Passe d’armes verbale avant la reprise des pourparlers sur la Syrie à Genève

L’émissaire des Nations Unies pour la Syrie, Staffan de Mistura, vu par © Pierre-Michel Virot / 2016

«Le sort de Bachar el-Assad ne doit pas être discuté par l’ONU», menace la diplomatie syrienne à 48 heures d’un deuxième round de discussions dirigé par Staffan de Mistura. L’émissaire des Nations Unies a mis le feu aux poudres en déclarant que «les prochaines élections syriennes ne compteront pas», seul le calendrier onusien sera appliqué.

Publié le 12 mars 2016


Par Catherine Fiankan-Bokonga

Lundi 14 mars marque la reprise des pourparlers intra-syriens suspendus, le 3 février dernier, par Staffan de Mistura, émissaire de l’ONU pour la Syrie. La mise en place d’une trêve militaire et la livraison de l’aide humanitaire aux villes assiégées faisaient parties des conditions pour entamer un nouveau round de consultations de proximité, conformément à la résolution 2254 du Conseil de sécurité des Nations Unies. Cette fois, les discussions seront centrées sur le volet politique de la résolution du conflit.

La date de cette nouvelle rencontre marque un triste anniversaire. Il y a cinq ans, en mars 2011, la guerre commençait en Syrie. Le bilan est effroyable: plus de 250 000 morts et la moitié de la population syrienne déplacée. On estime à 4,6 millions les personnes vivant dans des zones difficiles d’accès et à 4,8 millions celles qui ont fui la Syrie pour se réfugier dans les pays voisins tels que la Turquie, le Liban, la Jordanie, l’Irak et l’Égypte.

Des responsables de l’opposition syrienne sont arrivés à Genève ce samedi 12 mars, alors qu’ils laissaient planer le doute sur leur participation aux discussions. Seront ainsi présents les mêmes participants qu’au premier round, qui s’était déroulé du 29 janvier au 5 février. Il s’agit, d’une part, de la délégation officielle de Damas dirigée par l’ambassadeur de la Syrie auprès de l’ONU à New York, Bachar Jafaari, et d’autre part, du Haut comité de négociations (HCN), plateforme rassemblant des groupes de l’opposition, conduit par son président Riyad Hijab et son négociateur en chef Mohamed Allouche.

Lorsque Staffan de Mistura avait décidé d’interrompre les consultations, le 3 février, il avait déclaré: «Les Nations Unies ne sont pas prêtes à tenir des pourparlers pour le bien des pourparlers. Ces entretiens ne peuvent être significatifs que s’ils offrent aussi des avantages immédiats et tangibles pour le peuple syrien.» Le diplomate italo-suédois considérait qu’il était important de mettre d’abord en application le volet humanitaire et celui relatif à la suspension des hostilités pour que les parties puissent se concentrer sur la feuille de route adoptée à Vienne le 14 novembre 2015 par le Groupe de soutien international à la Syrie (ISSG). La résolution 2254 du Conseil de sécurité, votée en décembre 2015, stipule clairement que les combats doivent cesser et l’aide humanitaire acheminée.

Depuis la suspension des discussions, une première task force, co-présidée par la Russie et les États-Unis, a été mise en place pour veiller au respect de la suspension des hostilités. Des centres de surveillances sont situés à Moscou, Washington, Lattaquié en Syrie, Amman et Genève, Le 27 février, les armes se sont tues. Depuis, la trêve, signée par 97 groupes armés, est globalement respectée.

Une seconde task force, co-présidée par Staffan de Mistura et Jan Egeland, président de l’ONG Norwegian Refugee Council, gère l’aspect humanitaire du conflit syrien. Sur les dix-huit localités assiégées, dix ont reçu de l’aide, ce qui a permis de soulager plus de 238 000 personnes sur les 500 000 prisonnières dans leur propre ville. Des tractations sont actuellement en cours pour parvenir à leur acheminer de l’aide. Seule Deir-Ezzor, située au milieu du territoire contrôlé par Daech, ne peut être jointe par voie terrestre. Des spécialistes du Programme alimentaire mondial (PAM) étudient la manière d'effectuer des largages aériens à partir d’une très haute altitude (7000m) pour subvenir aux besoins de 200 000 personnes.

Il est fort à parier que la libération des prisonniers sera rapidement remise sur la table par l’opposition, car cette question fait partie des points traités dans la résolution du Conseil de sécurité. Selon le HCN, plus de 65 000 personnes sont concernées, dont 2000 femmes et 3000 enfants. Une liste de 170 prisonniers politiques a été communiquée.

Ce deuxième round de discussions se tiendra jusqu'au 24 mars, et pas au-delà. Selon Staffan de Mistura, «il est bénéfique pour tout le monde de se fixer une limite dans le temps». L’émissaire de l’ONU entend mettre l’accent «sur la substance, le nouvel organe de gouvernance, la constitution et les futures élections, parlementaires et présidentielles, d’ici dix-huit mois».

Ce laps de temps de dix-huit mois a été fixé lors de la réunion de l’ISSG à Vienne. Concernant les élections parlementaires annoncées par Bachar el-Assad pour le 13 avril, l’émissaire des Nations Unies a déclaré dans un entretien au Temps publié ce samedi, que «les seules élections qui comptent sont celles décidées par le Conseil de sécurité. Même s’il y a des élections demain ou après-demain, il y en aura de nouvelles, cette fois-ci supervisées par l’ONU. Ces scrutins désigneront non seulement le Parlement mais aussi le futur président de la Syrie».

Le chef de la diplomatie syrienne Walid Mouallem s’est montré très agacé par les propos tenus par Staffan de Mistura. «Ni lui, ni personne d'autre, quel qu’il soit, n’a le droit de discuter des élections présidentielles. C’est du seul ressort du peuple syrien», a-t-il déclaré lors d'une conférence de presse. «Nous ne négocierons avec personne qui veut discuter de la présidence. Bachar al-Assad est une ligne rouge.»

Malgré cette soudaine et tendue passe d’armes verbale, à la veille de la reprise des discussions, l’émissaire des Nations Unies Staffan de Mistura reste confiant. Pour lui, un terrain d’entente devrait émerger...

Collaboration Fabio Lo Verso