale (ELN) souhaite être associée au processus de paix. Où en sont ces négociations?
L’ELN, émanation de la théologie de la libération, est un mouvement qui existe depuis 52 ans, tout comme les FARC. Il a été dirigé à deux reprises par des prêtres espagnols. Camilo Torres était un prêtre colombien issu de la bourgeoisie. L’ELN est une «fédération» de mouvements qui, s’ils ont beaucoup en commun, ont aussi beaucoup de problèmes entre eux. Les négociations de paix ont commencé il y a longtemps. Certaines composantes de l’ELN croyaient à la négociation mais, comme elle n’a pas abouti, elles sont entrées en dissidence. Ces négociations ont été intenses, surtout de 1998 à 2002.

Genève a-t-elle été l’un des lieux de négociation entre le gouvernement colombien et les guérillas?
Oui. Des réunions organisées par le Département fédéral des affaires étrangères (DFAE) ont eu lieu à Genève entre des représentants du gouvernement colombien et des chefs de l’ELN. Elles étaient jugées tellement importantes par l’extrême-droite colombienne qu’un petit hold-up perpétré par des inconnus venus d’Amérique centrale a eu lieu! Ils se sont emparés des bandes enregistrées des séances plénières en attaquant une personne dans l’ascenseur de l’hôtel Mövenpick en 2001! Heureusement, nous en avions fait des copies. J’avais organisé la préparation de cette négociation, qui a continué à La Havane, sous l’égide d’un groupe de cinq pays: Suisse, France, Espagne, Norvège et Cuba.

 
Jean-Pierre Gontard avec Raul Reyes, numéro deux des FARC, tué par l’armée colombienne en 2006. © Courtesy Jean-Pierre Gontard.

Jean-Pierre Gontard avec Raul Reyes, numéro deux des FARC, tué par l’armée colombienne en 2006. © Courtesy Jean-Pierre Gontard.

 

Pourquoi ces négociations n’ont-elles pas abouti à l’époque?
La délégation de l’ELN était souvent divisée et le gouvernement du président Andrés Pastrana ne manifestait pas non plus la conviction qui aurait permis d’arriver au but. Lors de cette négociation, le gouvernement avait pourtant libéré deux des chefs de l’ELN pour la durée des pourparlers. Ils sont venus en Suisse, accompagnés par un représentant de l’administration pénitentiaire colombienne, et s’étaient engagés à retourner en prison à la fin de la négociation. Ce qu’ils ont fait. Il y a eu des efforts, mais peu de résultats. Les relations entre l’ELN, que l’on pourrait qualifier de guérilla guévariste, et les FARC, guérilla beaucoup plus centralisée et hiérarchisée avec un chef et des vrais sous-chefs, n’ont pas toujours été bonnes. Des combats ont eu lieu entre eux et ils ont duré jusqu’à la fin de la négociation entre le gouvernement et les FARC. Certains prêtres ont dû servir de médiateurs entre les deux guérillas pour limiter le nombre des victimes en zones rurales.

Comment se situait le pape dans ce contexte?
La situation en Colombie était très compliquée et le pape ne voulait pas s’en mêler avant de voir ce qui allait se passer. De nouvelles négociations ont commencé et beaucoup de candidats se sont présentés pour servir d’intermédiaire ou de garant afin de montrer à l’opinion publique qu’ils étaient des artisans de paix! Vu la situation au Venezuela et dans d’autres pays, c’est à Quito, en Équateur, que les négociations ont finalement commencé, plus discrètes et moins techniques que celles à La Havane. Elles sont en cours, et si elles sont interrompues régulièrement, c’est pour permettre à l’ELN de consulter ses troupes. La société civile urbaine colombienne veut aussi avoir son mot à dire, ce qui n’était pas toujours le cas dans la négociation avec les FARC, qui était plus linéaire.

Pourquoi la fenêtre d’opportunité pour la paix en Colombie a-t-elle une limite?
Des élections présidentielles auront lieu en Colombie en 2018. Le voyage du pape est une prise de position politique et un acte de foi en la paix, dans un pays de longue tradition catholique. Il doit faire vite, sinon il sera impliqué dans l’élection présidentielle l’été prochain. Je vous citerai une anecdote: au moment où l’opération Jaque, qui a vu la libération par l’armée colombienne d’Ingrid Betancourt et des trois techniciens américains prisonniers des FARC, le président de la conférence épiscopale colombienne, Monseigneur Luis Castro, et son fidèle et efficace soutien le père Dario Echeverri, se trouvaient à la résidence de l’ambassadeur de Suisse à Bogotà et écoutaient ce que mon collègue français Noël Saez et moi disions, de retour d’une zone compliquée. Était-ce un hasard? À un moment donné, le père Echeverri a dit à Mgr Castro: «C’est maintenant que nous devons prier.» C’était l’heure exacte de l’opération Jaque.

Que demande l’ELN pour parvenir à un accord de paix avec le gouvernement?
Je ne suis pas en mesure de préciser ce que les membres de l’ELN demandent. Ils ont dit qu’ils ne voulaient pas chausser les bottes des FARC et du gouvernement, et que l’ELN n’était pas un wagon que l’on accroche à un train. Peut-être veulent-ils être un train parallèle à celui des FARC? Un train qui arrive à la même gare et non en même temps, puisque l’un des deux est déjà là.

Qu’en est-il de la participation de l’ONU dans le dossier colombien?
La participation de l’ONU est importante dans cette négociation très compliquée. Elle n’a pas alourdi et stérilisé le processus de paix, elle l’a au contraire garanti, puisque l’ONU est chargée de recueillir les armes des FARC. C’est le 15 août dernier que le dernier container d’armes a été remis par les FARC aux Nations Unies pour être ensuite fondues en trois monuments: à New York, à La Havane et en Colombie. C’est un grand succès pour l’ONU.
Par ailleurs, l’ONU se porte garante des clauses de l’accord concernant les guérilleros et les militaires emprisonnés et qui doivent être libérés. À la mi-août, plus de 1500 guérilleros et plus de 500 militaires sont déjà sortis de prison dans le cadre des accords sur la justice transitionnelle (JEP ou Justice spéciale pour la paix: ndlr). Peut-être y aura-t-il une application générale des textes concernant la justice transitionnelle, ce qui permettrait aux militaires ainsi qu’aux membres des FARC n’ayant pas commis de crimes contre l’humanité de rejoindre leurs familles. Cela pourrait avoir lieu dans les mois qui viennent. Le pape va renforcer un processus qui est déjà un succès et il va encourager ceux qui se réfèrent à la religion d’aller de l’avant de façon plus constructive dans la négociation. Cela va peut-être aussi freiner, en Amérique latine en général et en Colombie en particulier, le transfert de fidèles de l’Église catholique vers l’un ou l’autre des 6000 groupes évangélistes enregistrés. Ce qui n’est pas une préoccupation mineure pour le pape et pour le Vatican!

La remise des armes en possession des FARC à l’ONU se fait régulièrement. Rendre les armes, serait-ce un problème pour l’ELN?
Je ne sais pas. L’ELN, constituée d’environ 1500 combattants, est une guérilla pauvre, rustique, qui ne dispose que de peu d’armes et de peu d’argent. C’est l’une des difficultés de la négociation. Les membres de l’ELN ont insisté pour pouvoir continuer à se financer à leur manière.  Les «détentions économiques», autrement dit des enlèvements, sont une de leurs ressources. Le gouvernement a répondu qu’il voulait rapidement une cessation des hostilités et donc non seulement la fin des coups de fusils et des tirs de mortiers, mais aussi la fin des enlèvements et des extorsions. L’ELN a obtenu une petite victoire en commençant les négociations tout en continuant les enlèvements!

L’ELN pourrait-elle se transformer de guérilla à mouvement politique?
Oui. Les membres de l’ELN sont à même de le faire car ils viennent de la politique. Ils croient à la politique, étant souvent issus d’un milieu urbain et pas seulement d’un milieu rural. Tandis que certains paramilitaires et certains membres des FARC n’ont pas crû à la politique mais à la force. Si les FARC s’intéressent désormais à la politique, c’est que ses membres ont compris que la prise du pouvoir par les armes était impossible. La participation au pouvoir est dès lors un objectif pour eux. On participe au pouvoir si l’on est crédible et on est crédible en ayant un certain nombre de parlementaires ou en étant actifs et constructifs dans de nombreuses régions. L’ELN a une implantation moins nationale et plus localisée que celle des FARC.     

L’accord de paix entre le gouvernement et les FARC est-il aussi un succès pour la Suisse et pour vous qui avez été son facilitateur de paix?
Dans un processus de paix, ce qui est important ce sont les préliminaires, afin de pouvoir commencer une négociation. Comme vous pouvez le voir sur la photo avec Raul Reyes (ci-dessus) qui était le numéro deux des FARC, notre travail était basé sur des textes, qui étaient souvent des simples comptes rendus de discussions. Pour un gouvernement qui négocie avec un mouvement de guérilla, s’il n’y a pas un minimum de textes, cela reste de l’ordre de la légende et des palabres. C’était très compliqué, parce que le gouvernement colombien ne voulait pas que d’autres acteurs que lui travaillent sur des textes. Nous n’avions pas de mandat de négociateurs. Nous étions des facilitateurs ou des artisans de paix dans le cadre d’accords entre le gouvernemental suisse et le gouvernement colombien. Les Colombiens acceptaient cela. Les documents de travail et les comptes rendus se trouvent à Berne dans les archives fédérales.

Combien de temps avez-vous été impliqué dans le processus de paix en Colombie?
J’ai été artisan de paix en Colombie pendant onze ans et pas toujours avec le même statut. Cela a commencé par une première rencontre à Genève, en 1998,  avec les représentants des deux guérillas actuelles et une ancienne ministre des Affaires étrangères colombienne. Une autre réunion s’est tenue à la Fondation Loubov à Genève, sous la présidence de la présidente du Conseil d’État, Micheline Calmy-Rey, qui n’était pas encore conseillère fédérale. Puis, en tant qu’artisan de paix, j’ai eu la chance d’avoir, au DFAE, des patrons qui m’ont fait confiance: Joseph Deiss, Micheline Calmy-Rey, Peter Maurer (aujourd’hui président du CICR, ndlr) et Thomas Greminger (aujourd’hui Secrétaire général de l’OSCE, chargé entre autres des contacts avec la Russie et l’Ukraine: ndlr).

Pourquoi avez-vous été choisi pour ce mandat?
Peut-être parce que je suis un ancien délégué du Comité international de la Croix Rouge (CICR) et que j’ai été directeur adjoint de l’Institut universitaire des études du développement (IUED, devenu l’Institut des hautes études internationales et du développement — The Graduate Institute, ndlr). Si le processus de négociations a abouti à un accord de paix en Colombie, c’est grâce à une combinaison de volontés: celles de politiciens colombiens, de combattants de tous bords, de diplomates de plusieurs pays dont la Suisse, et de représentants de l’ONU.